‹ L'impressionnisme. Son histoire, son esthétique, ses maitresChapitre 11 sur 16 · EDGAR DEGAS ET SON ŒUVRE · texte numérisé non relu

EDGAR DEGAS ET SON ŒUVRE

sonnelles, le portèrent, comme M. Fantin-Latour et comme Whistler, vers Manet et ses amis, parce que c'étaient des indépendants, des oseurs, des calomniés, et qu'ils étaient résolus à définir la beauté caractéristique de leur temps, au lieu de la désavouer au profit d'une esthétique transmise par l'école. M. Degas partagea la mauvaise, puis la bonne fortune de ses amis devant l'opinion, et ses amitiés rcstèrentinlactes. Mais son génie n'emprunta presque rien au leur dans le domaine des recherches chromatiques, sinon dans quelques paysages, et l'on peut dire que, dans le domaine du dessin expressif et de la composition, il a été leur maître à tous, avec Manet; encore son œuvre, développée longtemps après cclie de ce grand initiateur, en a-t-elle dépassé les glorieuses prémisses pour devenir pleinement originale et, par certains côtés, inimitable. La vie publique de M. Degas fut, comme celle de tous ses amis d'ailleurs, vide de faits. Ces artistes longtemps réprouvés n'ont pas plus d'histoire que les peuples heureux ; ils ont peint, ont été bafoués, puis tolérés, puis comblés d'éloges, et c'est à p'eu près tout ce qu'on dira d'eux. Né le 19 juillet i83/i, M. Degas s abstint des Salons. Après un voyage en Amérique, il participa aux premières expositions privées que les impressionnistes organisèrent, notamment rue Le Peletier, puis se retira tout à fait : il n'avait ni le goût du rôle de chef d'école, ni le tempérament combatif de Manet. Sceptique à l'égard du bien-fondé de la critique,

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amoureux de la retraite, indifférent à la gloire qui, d'œuvre en œuvre, rehaussait son nom dans la pensée d'une élite, il céda ses toiles à des particuliers ou à des marchands. Soucieux avant tout d'indépendance et de solitude, il s'isola. Les musées étrangers, les plus renommées collections européennes s'enorgueillissent de ses œuvres, et l'adoption du legs Gaillebotte en a introduit sept au Luxembourg. Son iniluence est immense. €t on a très peu écrit sur lui ; son renoncement hautain n'a guère donné plus de prise à l'éloge maladroit qu'à la médisance, et il est, à la fois célèbre et mystérieux, i'un de ceux dont on a pu dire « qu'ils travaillaient pour les musées sans qu'on en sût rien ».

Les tableaux de courses montraient déjà en M. Degas l'évolution de sa froideur primitive vers une notation plus émue de la vie, de son impeccabilité austère vers une science aussi complète, mais moins rigoureuse, plus sensible à l'ambiance. La révélation de la série des danseuses marqua la pleine maturité de son esprit et de son savoir.

Ce sont là des œuvres qui atteignent à la profonde beauté par les qualités picturales, et à la profonde vérité par les qualités psychologiques : beauté et vérilé qui font penser, qui ont la cruelle attirance du réel pour les natures sincères. Ici, rien de factice, rien de mensongèrement idéalisé ; qui n'a pas senti le charme haut et triste de constater le vrai n'aimera pas cette peinture. La danseuse est là, véridique. Fille du peu-

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pie, destinée à figurer anonymement dans des foules pour réjouir les yeux du public, elle est là dans la nudité de son âme et la vulgarité de sa chair, définie par un impitoyable analyste, qui note ses mains lourdes, ses grosses jambes, ses clavicules saillan tes, sa gorge basse, son masque canaille, sa chlorose, son elTronterie, sa bouche mal meublée d'où l'on entendrait presque sortir la voix éraillée et faubourienne, toute son anatomie souffreteuse d'être mal nourri, son expression cynique, gouailleuse ou soudainement et sournoisement soumise au régisseur, qui dispense les amendes et caporalise rudement parmi ce petit monde plébéien, vicieux et anémique. Ce n'est pas la danseuse-étoile, fulgurante, reine du luxe et de la mode, que peint l'artiste penché sur la tristesse caractérisée du plaisir moderne : c'est le rat, le ballet des .« petits pieds sales », le bataillon sans gloire qui fait masse contre le décor. Le peintre, ironique et impartial, étudie ces êtres tels que les montre le jour blafard des grandes salles de répétitions, baignées de la froide clarté des vitrages. Il les montre avec leurs chaussons, leurs jupons, travaillant devant le régisseur qui, en pantoufles, le mouchoir pendant à la poche, rythme du frappement de sa grosse canne leurs exercices pénibles, leurs torsions, leurs assouplissements. Tout est dit avec une exactitude férocement spirituelle, le contraste de la fausse grâce des poses apprises et de la réelle laideur des êtres et du lieu 5e décèle avec une sarcastique amertume, et pourtant

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rien n'est caricatural. La satire est incluse dans l'expression du vrai. Mais cet être simiesque, qu'on trouve ici perché sur un piano, là se mirant ou rattachant sa chaussure, là s'ennuyant sur un banc dans un corridor auprès d'une de ces Madame Cardinal que le génie incisif de M. Degas a peintes avec un humour incomparable, cet être laid, chez qui pourtant il a noté sans injustice tel mouvement gracieux, tel détail de chair jeune ou telle inflexion jolie de l'âge ingrat, cet être chrysalide dont le public ne connaît que le papillon voletant le soir sous la lumière, il nous le montre transfiguré ; quelques clinquants et paillons, un ruban, une fleur, l'irradiement électrique, le feu de Bengale d'une apothéose d'opéra, la chaleur, l'émotion A^aniteuse, l'espoir de plaire, l'offre de tout soi-même, et voici la transformation, le triomphe de la facticité, l'éblouissement des gazes, l'éclair des dents, le rose dos lèvres, la volupté promise par l'envol des bras ouverts, le vertige de l'orchestre en tempête éparpillant les danseuses sur la scène comme des fleurs de pécher dans un coup de vent ! Les verdures peintes sont fleuries de ces calices blancs et roses, l'illusion de la féerie efface les laideurs du vrai jour.

L'étude seule des œuvres peut faire mesurer tout ce que M. Degas a mis d'esprit, de psychologie, de science dans cette série extraordinaire. Presque toutes ces toiles sont des chefs-d'œuvre de peinture : la qualité savoureuse des blancs, la fmesse des lumières, la

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