EDGAR DEGAS ET SON ŒUVRE
Bureau (Tuii magasin de cotons à la Nouvelle-Orléans, où la perfection des vêtements noirs, des cotons blancs, des boiseries grises et de leurs jeux de couleur, n'a d'égale que l'insignifiance du sujet. De cette époque datent aussi d'admirables copies de Ghirlandajo. Toute la lente préparation de M. Degas à l'expression de la vie moderne témoigne d'un travail acharné, d'une méthode rigoureuse, excluant la spontanéité de la jeunesse, et beaucoup de ses œuvres récentes semblent plus jeunes, plus instinctives que ces premiers tableaux, où le dessin a la sécheresse d'un document.
Au contraire des impressionnistes, qui s'enivrèrent de la lumière changeante, s'installèrent en pleine nature avec la joie d'écoliers en vacances et improvisèrent déhcieusement tout un art, M. Degas, patient, défiant de soi, n'en vint que par degrés à l'art qu'il sentait lui convenir. La série des scènes de courses fut le prélude de son art véritablement individuel. On y trouve une curieuse alliance de ses qualités foncières avec une tendresse spéciale dans l'interprétation du paysage : les chevaux, les jockeys, sont traités avec une science magistrale du dessin, et du dessin cherché dans l'analyse minutieuse du mouvement, dans la notation de l'instantanéité. La répartition des groupes dans l'espace, leur présentation, leurs distances, sont d'un tact et d'une intuition qui révèlent déjà chez M. Degas les deux qualités les plus hautes, la science des valeurs et l'entente de la composition rythmique. Il y a là des
notations d'une subtilité rare dans les robes lustrées des cheA-^aux, les casaques bariolées, les blancs ou les bleus d'une qualité si fine, un don de la vie et du geste vrai, un sens aigu de l'élégance animale. Mais le paysage , surprend par sa coloration adoucie : ciels de perle, laiteux et dilFus, dans la neutralité chaleureuse des atmosphères de belles journées, horizons imprécis, vastes pelouses d'une verdeur discrète, tout se présente avec une simplicité, une clarté harmonieuse oii les silhouettes sont baignées. Le faire de ces petits tableaux de courses est à la fois minutieux jusqu'à évoquer les Hollandais et large, gardant la désinvolture et la saveur d'esquisse d'une vision rapide à qui rien n'a pourtant échappé. L'agrément vif des attitudes surprises, des raccourcis, des strapassements, se tempère par la sérénité de l'enveloppe aérienne ; cela est osé et mesuré, véridique, décoratif et charmant, traité par tons entiers, sans éclats inutiles. Rien, dans ces œuvres, n eût pu mécontenter même le plus académique des peintres, hormis deux principes qui s'y affirmaient nettement : l'amour du plein air et l'étude de son influence sur le ton local, et le désir de trouver, par l'expression du caractère de la vie moderne, un dispositif spécial de la composition, une mise en cadre inattendue.
C'en fut assez pour désigner M. Degas à la réprobation des jurys, dont il se soucia peu, d'ailleurs. Ses sympathies, tout à fait distinctes de ses intentions per-
CLAUDE MON ET. — Peupmers au boud d i-; l'Eptf. (Collection de M. Durand-Rueî, Paris).