‹ L'Impot & La Milice Dans J.-J. Rousseau & MablyChapitre 4 sur 20 · L'IMPÔT DANS JEAN-JACQUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

L'IMPÔT DANS JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Toute étude des idées de Jean-Jacques Rousseau doit prendre pour point de départ la personne de leur auteur. C'est un fait que La Harpe avait déjà reconnu. Amiel a insisté sur cette pensée que le système de Rousseau n’est qu'une généralisation de son moi (1). Nature extrêmement

originale, — au point que ses contemporains l'ont regardé comme un monstre d'étrangeté, et que

lui-même s’est jugé unique et indéchiffrable (2), —

(1) V. aussi Lanson, Histoire de la littérature française, 5 édit., p. 775. — Brunetière, l’Evolution de la poésie lyrique, léconse2

(2) Confessions, livre I. «Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent.» — Rousseau juge de Jean-Jacques. & IL fallait qu'un homme se fût peint lui-même, pour nous montrer ainsi l’homme primitif, et, si l'auteur n’eût été tout aussi singulier que ses livres, jamais il ne les eût écrits... Si vous ne

y os Rousseaü a passé sa vie d'auteur à projeter sa personnalité sur le monde, ou, ce qui revient au même, à ramener le monde à soi. Toutes ses théories sont marquées au coin de sa sensibilité; ses besoins, ses désirs, ses aspirations justifient l'idéal qu'il nous propose, et l'univers qu'il reerée dans ses rêves est celui qui satisfait le mieux aux

exigences de son être intime.

Pourquoi par exemple croit-il, d’une foi indéracinable, que la vie naturelle et simple peut seule

donner le bonheur à l'humanité? C'est que luimême a pris le goût de cette vie dans ses séjours à la campagne, dans ses lectures de l’Astrée, dans les vagabondages d'une aventureuse jeunesse (1).

m'eussiez dépeint votre Jean-Jacques, j'aurais cru que l'homme natureln’existaitplus. » —ZLe Persifleur.(1746) «Rien n’est si dissemblable à moi que moi-même; c’est pourquoi il serait inutile de tenter de me définir autrement que par cette variété singulière .... Un Prolée, un caméléon, une femme sont des êtres moins changeants que moi.... C’est cette irrégularité même qui fait le fonds de ma constitution. »

(1) Ce qui n'empêche pas Rousseau d’avoir emprunté sa conception de l’état de nature aux jurisconsulics protestants du xvrue siècle. Grotius qu'il regarde comme le maître de la science politique, était un des auteurs favoris du citoyen Isaac Rousseau. Puffendorf fait partie de la bibliothèque de M"° de Warens. Locke et Hobbes ont eu sur les idées de Jean-Jacques une grande influence, attestée par maint passage du Contrat social, où il s'y réfère pour les critiquer et les railler. Quant à la forme particulière que l’état de

PT

Seule la nature le satisfait plemement; tout enfant, il a reçu d'elle des impress'ons profondes et Joyeuses; il lui doit ces jouissances inoubliables, ces émotions infiniment délicates, tendres, imprécises qui répondent aux secrets désirs de son cœur. Jusqu'à la fin, il aime à suivre au fond des bois le fil enchanté de ses longues rêveries (1). C'est à Bossevy, aux Charmettes, à l'Ermitage, à l'île Saint-Pierre qu'il connaît le « trop court

nalure a prise dans ] imagination de Rousseau, on pourrait dire qu'elle lui a été inspirée par les traditions antiques sur l'âge à’or (la Bible; Hésiode; Platon, Lois, livre III, 678,E, 679; 90e lettre à Lucilius), par l'utopie du bon sauvage qui a cours depuis la fin du xvur siècle (V. dans Lichtenberger, Socialisme utopique, ch. I, l'histoire de M" Afra Behu et de son roman Oroonoko), dans les salons, dans les livres (Montesquieu, Ï, 2, et pour l’histoire des Sévarambes, IV, 6), et qui paraît jusque sur la scène (l'Arlequin sauvage, de Delisle), à moins que l’on ne préfère mettre en cause l'influence de Diderot qui, avant Rousseau, a déclaré la guerre à la société, à ses préjugés, à ses conventious, à ses gênes, et a prêché le retour au libre et franc instinct naturel. Tout cela est possible, tout cela est vrai, et pourtant n’enlève rien à l’originalité de Rousseau. Les milieux si variés qu'il a traversés, les lectures immenses qu'il a faites, n'ont agi que pour développer les virtualités de sa nature singulièrement riche, complexe, ardente et puissante, pour lui en faire prendre une conscience plus exacte et plus complète. Ce qu'il a apporté de nouveau, ce ne sont pas ses idées, c'est son caractère. « Il n’a rien découvert, dit M"° de Staël, mais tout enflammé. »

(1) Réveries du promeneur solitaire.

Hd Re bonheur de sa vie. » Et lobjet de ses vœux demeure toujours une existence égale, modeste, au milieu du travail champêtre, dans la solitude et dans la ‘paix (1). « Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contre-vents verts. ...» Voilà le souhait qu'il formule dans le livre IV de l'£mile, mais qui était déjà implicitement contenu dans l'Epitre à

M. Parisot (2) (1742) et dans l’Allée de Sylvie (3)

(1) Correspondance. Lettre DCCCXII, 9 février 1768, à M. d'Ivernois. « © la paix, la paix, mon bon ami. Hélas! il n’y a que cela de bon dans cette courte vie. »

(2) L’ardente ambition a l'éclat en partage, Mais les plaisirs du cœur sont le bonheur du sage: Que ces plaisirs sont doux à qui sait les goûter! Heureux qui les connaît et sait s’en contenter ! Jouir de leurs douceurs dans un état paisible C'est le plus cher désir auquel je suis sensible!

(3) Qu'à m'égarer dans ces bocages, Mon cœur goûte de voluptés!

Que je me plais sous ces ombrages!

Que j'aime ces flots argentés!

Douce et charmante rêverie, Solitude aimable et chérie, Puissiez-vous toujours me charmer!....

Lire toute la pièce, la condamnation des passions, le portrait du vrai sage. l'éloge de la vie contemplative. Rousseau écrivit ces vers à trente-cinq ans, chez M"° Dupin, dans une allée de Chenonceaux, située le long du Cher et qui a été détruite vers 1814. :

(1747), à une époque où il n'avait aueun intérêt à se composer un personnage. Tout le long de la correspondance (1), on voit. du.reste reparaître cette idée qu'un travail modéré, une vie simple et tranquille, « la paix de l'âme et la santé du corps » renferment la plus grande somme de bonheur que l'homme peut sagement désirer. Une condition médiocre est préférable à toute autre, pourvu que l’on sache s’en contenter. La nature, comme une mère prévoyante et bonne, en nous donnant les tendances nécessaire à notre conservation, nous à donné en même temps les facultés suffisantes pour les satisfaire. De l'équilibre du pouvoir et du vouloir résulteun étatpaisible, stable, harmonieux, qui se manifeste dans la conscience par des sentiments de joie. L'homme le connaît d'autant plus qu'il est plus voisin de sa condition naturelle, que plus petite est la différence de ses facultés à ses désirs. « Il n'est jamais moins misérable que

(1) V. par exemple lettres CXII, 18 août 1756, à M. de Voltaire: CLXXI, 1758, à M. Romilly ; CCLXXXIII, 23 décembre 1761, à M. Roustan; CMIV, 17 janvier 1770, à Mme B. — Ecalement dans la Nouvelle Héloïse (IV* p*, lettres x, x1; Ve p°, 11, II, V), le tableau de la vie patriarcale de la famille ‘Wolmar; dans les Confessions, liv. IV : « Quand l’ardent désir de cette vie heureuse et douce qui me fuit et pour laquelle j'étais né, vient enflammer mon imagination, c’est toujours au pays de Vaud, près du lac, dans des campagnes charmantes qu'elle se fixe. »

Ent es quand il paraît dépourvu de tout; car la misère ne consiste pas dans la privation des choses, mais dans le besoin qui s’en fait sentir (1). »

Cette doctrine de la modération à pour contrepartie la condamnat'on du luxe et des richesses. Les ressentiments personnels de Rousseau l'ont ici beaucoup servi. Il est certain qu'il aurait moins fulminé contre la société de son temps s'il avait pu s'y adapter. Mais rien ne répugnait plus à son naturel libre et fier, fruste et timide que la vie mondaine : 1l s'y est toujours senti humilié et dépaysé. Froissé dans sa sensibilité et dans son orgueil, le génevois calviniste qu'avaient façonné en lui l'éducation et lhérédité, reparut; le souvenir des lectures d'enfance jeta de nouveau sa flamme vive qui un instant avait paru s’obscurcir; le désaccord qui le séparait de ses contemporains le rejeta vers ce monde antiqne dont la grandeur, entrevue dès le premier âge, s'était gravée en traits ineffaçables dans son esprit. Dès ce moment,

La

Plutarque, et avec lui Tacite et Sénèque (1) furent

(1) Emile, p. 59, 169, 229, 395. — Discours sur l’origine de l'inégalité des conditions, 1" partie. — Nous citons Rousseau d’après l'édition Garnier, in-18: cependant pour les Lettres écrites de la Montagne, l’article sur l'Economie politique et la Correspondänce. nous avons recouru à l'édition des œuvres complètes de 1824.

(1) C'est seulement en 1754 que Rousseau traduit le 1" livre

SARROEE

ses maitres. L'ombre de Fabricius plana sur sa vie. Tout le fonds de la morale antique s'était incorporé à son âme, lorsqu'il lança, en 1749, comme un coup de foudre, le Discours sur les sciences el les arts.

Dans cet écrit se trouve exprimée fortement lidée que l'ignorance et la simplicité sont les meilleures sauvegardes de la vertu. « O vertu, science sublime des âmes simples, faut-il donc tant de peines et d'appareil pour te connaître ? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs ? Et ne suffit-11 pas pour apprendre tes lois de rentrer en soi-même ct-d'écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions? » À quoi servent dès lors les spéculations scientifiques ? Toute curiosité supérieure est superflue (1). Les

des Æistoires de Tacite, pour se faire le style (Confessions, liv VIII). Mais de 1738 à 1741, aux Charmettes, et de 1741 à 1749, à Paris, il avait consacré une partie importante de son temps à l'étude des auteurs latins. C’est à Diderot probablement qu'il doit son commerce familier avec Sénèque.

(1) Cependant Rousseau reconnaît que la science est une grande chose, mais il voudrait qu'on réservât la culture scientifique et artistique à une élite remarquable par ses talents et ses vertus Les hommes de la Révolution oublieront ce second point et prononceront contre la science un ostracisme absolu. «IL ne faut pas, dira Chabot, relever l’aristocralie des savants et des philosophes, puisque nous voulons fonder la démocratie des sans-culottes. » Er l’on connaît la réponse, d'ailleurs peu authentique (V. Revue

Page 1