‹ L'ImpressionismeChapitre 24 sur 30 · ARTISTES SECONDAIRES DE LIMPRESSIONNISME · texte numérisé non relu

ARTISTES SECONDAIRES DE LIMPRESSIONNISME

que révolutionnaire. De tous les impressionnistes, 1 Pissarro est celui qui a eu le sentiment le plus vif du ' style familier dans le paysage: une maisonnette, un verger lui suffisent, sans déranger, comme Monet, l'orchestration étincelante de la lumière.

Récemment, dans une série de toiles représentant des vues de Paris (les boulevards, l'avenue de l'Opéra), prises d'étages supérieurs, Pissarro a fait preuve d'une vision et d'une science rares, et peut-être signé ses plus belles et plus personnelles peintures. Les perspectives, les éclairages, les tonalités des maisons, des foules, les reflets de pluie ou de soleil sont d'une intense vérité, et on y sent l'atmosphère, le charme et l'âpie de Paris. On peut dire de Pissarro qu'il ne lui a manqué aucun don de son état : c'était un artiste savant, 1 fécond et probe. Mais il lui a manqué l'originalité; il I rappelle toujours ceux qu'il a admirés, et dont il a appliqué les idées avec hardiesse et avec goût. Il est probable que sa nature scrupuleuse n'a pas peu contribué à le maintenir au second plan. Incapable certes de pasticher volontairement, cet excellent et laborieux peintre n'a pas eu les illuminations de génie de ses amis : mais tout ce que l'étude consciencieuse, le désir du vrai, l'amour d'un art peuvent donner à un homme, Pissarro l'a acquis. Le reste ne dépendait que du destin. Il n'y a pas de caractère plus respectable et d'effort plus méritoire que les siens, et la preuve de son désintéressement et de sa modestie se montrent bien dans ce fait

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qu'ayant déjà trente ans de travaux derrière lui, un nom honoré et des cheveux blancs, Pissarro n'hésita pas à adopter la technique des jeunes peintres pointillistes, ses cadets, tout ingénument, parce qu'elle lui semblait meilleure que la sienne. Il reste, sinon un grand peintre, du moins un des plus intéressants paysagistes rustiques de notre époque, avec une vision paysannesque qui est bien à lui, et un mélange harmonieux de classicisme et d'impressionnisme qui assurera à son œuvre un rang des plus honorables.

Il y a eu dans le paysagiste Alfred Sisley (i) peutêtre plus de personnalité originale. Il posséda, au plus haut degré, le sens de la lumière, et s'il n'eut pas la puissance, la magistrale fougue de Claude Monet, du moins méritera-t-il souvent d'être placé auprès de lui dans l'expression de certaines combinaisons de la lumière. Il n'eut pas le sens décoratif qui rend si imposants les paysages de Monet, on ne voit pas dans son œuvre cette surprenante interprétation lyrique qui sait dire le drame des flots en fureur, le sommeil lourd des énormes masses de rochers, l'intense torpeur du soleil sur la mer. Mais en tout ce qui concerne les aspects adoucis de l'Ile-de-France, les paysages doux et frais, Sisley n'est pas indigne d'être comparé à Monet. Il l'égale en de nombreux tableaux, il a une pareille finesse de perception, une pareille verve dans l'exécu-

(i) Né à Paris le 3o octobre 1809, mort à Moret le 3o janvier 1899.

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lion. C'est le peintre des grandes rivières bleues se courbant vers l'borizon, des vergers fleuris, des collines claires oii s'étagent des liameaux aux toits rouges, c'est, surtout, le peintre des ciels français, qu'il exprime avec une vivacité et une souplesse admirables. Il a le sens des transparences de l'atmosphère, et s'il s'apparente étroitement à l'impressionnisme par sa technique, on sent très bien qu'il peignit avec spontanéité et que cette technique se trouvait adaptée à sa nature sans qu'il eût cherché à se l'approprier par désir de nouveauté. Sisley a notamment peint une série de toiles dans le curieux village de Moret, au seuil de la forêt de Fontainebleau, oii il est mort, et ces toiles compteront parmi les plus charmants paysages de notre époque. Sisley était un vétéran de l'impressionnisme. A l'exposition de 1900, dans les deux salles réservées aux œuvres de cette école, on pouvait voir une douzaine de toiles de Sisley : auprès des plus beaux Renoir, Monet et Manet, elles gardaient leur charme et leur éclat avec une singulière saveur, et ce fut, pour beaucoup de critiques, la révélation du vrai rang de cet artiste qu'ils avaient jusqu'alors considéré comme un joli coloriste d'une importance relative.

Paul Cézanne (i), inconnu du public, est apprécié par un petit groupe d'amateurs. C'est un artiste qui vit en Provence, loin de tout : il passe pour avoir servi de

(i) Né en 1889.

modèle au peintre impressionniste Claude Lantier étudié par Emile Zola dans le célèbre roman L'Œuvre. Cézanne a peint des paysages, des scènes paysannes et des natures mortes. Ses figures sont gauches et d une couleur brutale et inharmonieuse, mais ses paysages valent par une robuste simplicité de vision. Ce sont presque des tableaux de primitif, et ils sont aimés des jeunes impressionnistes à cause de leur exclusion de tout ce qui est habile : on trouve un charme de simplicité rude et de sincérité à ces œuvres où Cézanne emploie juste ce qui est indispensable à rendre son désir. Les natures mortes surtout sont intéressantes par l'éclat net de leurs couleurs, par la franchise des tonalités, par l'originalité de certaines nuances analogues à celles de la faïence ancienne. Cézanne est un peintre sans adresse, consciencieux, qui s'attache intensément à rendre ce qu'il voit, et qui a quelquefois trouvé la beauté dans cette forte et tenace attention. Il fait plutôt penser à un vieil artisan gothique qu'à un moderne, et il est reposant à voir comme contraste à l'étourdissante virtuosité de tant de peintres.

Berthe Morisot (i) restera la figure la plus captivante de l'impressionnisme, celle qui aura le mieux précisé la féminité de cet art lumineux et chatoyant. Devenue la femme d'Eugène Manet, le frère du grand peintre, elle exposa aux diverses galeries particulières, où l'on

RENOIR. — La Famille de l'artiste

(Appartient à l'artiste).

put voir les œuvres des premiers impressionnistes, et devint aussi célèbre par son talent que par sa beauté. Lorsque Manet mourut, elle prit soin de sa mémoire et de son œuvre, et elle contribua, avec toute son intelligence énergique, à leur valoir leur juste et définitive estimation. M™" Eugène Manet a été certainement un des plus beaux types de femmes françaises de la fin du xix" siècle. Lorsqu'elle mourut, prématurément, elle laissait une œuvre considérable. Ce sont des jardins, des jeunes filles, des marines, des natures mortes, des aquarelles d'un goût raffiné, d'une verve surprenante, d un coloris aussi distingué qu'imprévu. Arrière-petite fille de Fragonard, Berlbe Morisot (car il faut lui conserver ce nom dont elle signa toujours par respect pour le beau nom de Manet) semblait avoir hérité de son illustre aïeul la grâce française, lélégance vive, la sveltesse, l'improvisation savante dans la spontanéité. Elle se ressentit de l'influence de Corot, de Manet et de Renoir. Toute son œuvre est baignée de clartés, d'azur, de soleil : c est bien l'œuvre d'une femme, mais avec une vigueur et une franchise de touche, une oiiginalité qu'on n'en eût pas attendues. Les aquarelles surtout sont d'un art supérieur : quelques notes colorées y suffisent à évoquer le ciel, la mer, un fond de foret, et tout y est d'une sûreté magistrale, d'une fantaisie moderniste qui n'a pas d'analogue en notre temps. Une série d'œuvres de Berthe Morisot semble véritablement un bouquet, dont l'éclat est moins dû aux colorations rela-

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tivement douces, grises et bleues, qu'àla justesse absolue des valeurs. Cent toiles, et peut-être trois cents aquarelles, attestent ce talent de premier ordre. Plages normandes aux ciels de perle, aux horizons de turquoise, jardins de JNice étincelants, vergers pleins de fruits, fillettes en robes blanches avec de grands chapeaux fleuris, jeunes femmes en robes de bal, fleurs, ce sont les thèmes favoris de cette artiste qui fut la véritable muse de l'impressionnisme, l'amie de Renoir, de De2:as, de Mallarmé.

Miss Mary Cassatt méritera d'être placée auprès d'elle. Américaine, elle s'est faite Française par son assidue participation aux expositions des impressionnistes. Elle est l'un des très rares peintres que Degas ait conseillés, avec Forain et M. Ernest Rouart. (Celui-ci, lui-même peintre et fils du peintre et riche collectionneur Henri Rouart, a épousé la fille de M'"" Eugène Manet, qui peint également.) Miss Cassatt s'est spécialisée dans l'étude des enfants, et elle est peutêtre l'artiste de ce temps qui les a le plus originalement compris et exprimés. Elle est une pastelliste considérable, et certains de ses pastels valent des Manet et des Degas par la large exécution, l'éclat et la finesse des tonalités. Il y a dix ans. Miss Cassatt exposa une série de dix eaux-fortes en couleurs représentant des scènes de mères et d'enfants à la toilette : àcetteépoque, ce genre était presque délaissé, et Miss Cassatt étonna par son audace qui en aflronlait les plus réelles diflicultés. On

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doitgoùlcr dans les peintures de celle aiiiste, oulre les hautes qualités de solide dessin, de valeurs justes et de savante interprétation des chairs et des étoffes, un profond sentiment de la vie enfantine, des gestes puérils, des regards clairs et inconscients, des expressions aimantes des mères. C'est une œuvre qui captive parce grand charme de vérité, par cette vision franche, par ce choix de sujets heureux. Miss Cassait est le peintre et le psychologue des habys et des jeunes mères, qu'elle . se plaît à représenter dans un frais décor de vergers ou sur les fonds d'étoffes fleuries des cabinets de toilette, parmi les linges aux clartés vives, les tubs, les porcelaines, dans l'intimité riante. Nous joindrons à ces deux femmes remarquables une autre artiste, Eva Gonzalès, qui fut l'élève favorite de Manet, qui en a peint un beau portrait. Eva Gonzalès devint la femme de revcellent graveur Henri Guérard, et mourut prématurément en i883, pas assez tôt pourtant pour qu'on n'ait pu admirer son talent de pastelliste aux délicatesses exquises. D'abord élève de Chaplin, elle eut vite oublié les mièvreries de ce dernier pour acquérir, sur les conseils de Manet, les qualités de netteté et de force du puissant peintre d'Arf/cnleuil, et elle eiit certainement pris une des premières places dans l'art moderne, si la mort n'avait arrêté sa carrière. Un petit pastel au musée du Luxembourg atteste les meilleures de ses qualités de coloriste.

Gustave Caillebolle fut un ami de la première heure

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pour les impressionnistes. 11 était riche, amoureux d'art, et lui-même un peintre de grande valeur, qui s'effaça derrière ses camarades. Son tableau. Les raboteurs de parquets, attira jadis sur lui les railleries. Aujourd'hui cette œuvre, au Musée du Luxembourg, semble bien peu faite jDOur prétexter tant de polémiques, mais à cette époque, on considérait comme une folie ce que nos yeux trouvent tout naturel. Ce tableau est une étude de perspectives obliques, et son curieux ensemble de lignes montantes suffit à exciter l'étonnemen t. C est d'ailleurs une œuvré de couleur grise et discrète, avec des qualités de fine lumière, mais en somme sans grand intérêt. Récemment une exposition d'œuvres de Caillebotte a permis de voir que cet amateur était un peintre méconnu : il y avait là notamment de jbelles natures mortes. Mais le nom de Caillebotte ne devait décidément parvenir au public que dans des conditions de polémique et de scandale. Lorsqu'il mourut, il légua à lEtat une magnifique collection d'objets d'art et de tableaux anciens, et aussi une collection d'œuvres impressionnistes, en stipulant que ces deux legs seraient inséparables. Il désirait par ce moyen imposer les œuvres de ses amis aux musées, et les venger ainsi du délaissement injuste. L'Etat accepta les deux legs, le Louvre désirant absolument bénéficier de la partie ancienne, malgré les efforts des peintres de l'Académie qui s'insurgèrent contre l'acceptation de la partie moderne. On vit à cette occasion jusqu'oii pouvait aller la

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haine des artistes officiels contre les impressionnistes. Un groupe d'académiciens, professeurs à l'Ecole des Beaux-Arts, menacèrent le ministre de démissionner en masse. « Nous ne pouvons, écrivirent-ils aux journaux, continuer à enseigner un art dont nous croyons connaître les lois, du moment que l'Etat admettra dans ses musées, où nos élèves pourront les voir, des œuvres qui sont la négation même de ce que nous enseignons. )) Une discussion passionnée s'ensuivit dans la presse, et le ministre déclara avec esprit que l'impressionnisme, bon ou mauvais, s'était imposé à l'attention du public, et que le devoir de l'Etat était d'accueillir impartialement les ouvrages représentant tous les mouvements d'art : le public saurait juger et choisir, le rôle du gouvernement n'était pas de l'influencer en ne lui montrant qu'une certaine peinture, mais de rester dans la neutralité historique. Grâce à cette réponse adroite, les académiciens, dont le plus acharné était M. Gérôme, se résignèrent à garder leurs postes. Un pareil incident, moins violent publiquement mais tout aussi étrange, s'était produit lors de l'admission par le Musée du Luxembourg du portrait de la mère de Whistler, chef-d'o'uvre qui en est aujourd'hui l'orgueil, et qu'un groupe d'écrivains et d'amateurs réussit à imposer. On a peine à s'imaginer le degré d'irritation et d'obstruction des peintres officiels envers toutes les idées de la peinture nouvelle, et, si cela n'avait dépendu que d'eux, sans aucun doute Manet et ses amis seraient

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morts dans une totale obscurité, non seulement bannis des Salons et des musées, mais encore traités de fous et mis dans l'impossibilité de vivre de leur travail.

La collection Caillebotte fut installée dans des conditions que du moins la mauvaise volonté administrative fit le plus déplorables que possible. Force fut au conservateur d'entasser les œuvres dans une petite salle mal éclairée, oli il est absolument impossible de les voir avec le recul que nécessite le procédé de la dissociation des tons, et la mesquinerie de l'opposition fut telle, que les toiles ayant été léguées sans cadres, le musée, dit-on, fut obligé d'en emprunter aux réserves du Louvre, parce qu'on refusait les crédits nécessaires pour en acheter. La collection reste cependant belle et intéressante. Elle ne représente pas l'impressionnisme dans tout son éclat, parce que les œuvres qui la composent avaient été achetées par Caillebotte à une époque où ses amis étaient encore loin d'être arrivés à l'épanouissement de leurs qualités. Mais on y trouve du moins de très belles choses. Renoir y est merveilleusement représenté par le Moulin de la Galette, qui est un de ses chefs-d'œuvre. Degas y compte sept beaux pastels, Monet quelques paysages de grand style : Sisley et Pissarro seuls n'apparaissent guère à leur avantage, et enfin on regrette que Manet n'y figure qu'avec une étude en noir de sa première manière, le Balcon qui n'est pas de ses meilleurs tableaux, et la fameuse Olympia dont l'importance est plutôt historique qu'in-

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