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vera plus lard quelqu'un de ces dos de femmes, on le présumera dû à 1 un des plus savants et des plus austères classiques qui aient jamais, auprès des sensuels, des passionnés et des décoratifs, poursuivi l'étroit mais intense idéal de la perfection du morceau. Art chaste, amer, sarcastique, singulier, déconcertant, mais art absolu, l'art de M. Degas louche à deux ou trois points de la vie : mais il ne s'est circonscrit que pour mieux pénétrer, et là où il a louché, un peu à la façon d'une brûlure, là personne n'aura plus à toucher, personne nelTacera la marque indélébile. Nous pouvons désirer autre chose, regi'etter le lyrisme, l'enlhousiasme, le rêve, en venir à être presque irrités de cette vision implacable qui ne fera grâce à aucune illusion ; mais le prestige delà perfection est là, obstiné, intact, et ce n'est point la perfection d'Ingres, avec ses tendances à la correction bourgeoise ou au pompeux, c'est une perfection qui rend inquiet, parce qu'elle révèle le fond des choses, avec tout ce qu'il sous-entcnd de décourageant. Comme ceux de l'borrcur, et mieux qu'eux, les charmes du vrai n'enivrent que les forts : et c'est de là qu'est venue l'impression de pessimisme satirique que M. Degas a donnée, tant il est malaisé d'accepter le vrai sans y voir l'accentuation triste de la vérité qu'on incline toujours à penser plus plaisante. Cette impression, que la vie ordinaire, avec son habituel système de compensations, donne et reprend tour à tour, on la trouve condensée et renforcée lorsqu'on
aborde l'œuvre de ce singulier, rude et amer génie, qui ne s'est jamais soucié d'arranger le vrai et de lui prêter du charme, estimant sans doute que rien n'est plus triste que le faux agrément, plus laid que l'inexact, et qu'il aura toujours assez d'amis dans le petit nombre des ennemis du mensonge.
Quelques exquises notations de la vie conlemporaine achèveront de caractériser la qualité de cet esprit et de cette peinture : par exemple, le Café (musée du Luxembourg), où des silhouettes de filles sont si intensément révélatrices de toute une classe sociale, sur un fond de lumières et dombres d'une ténuité, d'une légèreté d'indication surprenantes. De là le talent de M. Forain, indéniable, mais non original, est sorti tout entier, ou encore de ce petit chef-d'œuvre d'humour qu'est le pastel des Figura/ils (Luxembourg), où chaque touche est un trait d'esprit, ou encore de ces études de blanchisseuses, qui sont ce que l'art moderne a peut-être produit de plus osé, de plus juste et de plus étonnant par la mise en place, la notation des gestes, la signification des types, la précision violente du caractère et, en même temps, la « distinction » des valeurs et des relations tonales, si je puis me servir de ce mot galvaudé. C'est bien à dessein que je l'écris. M. Degas, par la beauté de la ligne et des harmonies, a ce privilège d'ajouter immanquablement quelque chose de rare et d'élevé à des sujets, qui, interprétés par tout autre, encourraient le reproche de « bassesse »
DEGAS. — La Toilette.
Pastel.
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cher à la critique de jadis. Devant tel corps où se constate la souillure, la veulerie ou la déformation d'un abus professionnel, au décor suspect d'une chambre sans intimité, l'observation cruelle du peintre nous impose l'admiration de valeurs puissantes ou nous mtéresse par la préciosité de la technique, qui atteint parfois à la subtilité rafhnée. Pastelliste incomparable dans l'époque, M. Degas, sur un simple papier Ingres, réalise des prodiges avec son exécution par hachures verticales ou, dans de minuscules études, comme l'audacieuse petite Feniinc à la lolllefle du Luxemboni-g, par d'incompréhensibles mélanges de poudres égratignées d'eau-forte, de crayon noir, par de brusques interventions de tons étalés, transparents comme un lavis et surchargés d'arabesques. Le mystère du procédé rehausse, ironiquement encore, le sujet brutalement évitlent. M. Degas a poussé plus loin, s'il se peut, cet amour de la complication technique dans ses paysages au pastel. El là seulement peut-être se dévoile un peu de son ame. Rien de moins réaliste, de moins asservi à la vision directe, que ces aspects de nature oii sejoucnt de radieuses tonalités orfévries, oii un champ, im bout d'horizon, une silhouette de colline à la hmite d un ciel, deviennent les prétextes d'harmonies versicolores, de moelleux écrasements assourdis et chauds comme un tapis d'Orient, avec de soudains miroitements de soierie. Ces paysages sont les caprices d'un grand coloriste qui, dans sa peinture à l'huile si simple, comme
dans ses figures au pastel plus complexes, s élaiL volontairement limité au gris et au noir pour exprimer les valeurs, ne se permettant que secondairement le rehaut de quelques tonalités discrètes, conception qui fut aussi celle de Wliistlcr.
Caprices savoureux et chatoyants, qui prouvent à quel point un maître peut se libérer et se renouveler lorsqu'il est vraiment fort, en cet art un peu terrible ces paysages apparaissent comme des sourires, ce sont les indices d'une propension au songe cliez un homme dont on eût pensé qu'il ne rêvait jamais, et ce sont aussi les seules œuvres oii M. Degas montre, par ses harmonies de tons fragmentés, quelque affinité aux préoccupations de chromatisme de ses amis impressionnistes. En tout le reste, c'est un classique, et des plus sérieusement volontaires, de pure lignée française par sa passion du vrai, son amour du moment où il vit, son goût pour la caractérisation, son humour contenue, l'acuité de ses dons psychologiques. Classique, et j'y insiste d'autant plus que l'apparence dément ce mot et cette idée. Les peintres d'école, en secret, n'y contredisent pas. Pour les plus brillants d'entre eux, l'œuvre de ce grand solitaire est un exemple. Tous le savent très fort de la vraie force, et cet homme qui vità l'écart, pas même décoré, les hante. Quelqu'un qui tient de près à M. Degas me racoiilait (pi'uii jour, dans un salon où se trouvait un membi'c de l'Institut, celuici se récria au nom de Degas : « Eh (pioi ! vous le
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connaissez! Parlez-m'en. » Et comme l'ami, surpris, concédait courtoisement : (( Je n'eusse point cru, monsieur, que ce nom et cette œuvre vous... — Et comment, répondit le peintre académique, serais-je assez sot pour ignorer que Degas est le premier dessinateur du siècle? — Mais... aux Salons, vous le refuseriez, vous et vos collègues... — Oui, oui, se récusa lillustrc officiel avec quelque gène, mais les Salons, le jury, cela n'a pas de rapports... enfin, c'est tout autre chose... )) Lors de l'acceptation du legs Caillebotte, qui déchaîna les fureurs, il est à remarquer que le seul nom de Degas ne fut pas agrémenté de quolibets. A Monet, Pissarro, Renoir ou Sisley, les pires invectives furent prodiguées ; il est impossible de trouver trace, dans les journaux de l'époque, d'une seule phrase désobligeante à l'adresse de M. Degas. On n'en dit rien, mais tous savaient c[u"un maître était là, et un maître classique, capable d'entrer à l'Ecole et d'y donner des leçons aux plus forts : nul n'eût osé le contester, on jugeait prudent de s'en taire, car la discussion eût conduit à reconnaître en de telles œuvres la filiation évidente des grands traditionalistes. En d'autres occasions, on a plaisanté les (( taches » de Sisley et de Monet, donné des conseils sur le dessin à Renoir, avec la désinvolture qui est le propre des échotiers ; mais le silence fait autour de M. Degas est significatif. Ce silence des incompréhensifs est comme l'ombre de la gloire.
Esprit liilérairc, certes, si Ion veut consentir ù évoquer La Bruyère et les Goncourl, ou plutôt celui-là dans les décors de ceux-ci, esprit dont on ne saurait dire qu'il est désenchanté, puisque rien ne lui plaît au degré d'une constatation juste, espritd'une impeccable tenue, ni vaste ni altier, mais corrosif à force d'analyse, envisageant peu à la lois et n'errant jamais : peintre d'une valeur prestigieuse, harmoniste sans défaillance, et, à coup sur, l'un des plus grands dessinateurs de lart français, dessinateur ayant amené lart à la rigueur malliématique, tout en lui laissant sa verdeur et sa saveur dinstantanéité : théoricien ayant créé une composition nouvelle dont tout le dessin contemporain s inspire, et ayant déiini, avec une perspicacité digne des plus beaux Japonais, les rapports des lignes mobiles d un être avec les plans immobiles du milieu où il est placé; voilà ce qu'on peut dire de M. Degas, surprenant maître du mouvement, et quand on en aura dit tout cela, on n'aura rien fait pour définir, avec des mots qui échouent, le charme unique d'amertume, de tact, do vérité, qui s(> dégage de son œuvre, avec on ne sait quel inystèic dans révidence.
DEGAS. — La Danse u se- ktoilk.
l'aslcl f.Musce du l.uxeir.bourii).
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Auguste Renoir et son oeuvre
L'œuvre de M. Auguste Uciioir^^i) s étend sans inlerruption sur quarante années fécondes, et s il en était lait une exposition d'ensemble, le public resterait stupéfait devant ce prestigieux amoncellement d'œuvres ■dont des centaines sont considérables, et dont aucune n'est néo;li"feable. L'artiste s abstenant des Salons, -autant à l'époque où on len excluait qu à celle-ci, où une place d honneur l'y attendrait, le public n a pu qu'imparfaitement suivre, par des visites aux expositions particulières, révolution incessante de M. Renoir. L entrée du legs Caillebotte au Musée du Luxembourg, où brillent sous cette signature deux admirables chefsd'œuvre, la Balançoire et le Moulin de la Galette, a révélé le peintre à beaucoup de personnes qui ne savaient de lui qu'un nom respecté, et M. Renoir apparaît là, dans une collection formée avant l'époque des vraies grandes œ'uvres impressionnistes, parmi bien des ébauches prometteuses, comme le plus homogène des maîtres représentés, plus que Monet, plus
(i) Né à Limoges le 20 février i8ii.
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que Manet, el même M, Degas. On les y pressent, plus qu'on ne les y juge ; on y voit M. Renoir à peu près entier.
Dans le noble tableau de M. Fantin-Latour, HomiiUKjc à Manet, qu'on voit au même Musée, parmi les artistes ou critiques groupés derrière le maître assis à son chevalet, auprès de Claude Monet, de Bazille, de Zola, de Braequemond, un jeune homme est debout, vêtu d'un macfarlane noir et coiffé d'un feutre noir; sa tête est maigre, avec un profd de chèvre, des yeux fins à demi-clos, une expression de sensualité subtile, de modestie un peu farouche, de réticence, de caprice et de mélancolique nervosité. Ce jeune homme profondément défini là par l'art psychologique de M. Fanlir- Lalour. grand perspicace et grand rêveur, c'est M. Renoir ; et il est presque tel encore, avec le môme caractère qui l'a tenu éloigné de toute mondanité au point qu on se demande comment la Légion d honneur, même si tardivement, a pensé à lui plutôt qu à Monet ou à Degas, complétant avec lui un li'io de solitau'cs.
Si l'on osait créer des divisions dans son œuvre, qui a touché à presque tous les genres, portraits, nudités, lleurs, paysages, scènes de genre, on pourrait peut-être les chercher dans sa technique plus raisonnablement que dans ses sujets, qu'il a constamment intervertis selon son caprice, et en reconnaître trois principales. La plus ancienne le montre épris d'une facture lisse, où le couteau à palette remplace constamment le pinceau.
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et qui est celle des Balf/iieusrs, dont M . .liicfjucs l»lanclie possède un admirable témoignage, le plus complet de cette nombreuse série. Et tout de suite, devant cette facture, s'impose l'idée du retour à la tradition française. C'est à Boucher qu'on songe invinciblement devant cet impressionniste honni, traité de barbare, de dément, d'audacieux mystificateur par les gazetiers et les peintres académiques d il y a trente-cinq ans. C'est à l>oucher que se réfèrent ces chairs riantes et polies, ces altitudes vives, ces modelés d'émail cernés par des linéaments sobres, cet éclat net et doux, cette précision un peu sèche des traits réagissant sur cette pâte grasse, ce contraste de tonalités excluant presque les ombres, cette façon de répandre partout la lumière sans 1 amener progressivement sur un seul point par le mystère des demi-jours. C'est à Boucher que remonte cette simplification des formes, exprimant les volumes des corps et réduisant au minimum le détail intérieur de ces volumes, soulignant à peine un nombril ou l'aréole d'un sein dans un torse vu de face, et j^e préoccupant avant tout de sa valeur sur le fond. C'est à Boucher enfin que s'apparentent ces harmonies acides, certains bleus vifs, la pâte de Saxe de ces nudités heureuses. Mais l'apport personnel de M. Renoir, c'est la franche recherche du clair sur clair, l'identification presque absolue des valeurs aux fonds, et l'accentuation des cernures des silhouettes, où se précise déjà le souvenir des estampes japonaises. Ces Baigiieases sont
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stylisées dans un sentiment décoralif très volontaire,, qui ne permet à la recherche de la vie que de s'exprimer en second. Elles sont animées par un coloris tendre, on le rose domine avec quelques hleus et des tons ivoirins, selon un parti pris décoratif les ramenant à une harmonie unitaire.
Auprès de cette conception picturale, on peut en discerner une seconde, qui marque le rapprochement de M. Ixenoir vers la vie réelle et vers la vision de ses amis. C'est celle de ses paysages, de ses fleurs et de ses portraits. On y sent la parenté directe de Manet et de Claude Monet. Les paysages s'expriment par des liadhures de couleurs, massées, juxtaposant les tons du spectre, s'accumulant tout à fait selon le procédé impressionniste, supprimantle tonlocal, peignantmoins les objets que leur transparence à travers l'atmosphère, et décomposant les colorations apparentes de la vie en isolant leurs éléments naturels sur la toile pour les recomposer à distance sur la pupille du spectateur. Les portraits de M. licnoir, parallèlement, se transforment, et sont profondément apparentés à ceux de Manet par la largeur de l'exécution, la franchise de la présentation, le volontaire mépris du détail fignolé, cher à tant de peintres. L'artiste recherche avant tout les volumes exacts et la justesse des valeurs, où il voit la vraie science, que l'académisme renferme dans l'exécution également poussée des détails sur toute la surface d'un tableau : il comprend l'illogisme de cette pseudo-per-