‹ L'impressionnisme. Son histoire, son esthétique, ses maitresChapitre 9 sur 16 · CLAUDE MONET ET SON ŒUVRE 'J'J · texte numérisé non relu

CLAUDE MONET ET SON ŒUVRE 'J'J

contrées enchantées. Cela ne l'a pas empêché de comprendre comme personne la sauvagerie, l'âpreté grandiose des rochers de Belle-Isle-en-Mer, de les exprimer en des toiles où réellement on sent le vent, l'emhrun salé, le rugissement des lourdes eaux brisées sur l'impassibilité des granits. Sa récente série des Nymphéas disait tout le charme mélancolique et frais des bassins calmes, des douces pièces d'eau encombrées de roseaux et de calices. Il a peint des sousbois à l'automne oii se jouent les plus subtiles nuances du bronze et de l'or, des chrysanthèmes, des faisans, des toits au crépuscule, des tournesols éblouissants, des jardins, des champs de tulipes en Hollande, des femmes en blancs dans des vergers, des bouquets, des effets de neige et de gi\re d'une douceur exquise, des bateaux à voiles passant dans le soleil.

Il a peint les bords de la Seine qui sont des merveilles d'évocation, et sur tout cela il a promené sa vision splendide de grand coloriste amoureux et radieux. Les Cathédrales vont plus loin encore dans le tour de force de son talent. Ce sont dix-sept études de la cathédrale de Rouen, dont les tours emplissent les tableaux : à peine si, au bas des toiles, se montre un peu d'espace, un coin de place au pied des énormes fûts de pierre qui montent jusqu'en haut du cadre. Là, plus de ressources, jdIus d'eaux changeantes ou de verdures propres à faire jouer les reflets : la pierre grise, usée par le temps, noircie par les siècles, est dix-sept

fois le thème monochrome et ingrat sm- lequel va s'exercer la vision du peintre. Mais Monet trouve moyen de faire briller sur cette pierre les plus éblouissantes harmonies atmosphériques ; pâle et rose àl'aube, violacée à midi, embrasée le soir par l'ardeur du couchant, détachée sur la pourpre et l'or, à peine distincte dans le brouillard, la colossale construction s'impose aux yeux, reconstituée avec ses mille détails de ciselure architecturale, dessinée sans minutie mais avec une sûreté superbe, et ces toiles atteignent à la tonalité composite, hardie et riche des tapis d'Orient.

Monet excelle aussi à faire sentir le dessin de la lumière, si l'onpeutoser cette expression. Il fait comprendre le mouvement des vibrations de la chaleur, le mouvement des ondes lumineuses, il sait aussi peindre la sensation du grand vent. (( Devant une toile de Monet, disait M""" Morisot, je sais toujours de quel côté incliner mon ombrelle. »

Monet est encore un incomparable peintre de l'eau : €tang, rivière ou mer, il en différencie les colorations, les consistances, les méandres, il en fixe la vie fugace. C'est un homme qui est intuitif, à un degré exceptionnel, de la composition intime des matières, eau, terre, pierre ou air, et cette intuition lui tient lieu d'intellectualité dans son art. C'est, par excellence, le peintre, l'homme né pour peindre, et il atteint à une sorte de grande poésie lyrique inconsciente par cette force de pénétration des secrets de la matière et de la lumière.

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Il transpose la vérité immédiate de notre vision et l'élève ix la grandem' décorative. Si Manetestle réaliste romantique de l'impressionnisme, si Degas en est le psychologue, Claude Monet en est le lyrique panthéiste.

Son œuvre est immense. Il produit avec une étonnante rapidité, et c'est encore une des caractéristiques •des grands peintres qui lui revient, celle d'avoir touché à tous les genres. Les récentes études de la Tamise sont, au déclin de sa fougueuse maturité, aussi belles et aussi spontanées que les Meules d'il y a dix-sept ans. Ce sont des visions de brumes féeriques oii brillent des glacis d'argent et d'or dans des vapeurs roses, d'une vérité saisissante ; et en môme temps Monet rejoint en cette série les paysages de rêve de Turner, les amoncellements de pierreries de Monticelli. Interprétée ainsi, avec cette intense faculté de synthèse, la nature, simplifiée dans le détail et contemplée dans ses grandes lignes, devient véritablement un rêve vivant.

Depuis les Meules, on peut dire que l'œuvre de Claude Monet est glorieuse : elle a été consacrée dans l'amour admira tif des connaisseurs le jour oii Monet a fait avec Rodin une exposition restée célèbre dans les annales de l'art moderne. Cependant aucune distinction officielle n'est intervenue pour reconnaître un des plus grands artistes du xix" siècle français. L'influence de Monet a été énorme dans toute l'Europe et en Amérique : le procédé de la tache (gardons-lui ce nom rudimentaire, qui est devenu courant), a été adopté par une

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foule de peintres. Nous en dirons quelques mots en conclusion de cet ouvrage. Mais il sied de terminer cette trop brève étude en précisant que le plus lyrique des impressionnistes en a été aussi le théoricien par excellence : son œuvre relie la peinture de chevalet à ]a peinture murale. On n"a pas trouvé un ministre des beaux-arts qui, surmontant l'opposition systématique des peintres officiels, commandât à Monet de grandes compositions murales, auxquelles son procédé se fût admirablement adapté. Il a fallu de longues années pour que de tels travaux fussent confiés à Besnard, qui a doté Paris, avec Pu vis de Chavannes, de ses plus belles décorations modernes : mais Besnard a procédé directement des harmonies de Claude Monet. Le principe de la division des tonalités et de l'étude des couleurs complémentaires restera l'un des plus féconds, l'un des plus révélateurs, probablement celui qui précisera le plus nettement l'originalité de la peinture à venir. Il suffit à un homme de l'avoir trouvé pour acquérir une gloire durable. Et sans vouloir remettre en question l'antagonisme du réalisme et de l'idéalisme, termes qui ne signifient rien d'exact, on peut bien dire qu'un peintre qui invente un procédé et témoigne d'une telle puissance est hautement intellectuel, doué de l intclligence picturale ; quels que soient les sujets qu'il traite, il crée une émotion esthétique équivalente, sinon semblable, à celles qu'engendra le symbolisme le plus complexe. Dans l'amour ardent de la nature

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Monet a trouvé la grandeur : il suggère les secrets en restituant les évidences. C est la loi commune à tous les arts, et sans elle rien n'esL conforme à l'art essentiel. La vision de la nature par Claude Monet est une opération psychologique, une transposition absolue, une synthèse. Il présentera à l avenir non seulement un des plus beaux types de grands coloristes qui aient jamais existé dans l'histoire de la peinture du paysage, mais encore le curieux exemple d'un scnsitif qui, par l'observation intense de la lumière, est parvenu à donner des impressions presque musicales. La fusion dès arts est une grande et admirable promesse des arts à venir: personne, au degré de Monet, n'a montré en ce temps les similitudes de la peinture et de la symphonie. 11 est le personnage essentiel de l'impressionnisme technique, et il montre à quel point l'impressionnisme considéré comme groupement a été libre et divers : est-il possible de voir un homme plus éloigné de l'originel réalisme de sa génération P Du réalisme caractérisé de Manet aux Cathédrales, il y a toutes les gammes de la peinture, tout le parcours de la vérité scrupuleuse au réve lyrique : et pourtant Claude Monet est un visionnaire exact, envisageant la nature avec une intense volonté, ne s'en écartant jamais et luttant avec elle d'heure en heure. Mais comme Claude Lorrain, comme Turner, comme Monticelli, qui étudièrent si sincèrement la réalité, Monet l'a magnifiée dans son esprit, il l'a élevée à la synthèse décorative, il l'a am-

plifiée jusqu'à faire jaillir de la nature, telle que nouspensions l'avoir vue, des émotions et des féeries insoupçonnées, par la magie de son art de joie et doforce.

DGAR Degas et son oeuvre (i834)

Des deux recherches capitales qui passionnèrent' l'impressionnisme, l'étude de l'atmosphère et l'étude du caractère de la vie moderne, la seconde seule a sollicité M. Degas. Peintre, né avec la perception des plus subtiles variations de la couleur, il l'a inféodée constamment à l'analyse psychologique. Issu d'une génération qui fit un immense effort littéraire vers la vérité, il y a trouvé des émules, mais non son maître. Les plus fortes analyses de Flaubert et des Concourt ne dépassent pas la puissance expressive de son dessin. Il y a en lui les facultés du biologiste, du psychologue au plus haut degré. Esprit raffiné, caustique, triste, trouvant une joie amère dans l'implacable constatation du vrai, il a aimé la vie sans illusion, parce que là se satisfaisait sa passion d'observer. Rien de caricatural, de lyrique, de pamphlétaire dans cette intelligence : la vision impartiale, froide, claire, de ce qui est, avec une mesure absolue , une impassibilité presque efTrayan te , auprès de laquelle l'ironie de Thomas Graindorge semble prendre parti avec une véhémente indignation. L'art de M. Degas est abstrait : c'est un diagnostic qu'un

de ses tableaux. Il en résulte une émotion intellectuelle que lui seul peut-être donnera. L'homme, digne de toute estime pour la noble intégrité de sa vie, son insouci de la gloire, son labeur et sa discrète fierté, passe pour morose et redoutable : on le dit misanthrope, et jamais un de ses mots ne manqua la cible de mépris oii il clouait quelque vanité contemporaine. Mais aussi ne cite-t-on aucun mot de M. Degas qui soit injuste — les injustes ne sont pas de lui. En réahté, on ne sait pas quelle délicatesse froissée s'abrite derrière cette ironie.

M. Degas a énormément produit. Une étude sur lui est de la plus grande difficulté : il y faudrait presque son intelhgence, et personne ne la possède. C'est pour la clarté de ce court morceau que nous nous résignerons à spécifier quelques phases dans l'évolution de ce grand créateur que le pubhc connaît mal, et qui ne sera mis à son vrai rang que plus tard. M. Degas a commencé par montrer un certain nombre de peintures, d'un style absolument sobre, des têtes, des hgures isolées, comme la Mendiante (chez Durand-Ruel), ou la tête extraordinaire que possède de lui miss Mary Caesatt. Etudes en gris et noir, d'un caractère sévère, d'une aridité de primitif: c'était l'époque où le peintre était l'ami de Gustave Moreau, et communiait avec lui dans 1 admiration de fécole lombarde. Là déjà se prouve une maîtrise du dessin, un classicisme absolu, mais aussi une insensibilité étrange qu'atteste plus encore le

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