EDOUARD MAÎNET ET SON ŒUVRE
au-dessus de signatures innocentes. L'effet fut pourtant si favorable qu'en 1877 le jury admit le portrait du chanteur Faure dans Hamlel, mais refusa la Naiia inspirée parle célèbre roman de Zola, toile d'une fraîcheur charmante, d'une couleur délicate, avec de puissants morceaux de nu. En 1878, le portrait à' Antonin Proust fut bien accueilli, mais Chez le père Lathuile, scène au restaurant, dans laquelle le réalisme nerveux et lumineux de Manet ressemble si étrangement à l'art des Concourt, provoqua encore des colères. En 1879, ce furent \2i Serre et En bateau: en 1881, le portrait de Rochefort et celui du tueur de lions Pertuiset. A cette occasion un groupe de jeunes membres du jury enleva de vive force le vote d'une seconde médaille pour Manet. Il faut retenir leurs noms : c'étaient Bin, Carolus- Duran, Gazin, Duez, Feyen-Perrin, Gervex, Guillaumet, Guillemet, Henner, Lalaune, Lansyer, Lavieille, Emile Lévy, de Neuville, Roll, Vollon et F. de A^uillefroy. Tel était encore l'acharnement qu'on fit circuler anonymement une liste de leurs noms adressée (( aux électeurs du jury de peinture », et plusieurs durent à leur vote de n'être point réélus l'année suivante. En décembre 1881, Manet fut décoré par M. Antonin Proust, son ami d'enfance, devenu ministre des Beaux- Arts. En 1882, parut au Salon le Bar des Folies-Bergère, œuvre magnifique, une des plus belles que Manet ait jamais faites. Un portrait de jeune femme appelé (( Printemps » l'accompagnait. Mais le 3o avril i883
6o l'impressionnisme
Manet, épuisé par le travail et les luttes, mourut d'ataxie locomotrice, après avoir subi vainement l'amputation d'un pied pour éviter la gangrène.
Ainsi se termina prématurément cette existence d'artiste, une des plus nobles, des plus admirables qui aient jamais été, une de celles qui mériteront le plus d'être étudiées. Tl en sort une grande force d'exemple, elle enseigne l'inlassable énergie, la probité, la sincérité absolue, l'amour du travail. Elle a été usée littéralement, heure par heure, sans un répit. Manet n'a jamais connu d'autres récompenses cjue celles de sa conscience et de son effort devant la nature. Modéré, mais brave, il a été constamment prêt à affronter les préjugés. Refusé, accepté, refusé encore, il donna l'assaut avec un courage et une foi inlasssable, à un jury cjui représentait la routine. Combattant devant son chevalet, il combattit encore devant le public, sans faiblir, sans transiger, seul, à l'écart môme de ceux qu'il aimait et que son exemple avait formés. Ce grand peuitre, un de ceux qui honoreront le plus véritablement l'âme française, eut le génie de créer à lui seul un impressionnisme qui lui restera personnel, après avoir témoigné de dons de premier ordre dans la tradition des maîtres du réel et du vrai. On ne peut le confondre ni avec Monet, ni avec Pissarro ou Renoir : sa compréhension de la lumière est spéciale, sa technique ne se conforme pas au système des taches colorées, elle observe la théorie des complémentaires et de la
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division des tonalités sans se départir d'un style large, d'une allure toute classique, d'une sûreté superbe. Manet n'a pas été l'inventeur de l'impressionnisme, qui coexistait auprès de son œuvre dès 1867, mais il lui a rendu des services immenses, en assumant toutes les colères adressées aux novateurs, en faisant dans l'opinion publique une trouée oii ses amis ont passé derrière lui. Il est probable que sans lui tous ces artistes fussent restés inconnus ou du moins sans influence, car tous étaientdes délicats ayant horreur de la polémique, résignés d'avance à être incompris. L'exemple magnifique de l'existence de lutte d'Edouard Manet les a pour ainsi dire électrisés, et Manet eut la générosité robuste d'assumer les reproches non seulemen t de son œuvre, mais de la leur. On doit considérer ses vingt années de lutte ouverte, soutenues avec une abnégation digne de toute estime, comme un des phénomènes les plus significatifs de l'histoire des artistes de tous les temps.
Cette œuvre de Manet, si discutée, produite dans de telles conditions de tourmente, apparaît avant tout considérable par la puissance et la franchise. Dix ans en développent la première manière, tragiquement hmitée parla guerre de 1870, treize années en développent la seconde évolution, parallèle aux efTorts des impressionnistes. Dans la période de 1860 à 1870, c'est une référence logique à Hais et à Goya : de 1870 à i883, le modernisme de l'artiste se comphque de
l'impressionmsme l'élude de la lumière. Sa personnalité y est plus originale encore, mais on peut à bon droit considérer que les plus admirables Manet sont peut-être ceux de sa manière classique et plus sombre. Picturalement, il eut les dons qui font la gloire des maîtres, un dessin ample, vrai, large, un coloris d'une puissance saisissante, des noirs, des gris qu'on ne trouve chez personne depuis Velazquez et Goya, une connaissance profonde des valeurs. Il a touché à tous les genres ; portraits, paysages, marines, scènes de mœurs, naturesmortes, nudités ont tour à tour soUicité son ardent désir de création. Il eut de la vie contemporaine une compréhension bien plus fine que le réaKsme ne semble l'admettre : il suffît de le comparer à Courbet pour voir combien, en étant aussi vrai, aussi robuste, il fut plus nerveux et plus intelhgent. Ses toiles resteront des documents de premier ordre sur la société, les mœurs, les costumes du second Empire. Il n'eut pas le don de la vie psychique : évidemment le Christ aux Anges, le Jésus insulté ne sont que des morceaux de peinture sans idéalité. C'était, comme les grands virtuoses hollandais, comme certains Italiens, un regard plutôt qu'une âme. Mais pourtant le Maximilien, les dessins pour le Corbeau de Poe, certaines esquisses montrent qu'il eût pu réaliser de curieuses œuvres psychologiques, s'il n'avait été avant tout absorbé par la réalité immédiate et par le désir de la belle peinture. Un beau peintre, voilà ce qu'il fut avant tout, voilà le plus pur