EDGAR DECAS ET SON OEUVRE QI
pie, destinée à figurer anonymement dans des foules pour réjouir les yeux du public, elle est là dans la nudité de son âme et la vulgarité de sa cliair, définie par un impitoyable analyste, qui note ses mains lourdes, ses grosses jambes, SCS clavicules saillantes, sa gorge basse, son masque canaille, sa chlorose, son effronterie, sa bouche mal meublée d'où l'on entendrait presque sortir la voix éraillée et faubourienne, toute son anatomic souffreteuse d'être mal nourri, son expression cynique, gouailleuse ou soudainement et sournoisement soumise au régisseur, qui dispense les amendes et caporalise rudement parmi ce petit monde plébéien, vicieux et anémique. Ce n'est pas la danseuse-étoile, fulgurante, reine du luxe et de la mode, que peint lartislc penché sur la tristesse caractérisée du plaisir moderne ; c'est le rat, le ballet des « petits pieds sales », le bataillon sans gloire qui fait masse contre le décor. Le peintre, ironique et impartial, étudie ces êtres tels que les montre le jour blafard des grandes salles de répétitions, baignées de la froide clarté des vitrages. Il les montre avec leurs chaussons, leurs jupons, travaillant devant le régisseur qui, en pantouiles, le mouchoir pendant à la poche, rythme du frappement de sa grosse canne leurs exercices pénibles, leurs torsions, leurs assouplissements. Tout est dit avec une exactitude férocement spirituelle, le contraste de la fausse grâce des poses apprises et de la réelle laideur des êtres et du l'ieu se décèle avec une sarcastique amertume, et pourtant
rien n'est caiicaliiral. La satire est incluse dans l'expression du vrai. Mais cet être simiesquc, qu'on trouve ici perché sur un piano, là se mirant ou rattachant sa chaussure, là s'ennuyant sur un banc dans un corridor auprès d'une de ces Madame Cardinal que le génie incisif de M. Degas a peintes avec un humour incomparable, cet êlre laid, chez qui pourtant il a noté sans injustice tel mouvement gracieux, tel détail de chair jeune ou telle inllexion jolie de l'Age ingrat, cet être chrysalide dont le public ne connaît que le papillon voletant le soir sous la lumière, il nous le montre transfiguré ; quelques clinquants et paillons, un ruban, une fleur, l'irradiement électrique, le feu de Bengale d'une apothéose d'opéra, la chaleur, l'émotion vaniteuse, l'espoir de plaire, l'oirre de tout soi-même, et voici la transformation, le triomphe de la fac licite, l'éblouissement des gazes, l'éclair des dents, le rose des lèvres, la volupté pr(jmise par l'envol des bras ouverts, le vertige de l'orchestre en tempête éparpillant les danseuses sur la scène comme des llcurs de pécher dans un coup de vent ! Les verdures peintes sont llcuries de ces calices blancs et roses, l'illusion de la féerie elFace les laideurs du vrai jour.
L'étude seule des œuvres peut faire mesurer tout ce que M. Degas a mis desprit, de psychologie, de science dans cette série extraordinaire. Presque toutes ces toiles sont des chefs-d'œuvre de peinture : la qualité savoureuse des blancs, la finesse des lumières, la
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Icgèrelé des ombres, la composition sont dune indoniable maîtrise. Jamais on navait conçu de celte manière la disposition des groupements, leur encliaîncment décoratif, leur rytlime, l'arrangement des premiers plans. Tout est significatif, imprévu et profondément logique; tout est exprimé dans sa matière propre, tout s'ordonnance avec le goût le plus net. Salles grises, robes blanches, piano noir, une ou deux notes roses ou jaunes, avec cela se construit une harmonie absolue. Le dessin d'une nuque, le mouvement d'une jambe impatiente, la cambrure d'un jeune torse, la maigreur élégante d'un bras, emportent l'admiration : tout est caractéristique, un coude, un genou, un nez, jusquà un angle de mur ou une ombre, tout défijiit le détail en concourant à l'ensemble, et il n'existe pas de romande mœurs qui ait mieux synthétisé un milieu, comme il n'existe pas de peintre moderne qui soit plus savant ol ait plus de style. Mais ces chefs-d'œuvre techniques sont aussi des chefs-d'œuvre d'observation caustique, désanchantée, amère, bien que l'artiste s'interdise les déformations et contienne la signification morale de l'œuvre dans les limites inflexibles du vrai, comme ne l'ont fait ni Forain, ni Toulouse-Lautrec, ses disciples(i). L'humour de cette a^uvre résulte uniquement du contraste entre la perfection picturale et le sujet lui-
(i) M. Forain et M. Alexis Rouart sont, avec Miss Cassait, les seuls amis de AI. Degas dont on puisse dire qu'ils furent ses élèves, en ne prenant aucunement ce mot dans son sens habituel.
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même : rien à y ajouter, l'insistance même sur tel point risible ou navrant est superflue ; le sujet, considéré absolument par un œil (pii sait tout voir, révèle lui-même tout ce que nous devons en penser, et, sous l'apparente froideur de cette vision réaliste, qui semble enregistrer mathématiquement, se devine l'intention railleuse, l'ironie presque effrayante de M. Degas. La Danseuse chez le pholof/raphe. par exemple, restera une pure merveille satirique, classique par la profonde science qui extrait le maximum de sensations et de pensées du minimum de moyens extérieurs : un atelier nu, dont les vitres laissent voir un paysage de toits, une grande fdle prenant, dans une lumière froide, la pose qui fait son succès du soir, un pan de psyché, c'en est assez pour tout dire : il y a là un acte entier d Henry Becque, ce Degas du théâtre, et il y a aussi une merveille de dessin et de tonalité, rien de vulgaire rien d'appuyé, la sobriété du grand style et dans le ridicule, un charme.
La Danseuse-éloile du Luxembourg, la Répéfilion au ybyer (collection Camondo), telle œuvre chezM.Rouart ou M. Jacques Blanche, témoigneront du sens de beauté non pessimiste de cet observateur exceptionnel, (jui seiait le Debncourt contemporain, s'il n'était par surcroît un grand peintre et non un petit-maître, s'il n'avait à volonté inféodé le détail à la grande ligne, l'anecdote à la composition de haute allure dans des proportions restreintes. Mais ses facultés de physiolo-
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Sfiste devaient trouver dans l'étude de la femme nue un motif plus capable encore de les manifester. Là, débarrassé même de l'intérêt anecdotique, le dessin de M. Degas, en face de la figure humaine dans son unité, devait s'élever à la véritable grandeur expressive .
lia apporté, dans Icxamen de ses femmes au tulj, de ses baigneuses, de ses femmes à leur toilette, la même ironie discrète, mais intensément sous-entendue, la même puissance analytique, la même originalité dans la présentation, mais il y a joint quelque chose que ses autres œuvres ne contenaient pas : un sentiment si vif des volumes, des consistances, des plans, que ses nus ont une massivité statuaire, qu'on en voit avant tout la masse organique et non la couleur, d'une telle manière qu'ils font penser à Rodin plutôt qu'à d'autres peintures. M, Degas a conçu la lemme nue moderne avec la nuance que ces mots accouplés semblent absurdes de contenir : la femme nue moderne n'a, en effet, rien de la femme nue esthétique, c'est un être qui n'a plus l'habitude d'être nu sinon dans une chambre, et que nous n'avons plus l'habitude de voir esthétiquement, soit qu'elle s'isole pour le bain, soit que d'auti'cs motifs nous la montrent, qui n'ont avec l'esthétique que des rapports indirects. Un être cjui n'a plus l'habitude de la nudité ne sera jamais qu'un être déshabillé, et, d'être vu, lorsueil en lui sera primé par la gaucherie. Cette gaucherie de la créature
ordinaircmenl vue altifée, accoutumée aux cloflcs et ayant calculé ses mouvements pour les faire valoir en s'en rehaussant, cette gaucherie de la créature dont le mystère de la toilette accroît notre désir, et qui se trouve désarmée et animale tout à coup, M. Degas la notée avec une subtilité troublante, et il y a découvert de multiples prétextes aux modifications des mouvements. Là son élude s'est rafïinée amoureusement, là sa passion du diagnostic sest concentrée. L ne femme nue peinte par lui vaut tout un livre. On peut, à sa façon de saisir un lin2:e ou de relever ses cheveux sur sa nuque, deviner si c'est un être pudique, ou une nei'veuse, ou une femme peu gênée d'être vue nue : on l ausculterait. Sa chair porte les traces du corset et des plis du linge; on sait ce qu'elle serait dans la rue, on reconstitue ses pensées. Elle est tout entière élucidée par ce merveilleux dessin qui poursuit le tracé d une veine, d un réseau nerveux, exprime le grenu de la chair de poule sur la peau lotionnée d'eau froide, et pourtant ne nuit en rien à la largeur des plans, à la grande silhouette définissant les volumes. Alentour rode une atmosphère chaude, moite, lourde, emplie de silence et d'odeur féminine; mais, sauf quelques accessoires, tub, brocs de porcelaine, pans d'étoffes à fleurs, lingeries, rien n existe dans le tableau, sinon le torse ou l'entière nudité qui l'emplit: tout se devine par réciprocité avec l'être, qui est le seul sujet.
Ces nus de M. Degas, si différents des nus d atelier
DEGAS. — Deux Danseuses au foyer.
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OU d'école, ne symbolisent rien. Ils nonl de raison <l!existence que dans la A-crité même de leur élude. Ils prennent alors la consistance du bronze, la force qui les condense impressionne. Ce sont des entités afRrinées avec une volonté et une sûreté dignes des vieux maîtres primitifs du réalisme. Il y a quelque cbose de sombre dans cette beauté, une tristesse liautainc dans ces gris et noirs. Ce sont bien là les œuvres d'un homme profondément compréhensif, à qui toute illusion est irrespirable, et qui « voit les choses comme elles sont ». Formule elfrayante sous son apparente banalité, don admirable et fatal de pouvoir réellement fixer une minute de l'évolution continue des apparences vitales, don qui interdit le rêve et défend à l'artiste d'être indulgent à soi-même ! Ce qui est tracé là, dans ces peintures, c'est l'expression d'un instant de la vie : et de l'évidence même de ces aspects résulte un trouble qui grau dit avec l'examen. Tout ce qu'il y a derrière ce qu'on voit, tout ce qui est « la réalité seconde », c'està-dire l'essentielle, est suggéré par ces œuvres. Elles ne sont pas de minutieuses copies des détails, de ce qu'on pourrait appeler l'épiderme de la vie : elles en expriment avec largeur et style les états essentiels, et elles les expriment si nettement que du même coup on pense à ce qu'elles masquent, au monde de pensées, de lois générales, d'invisibles et indicibles conditions qui s'étend derrière les choses représentées. Le réel, ici, c'est le profond, exprimé avec austérité, et c'est là
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ce qui sépare totalement M. Degas de l'art anecdoti([iie, c'est là sa beauté, c est aussi ce qui fait peur aux esprits supeificiels, qui l'abordent en croyant trouver un peintre de chevaux, de danseuses et de nudités, et ne contemplent de toutes ces choses que la vision recréée, grandie, stylisée, haussée à la synthèse.
La puissance du beau classique, tel que précisément l'a résumé Ingres dans ses admirables synthèses linéaires sufTît ici à mériter le respect de ceux qui contesteraient cette conception trop réaliste de la femme. Ce qu'on appelle la beauté féminine, c'est-à-dire tout ce dont lamour et la tendresse sentimentale parent l'animal humain, est inféodé par le peintre à la beauté picturale elle-même, la seule dont il ait souci. L'expression magistrale du vrai, il ne faut rien demander de plus à M. Degas : il la veut, il n'aime qu'elle, et il ne vibre pas plus devant une forme que devant une autre. Une forme, un volume, quels qu'ils soient, mettent en jeu ses facultés, on ne saurait distinguer ses prédilections. Tout au plus remarquera-t-on qu'il préfère peindre des torses nerveux et minces parce que le relief plus visible des muscles llatte davantage sa passion d'anatomiste. Ses peintures ne disent rien de son ame : c'est un abstrait, un exact, on ne sait rien de lui, ni son plaisir, ni son émotion, mais quel extraordinaire dessinateur ! Quelle puissance dans cette impassibilité ! C'est par là que M. Degas mérite d'être rapproché de certains maîtres révérés par l'école, et quand on trou-