‹ L'ImpressionismeChapitre 21 sur 30 · AUGUSTE RENOIR ET SON OEUVRE · texte numérisé non relu

AUGUSTE RENOIR ET SON OEUVRE

parles musées elles livres, imprégnés malgré tout de la beauté canonique. Elle a des seins abondants, de grasses épaules, un ventre impudique, et toute sa chair est un hymne à la paresse. C'est un animal buvant le soleil et la fraîcheur avec une nonchalance barbare, sans attitude voulue, sans autre cliarme que celui de sa peau de fleur qui réfléchit la lumière. Et tandis que la plupart des nudités académiques, soigneusement présentées sur fond sombre, semblent faites d'une baudruche éclairée à l'intérieur, on sent bien que celles de M. Renoir sont des volumes de chair dont l'irradiation vient du plein air ambiant ; elles ont la consistance des Rubens et leur luxuriance charnelle inquiétan t l'œil pudibond. Nous ne rencontrons pas de telles créatures, même en Flandre, même parmi les campagnardes les plus vigoureuses. Il faudrait aller aux colonies, dans les îles primitives, pour en trouver les modèles : mais non, le peintre seul les connaît, et il y a en lui un coin de rêve oriental, versicolore, grassement voluptueux, et exempt de la nervosité moderne.

Ces coulées de chair ingénues et fastueuses, il les a rêvées mais non vues. Et il enchâsse sur ces rondes épaules, sur des cous plutôt courts, des têtes dun galbe singulier. Leurs crânes exigus sont modelés étroitement par les chevelures retombant en nappes. Leurs yeux sont largement fendus, et dardent des regards où jamais une pensée ne s'arrêta, des yeux d'antilopes indolents et doux. Leurs bouches « nudités sanglantes ».

sont ferles, avec deux lèvres pareilles, du même dessin et de la même grosseur. Leurs nez sont camus, petits, peu saillants du front et épatés des narines qui aspirent la brise. Et toute leur face est courte et camuse. L obsession de ce type est ilagrante dans toute la peinture de M. Renoir. Rops aussi a aimé donner des petites têtes camuses à ses grandes femmes félines, mais dans une intention déterminée, pour bien accentuer leur caractère de luxure violente dans les maclioires prêtes à mordre, dans la canaillerie impudente du ne/ et dans l'acuité des yeux durs brillant au sein de cernures profondes : la camuse de Rops, c'est presque la Camarde, et souvent, la décliarnant tout à fait, il a planté la tête de mort sur la stature de la courtisane. Mais M. Renoir écarte ces lugubres idées. Son type de femme, sans aucune cérébralité, n'invite pas le regard à se détourner de la chair troublante des seins ou du ventre pour chercher une pensée dans le visage : l'animal heureux a bien la tête qui lui sied, des joues et une l)ouche de fruit, des yeux inconscients, les signes de la brute douce, éclose dans une nature tropicale où la pudeur est aussi inconnue que le vice, ot"i la satisfaction est absolue. Et c'est à cette désarmante ingénuité que la femme nue de M. Renoir doit ne pas sembler obscène, en s'étalant avec un sourire dans sa blanclic blondeur. Elle aurait le visage et le corps d'une fille libidineuse s il se glissait dans son masque reposé le plus petit trait analogue à ceux que les soucis de la vie euro-

RENOIR. — La Pensée (Collection de M. Strauss, Parisj.

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péeniie ont créés ù la femme de oolre race : mais cel être est si loin de nous et des formes habituelles de nos désirs, qu'il ne s'encanaille pas. Il n'y a aucun rapport moral entre lui et nous, nous ne pouvons pas le regarder avec lubricité, et par conséquent il ne nous rend pas une impression que nous ne lui avons pas juxtaposée, car notre sensualité, dans son expression la plus grossièrement simpliste, est encore mêlée de mille complexités psychologiques. Jamais l'œuvre d'un peintre personnellement nerveux, et qui a décelé sa nervosité dans son amour des combinaisons de nuances rares, n'a été plus exempte des préoccupations modernes. Gauguin, qui résulte plus de M. Renoir qu'on ne le croirait, est allé jusqu'à Tahiti pour trouver une telle sensation de primitivité ; M. Renon* l'avait en lui-même.

11 a créé « la femme nue de Renoir » ; cette expression éveille une image définie. Et ce mélange de japonisme, d'orientalisme, de sauvagerie et de goût xviii" siècle, si bizarre et si attachant, est bien à lui. C'est bien le résultat d un esprit inquiet, avant tout préoccupé de fuir le convenu, le savoir-faire, la norme, et d'avoir avec sa vie des rapports immédiats. Même dans la série de jeunes filles, l'artiste a transposé cette préoccupation d'un type autochtone.

Ses jeunes filles d aujourd'hui, qu'il aime coiffer de grands chapeaux débordants de fleurs, sont dune grâce animale et llorale. On y chercherait en vain le mys-

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tère de la pensée. M. Renoir est un peintre de la joie, un assembleur de bouquets, un poète du duvet et du vcloutementde la vie extérieure, un merveilleux objectif épanoui, charmant jusque dans ses erreurs, et revenons-y, l'un des tempéraments les plus français que 1 art national ait constatés depuis trente ou quarante années.

Il est incroyable qu'on s'en soit si peu aperçu, particulièrement dans ces dernières années, oii nous avons vu tant de gens clamer à l'égarement du goût français, et le chercher partout en se bouchant les yeux pour ne pas l'apercevoir chez quelques maîtres authentiquement nationaux, qu'ils désavouaient au profit d'académiciens sans race et sans saveur. Il y a de nombreux défauts en M. Renoir, mais il n'y en a pas un qui ne soit issu de l'éternel contingent de nos défauts, qui sont, plus qu en tout autre pays, l'envers de nos qualités.

L'étude des nudités et des figures isolées de M. Renoir le démontre si préoccupé d'harmonies et de poétisalion des types qu'il semble contradictoire d'attendre d'un tel peintre une description réaliste et psychologique de la vie contemporaine. Et cependant il y a brillamment réussi dans une série de grandes toiles qui contiennent ses chefs-d'œuvre. Et dans sa génération il est, avec Manet et Degas, le seul peintre qui ait abordé la composition et y ait fait preuve de qualités maîtresses, sachant élever l'anecdote au style. La Musique aux Tuileries, le Bal de l'Opéra, de Manet, le Foyer de la

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