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LA THEORIE IMPRESSIONNISTE

substitution du caractère au beau classique (ou encore du beau émotionnel au beau formel), admission de l'ancienne « peinture de genre y au premier rang pictural, composition fondée sur les réactions réciproques •des valeurs, elTacement des sujets devant lintérèt de l'exécution, elfort pour isoler la peinture des idées inliérentes au domaine littéraire, et pourtant rapprocliement instinctif vers la symphonisation des couleurs et par conséquent vers la musique, voilà les principaux •caractères de l'estliétique des réalistes impressionnistes, si du moins on peut prêter ce terme à un groupement d'adversaires de l'esthétique telle qu'on l'enseigne en général.

iMANET. — La Femme au perroquet

(Metropolitan Muséum, New-York).

Edouard Manet et son oeuvre

Nous Favons dit, Edouard Manet(i) n'a pas été l'initiateur de la technique impressionniste. C'est 1 œuvre de Claude Monet qui en olTre l'exemple le plus complet, et qui est venue la première en date. Mais il est très difficile de déterminer de pareilles préséances, et c'est en somme assez inutile. On n'invente pas une technique en un jour. Celle-là est le résultat de longues recherches qui furent communes à Manet, à Monet et à Renoir, et il faut réunir sous le nom collectif d'impressionnistes un ensemble d'hommes qui, liés d'amitié, firent à la même heure un effort vers l'origi nalilé, à peu près dans le même sens, tout en étant souvent fort dilférents. Comme dans le cas des préraphaélites, c'est avant tout l'amitié, puis la raillerie injuste, qui créèrent la solidarité des impressionnistes. Encore les préraphaélites, souhaitant un art idéologique et symbolique, étaient-ils d'accord sur des principes intellectuels qui leur permirent de préciser aussitôt un programme. N'unissant que des tempéraments, et

(i) iNé à Paris en 1882, mort à Paris le 3o avril i883.

avant loul préoccupés de rompre avec toute scolastique et tout programme, les impressionnistes cherchèrent simplement à faire du nouveau, avec franchise et liberté.

Manet fut, au milieu deux, la personnalité désignée à la fois par leur admiration et les attaques de la critique pour servir de j^orte-drapeau. Un peu plus ligé, il avait déjà, seul, soulevé d'ardentes polémiques par les œuvres de sa première manière. On le tenait pour un novateur, et c'est par une admiration instinctive qu à ses premiers amis, Whistler, Legros et Fantin- Latour, se joignirent successivement Marcelin Desboutin, puis Degas, Renoir, Monel, Pissarro, Caillebotte, BertheMorisot, le jeune peintre Bazillequi devait être tué prématurément en 1870, et des écrivains, (iautier, Banville, Baudelaire (qui fut un admirateur passionné de Manet), puis plus tard Zola, les (joiîcourt, Stéphane Mallarmé. Ce fut le premier noyau d'un public qui devait s'augmenter d'année en année. Enfin, Manet avait les qualités personnelles d'un chef: c'était un homme d'esprit, un travailleur ardent, et un caractère enthousiaste et généreux.

Manet commença chez Couture ses premières études ; après avoir voyagé au long cours pour obéir à ses parents, la vocation fut la plus forte. A ers i85o, le jeune homme entra chez le sévère auteur des Romains de la décadence. Il y resta peu : il déplut au professeur par son énergie intransigeante. Couture disait de lui.

MANET. — Le Bon bock (Collection de M. Faure, Paris).

K]JUIAUD MANET ET SON Ca=:UVRE l\[)

avec mauvaise humeur : « Ce sera le Daumier de 1 8Go. » On sait que Daumier, lithographe et peintre de génie, était tenu en piètre estime par les académiques. Manet voyagea en Allemagne après le coup d'Etat, copia llemhrandt à Munich, puis gagna l'Italie, copia ïintoret à Venise, et prit là l'idée de plusieurs lahleaux religieux. Puis il se passionna pour les Espagnols, spécialementpour Velazquez et Goya. L'expression sincère des choses vues s'imposa dès lors comme la principale règle dart à son cerveau de jeune français loyal, ardent, ennemi des suhtilités. Il peignit quelques helles œuvres, le Buveur ctahsiiitJie, le Vieux musicien. On y trouve l'influence de Gourhet, mais déjà les noirs, les gris y sont d'une qualité originale et superbe, ils annoncent un virtuose de premier ordre.

C'est en 18G1 que Manet envoya pour la première fois au Salon les portraits de ses parents et le Guitarrero, que Gautier salua, et que le jury récompensa, bien qu'il soulevât quand même la surprise et l'irritation. Mais dès lors il fut refusé, qu'il s agît du Fifre ou du Déjeuner sur Iherhe. Cette toile, où brille un nu féminin admirable, créa un scandale parce qu'une femme dévêtue y figurait parmi des personnages habillés, chose pourtant fréquente chez les maîtres de la Renaissance. Le paysage n'y est pas peint en plein air, il est fait dans un atelier et ressemble à une tapisserie, mais on y trouve déjà le plus éclatant témoignage du talent de Manet dans l'étude de nu et dans la nature

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morte du premier plan, qui est un chef-d'œuvre puissant. Dès cette toile la personnalité de l'artiste apparaît dans toute sa maturité : il la fit avant d'avoir trente ans, et elle a l'air d'une œuvre de vieux maitre, elle procède de Hais et des Espagnols tout ensemble.

La réputation de Manet, à partir de i8G5, s'établit : aux critiques furieuses s'opposaient les admirations enthousiastes. Baudelaire soutint Manet comme il avait soutenu Delacroix et Wagner, avec sa haute clairvoyance, sympathique à toute originalité réelle. U Olympia vint mettre le comble à la discussion. Cette courtisane couchée nue sur un ht, avec une négresse portant un bouquet, et un chat noir, fit émeute. C'est une œuvre forte, d'une couleur vive, d'un dessin large, d'un sentiment intense, qui étonne par un parti pris de réduction des valeurs à la plus grande simplicité. On y sent la préoccupation de retrouver la rude franchise de Hais et de Goya, l'aversion pour le joli cl la noblesse fausse de l'Ecole. Cette fameuse Olympia qui déchaîna de telles fureurs nous paraît aujourd'hui une œuvre de transition. Elle a été ollerte au Luxembourg par un groupe d'amis de Manet. Ce n'est ni un chefd'œuvre ni, disons-le, une œuvre profonde, malgré tous les commentaires littéraires qu'on a écrits sur elle. Mais c'est un essai technique très significatif à l'époque où il parut dans la peinture française, et c'est bien comme une date d'évolution que doit être considérée celte toile, que Manet a bien dépassée plus tard. Elle

EDOUARD :\rAA'ET l.T SON OEUVRE 5l

«oiilieiit toute la logique de ses principes. Il l'avait peinte vers i8G3, mais hésitait à l'exposer et ne s'y décida qu'au Salon de i8()5, sur les instances de Baudelaire qui, à cette occasion, lui écrivit cette phrase typique: « Vous vous plaignez des attaques? Mais êtesvous le premier à les endurer, avez-vous plus de génie que Chateaubriand et Wagner? Ils ne sont pas morts des railleries subies. Et pour ne pas vous inspirer trop d'orgueil, je vous dirai qu'ils sont des modèles, chacun dans son genre et dans un monde très riche, tandis que vous n'êtes que le premier dans la décrépitude de votre art. »

h'Olympia, exposée, dut être déplacée et accrochée au plus haut des murs pour être soustraite à la colère du public anieuté par la critique. Dès lors le nom de Manet fut le symbole exécré de l'art révolutionnaire, Il faut bien établir que dès i865, des années avant (|uc le nom même de l'impressionnisme existât, Manet à lui seul portait le poids de la réprobation. C'est là une constatation importante qui fera saisir nettement la double origine du mouvement qui suivit. C'est à son réalisme, à son retour aux compositions modernistes, à sa simplification des plans et des valeurs, que Manet devait ces attaques. Les critiques du temps portent exclusivement sur ces points : on lui reproche de « ne pas idéaliser », de peindre des sujets « bas », et de faire (( une peinture dure, blafarde ou noire, d'elTet sinistre » alors qu'il procède uniquement de Hais, de

Goya et de Courbet. Les attaques contre les « ombres bleues )) ne viendront que huit ans après.

Larliste alors devint un chef: comme ses amis le rejoignaient dans un petit café des Batignolles (le café (iuerbois, qui existe encore), . la raillerie publique baptisa ces réunions d'Ecole des BatiynoUes. Là venaient Legros, AMiistler, Fantin-Latour, Zola, Duranly, Desboutin. Guillemet, Astruc, Burty, Proust, Stevens. Tous admiraient Manet, et leur amitié le consolait des rigueurs du jury : le temps était loin de la mention honorable décernée en 18G1 au Guitarrero vanté par Théophile Gautier ! Le groupement du Salon des Refusés de i8G3 avait décidément créé des haines irréconciliables. Manet cependant fut reçu au Salon de 1866 et y exposa les Anges au lombeaii du Christ, l'Episode d'un combat de taureaux ; mécontent de cette toile il y découpa le torero tué du premier plan, appelé depuis l'Homme mort. Lola de Valence, commentée par Baudelaire dun quatrain qu'on retrouve dans les Fleurs du Mal, VEnfaid à Vépéc, X Acleur tragique (poi'Irait de Bouvière dans Ilamlet), les Gitanos, Jésus insulté sont des œuvres contemporaines de ces Salons où parurent Olympia et les Anges au tombeau du Christ. Celte série dci'uvres est admirable. C est là qu'éclate la révélation d un splendide coloriste, aussi >igoureux dessinateur (jue magistral peinlie de morceaux, avec l'allure d'un vieux maître. On ne pense plus à chercher autre chose, en ces œuvres, que le piestigc de la force, on reste

MANET. - Le Repos (Collection de M. G. Vanderbilt, New-York i

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ébloui de l'abondante richesse d'un tel tempérament, Man'et se montre l'héritier des grands Espagnols, plus intéressant, plus spontané, plus libre et plus français que Courbet. Le Rouvièrc est une harmonie en gris et noir aussi belle que les plus nobles Bronzino, et VHommc mort est un morceau de grand style, ainsi rpic le Chrisl mort. La fdiation de Manet, toute classique, apparaît là indéniable. Déjà Monet et Renoir, Degas et Pissarro travaillent, et sont venus se joindre au groupe des BatignoUes, mais la critique n"a dyeux et d'attaques que pour Manet. Il incarne décidément l'esprit de révolte contre l'Lcole, plus que Courbet refusé pourtant par le jury. Banni des Salons, Manet se décide alors à exposer l'ensemble de son œuvre dans un baraquement avenue de l'Aima, au moment le plus violent de la lutte, moment où Zola manque être expulsé de VEréiiemenl pour avoir défendu son ami, moment oii l'Exposition de 18G7 s'ouvre en excluant l'artiste. Cinquante toiles, dont on trouvera la liste à la fin de ce livi'e, sont réunies : cinquante toiles en sept années donnent la mesure de l'acharnement au travail de ce grand garçon élégant et spirituel, boulevardier aux mots redoutés, qu'on traite de rapin fantaisiste dans les journaux du temps. A cette occasion, Manet publie en tête du catalogue une préface qu'on lira avec curiosité, et qui donne bien le ton à la fois résolu et modéré de ses idées et de son caractère en face des quolibets, des caricatures et des injures qu'on lui a prodiguées :

(( Depuis i8()i, M. Manet expose ou tente d'exposer.

(( Cette année, il s'est décidé à montrer directement au public l'ensemble de ses travaux.

(( A ses débuts au Salon, M. Manet obtenait une mention. Mais ensuite, il s'est vu trop souvent écarté par le jury pour ne pas penser que, si les tentatives d'art sont un combat, au moins faut-il lutter à armes égales, c'est-à-dire pouvoir montrer aussi ce qu'on a fait.

(( Sans cela, le peintre serait trop facilement enfermé dans un art dont on ne sort plus. On le forcerait à empiler ses toiles ou à les rouler dans un grenier. L'admission, l'encouragement, les récompenses officielles sont en effet, dit-on, un brevet de talent aux yeux d'une partie du public prévenue dès lors pour ou contre les œuvres reçues ou refusées. Mais d'un autre côté on affirme au peintre que c'est l'impression spontanée de ce même public qui motive le peu d'accueil que font les jurys à ces toiles.

(( Dans cette situation on a conseillé ù l'artiste d'attendre. Attendre quoi ? Qu'il n'y ait plus de jury P

(( Il a mieux aimé trancber la question avec le public.

(( L'artiste ne dit pas aujourd'hui : a Venez voir des œuvres sans défauts » mais « venez voir des œuvres sincères. »

(( C'est l'eflet de la sincérité de donner auxceuvres un caractère qui les fait ressembler à une protestation, alors que le peintre n'a songé qu'à rendre son impression.

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« M. Manet n'a jamais voulu protester. C'est contre lui, qui ne s y attendait pas, qu'on a protesté, au con traire, parce qu'il y a un enseignement traditionnel de formes, de moyens, d'aspect, de peinture; c'est que ceux qui ont été élevés dans de tels principes n'en admettent pas d'autres. Ils y puisent une liative intolérance. En dehors de leurs formules rien ne peut valoir, et ils se font non seulement critiques, mais adversaires, et adversaires actifs.

(( Montrer est la question vitale, le sine (jua non pour lartisle, car il arrive après quelques contemplations qu'on se familiarise avec ce qui surprenait, et, si l'on veut, choquait. Peu à peu on le comprend et on l'admet.

(( Le temps lui-même agit sur les tahleaux avec un insensible polissoir et en fond les rudesses primitives (i).

(( Montrer, c'est trouver des amis et des alliés pour la lutte.

(( M. Manet a toujours reconnu le talent là où il se trouve, et n'a prétendu ni renverser une ancienne peinture ni en créer une nouvelle. Il a cherché simplement à être lui-même et non un autre.

(( D'ailleurs, M. Manetarencontréd'importantessym-

(i) Vianet ne croyait pas si bien dire : en revoyant notamment le portrait de SCS parents (exposé en 1861) dont un critique disait « qu'ils devaient maudire le jour qui mit un pinceau aux mains de ce porlrailiste sans entrailles », on reste surpris, devant la moelleuse enveloppe de CCS figures, du reproche de « dureté barbare » des feuilles de l'époque.

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pathies, et il a pu s apercevoir combien les jugements des hommes d'un vrai talent lui deviennent de jour en jour plus favorables.

« Il lie s'agit donc plus pour le peintre que de se concilier le public dont on lui fait un soi-disant ennemi. »

Le morceau restera un document non seulement sur le caractère personnel de Manet, mais encore sur l'état desprit que commandait l'époque : on y trouve Manet tout entier, comme artiste et comme chef d école malgré lui, et on y devine la gravité, lénergie sobre de son esprit. L'Exécution de M(i.riiniU('ii à Queretaro, par ordre officiel, ne fut pas jointe à l'exposition. C'est, avec la lithographie de la Guerre civile, le seul tableau tragique de Manet, et on y trouve une émotion impressionnante.

En 1868 parut le portrait d'Emile Zola, en 1869 le Balcon souleva des railleries, mais le Déjeuner s'imposa par sa puissance : la figure de jeune garçon debout contre la table en veston de velours noir (portrait de Léon LcenhofT, frère de M"'" Manet), est une merveille d'exécution. En 1870 parut le portrait à' Kva Gonzalès peignant, qui restera parmi les plus belles œuvres de Manet.

A trente-huit ans, au moment de la guerre, l'arlisle était à l'apogée de son talent : il avait amoncelé une œuvre considérable, abordé tous les genres, dégagé sa personnalité de l'étude admiralive des maîtres du réalisme ancien. 11 allait maintenant se révéler dans un

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