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légèrelé des ombres, la composition sont d'une indéniable maîtrise. Jamais on n'avait conçu de cette manière la disposition des groupements, leur enchaînement décoratif, leur rythme, l'arrangement des jDremicrs plans. Tout est significatif, imprévu et profondement logique ; tout est exprimé dans sa matière propre, tout s'ordonnance avec le goût le plus net. Salles grises, robes blanches, piano noir, une ou deux notes roses ou jaunes, avec cela se construit une harmonie absolue. Le dessin d'une nuque, le mouvement d'une jambe impatiente, la cambrure d'un jeune torse, la maigreur élégante d'un bras, emportent l'admiration : tout est caractéristique, un coude, un genou, un nez, jusqu'à un angle de mur ou une ombre, tout définit le détail en concourant à l'ensemble, et il n'existe pas de romande mœurs qui ait mieux synthétisé un milieu, comme il n'existe pas de peintre moderne qui soit plus savant et ait plus de style. Mais ces chefs-d'œuvre techniques sont aussi des chefs-d'œuvre d'observation caustique, désanchantée, amère, bien que l'artiste s'interdise les déformations et contienne la signification morale de l'œuvre dans les limites inflexibles du vrai, comme no l'ont fait ni Forain, ni Toulouse-Lautrec, ses disciples(i). L'humour de cette œuvre résulte uniquement du contraste entre la perfection picturale et le sujet lui-
(i) M. Forain et M. Alexis Rouart sont, avec Miss Cassait, les seuls amis de M. Degas dont on puisse dire qu'ils furent ses élèves, en ne prenant aucunement ce mot dans son sens habituel.
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même : rien à y ajouter, l'insistance même sur tel point risible ou navrant est superflue ; le sujet, considéré absolument par un œil qui sait tout voir, révèle lui-même tout ce que nous devons en penser, et, sous l'apparente froideur de cette vision réaliste, qui semble enregistrer mathématiquement, se devine l'intention railleuse, l'ironie presque effrayante de M. Degas. La Danseuse cJiez le photographe, par exemple, restera une pure merveille satirique, classique par la profonde science qui extrait le maximum de sensations et de pensées du minimum de moyens extérieurs : un atelier nu, dont les vitres laissent voir un paysage de toits, une grande fdle prenant, dans une lumière froide, la pose qui fait son succès du soir, un pan de psyché, c'en est assez pour tout dire : il y a là un acte entier d'Henry Becque, ce Degas du théâtre, et il y a aussi une merveille de dessin et de tonalité, rien de vulgaire rien d'appuyé, la sobriété du grand style et dans le ridicule, un charme.
La Danseuse-étoile du Luxembourg, la Répétition au /bje/' (collection Camondo), telle œuvre chez M. Rouart ou M. Jacques Blanche, témoigneront du sens de beauté non pessimiste de cet observateur exceptionnel, qui serait le Debucourt contemporain, s'il n'était par surcroît un grand peintre et non un petit-maître, s'il n'avait à volonté inféodé le détail à la grande ligne, l'anecdote à la composition de haute allure dans des proportions restreintes. Mais ses facultés de physiolo-
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giste devaient trouver dans l'étude de la femme nue un motif plus capable encore de les manifester. Là, débarrassé même de l'intérêt anecdotique, le dessin de M. De gas, en face de la figure humaine dans son unité, devait s'élever à la véritable grandeur expressive.
lia apporté, dans l'examen de ses femmes au tub, de ses baigneuses, de ses femmes à leur toilette, la même ironie discrète, mais intensément sous-entendue, la même puissance analytique, la même originalité dans la présentation, mais il y a joint quelque chose que ses autres œuvres ne contenaient pas : un sentiment si vif des volumes, des consistances, des plans, que ses nus ont une massivité statuaire, qu'on en voit avant tout la masse organique et non la couleur, d'une telle manière qu'ils font penser à Rodin plutôt qu'à d'autres peintures. M. Degas a conçu la femme nue moderne avec la nuance que ces mots accouplés semblent absurdes de contenir : la femme nue moderne n'a, en effet, rien de la femme nue esthétique, c'est un être qui n a plus l'habitude d'être nu sinon dans une chambre, et que nous n'avons plus l'habitude de voir esthétiquement, soit qu'elle s'isole pour le bain, soit que d'autres motifs nous la montrent, qui n'ont avec l'esthétique que des rapports indirects. Un être qui n'a plus l'habitude de la nudité ne sera jamais qu'un être déshabillé, et, d'être vu, l'orgueil en lui sera primé par la gaucherie. Cette gaucherie de la créature
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ordinairement vue attifée, accoutumée aux étoffes et ayant calculé ses mouvements pour les faire valoir en s'en rehaussant, cette gaucherie de la créature dont le mystère de la toilette accroît notre désir, et qui se trouve désarmée et animale tout à coup, M. Degas l a notée avec une subtilité troublante, et il y a découvert de multiples prétextes aux modifications des mouvements. Là son étude s est raffinée amoureusement, là sa passion du diagnostic s'est concentrée. Une femme nue peinte par lui vaut tout un livre. On peut, à sa façon de saisir un linge ou de relever ses cheveux sur sa nuque, deviner si c'est un être pudique, ou une nerveuse, ou une femme peu gênée d'être vue nue ; on l'ausculterait. Sa chair porte les traces du corset et des plis du linge; on sait ce qu elle serait dans la rue, on reconstitue ses pensées. Elle est tout entière élucidée par ce merveilleux dessin qui poursuit le tracé dHine veine, d un réseau nerveux, exprime le grenu de la chair de poule sur la peau lotionnée d'eau froide, et pourtant ne nuit en rien à la largeur des plans, à la grande silhouette définissant les volumes. Alentour rôde une atmosphère chaude, moite, lourde, emplie de silence et d'odeur féminine; mais, sauf quelques accessoires, tub, brocs de porcelaine, pans d'étoffes à fleurs, lingeries, rien n'existe dans le tableau, sinon le torse ou l'entière nudité qui l'emplit : tout se devine par réciprocité avec l'être, .qui est le seul sujet.
Ces nus de M. Degas, si différents des nus d'atelier
DEGAS. — Deux Danseuses au foyer.