IV DÉBUTS DE L'IMPRIMERIE
rimprimerie à Poitiers tout un système qu'il présente comme le dernier mot de la question. Pour lui, la lumière est faite, les obscurités sont dissipées, Tère de la discussion est close. Devant cette assurance, le système que nous avions timidement proposé fait bien petite figure, il ne compte plus que pour mémoire. Pourtant nous allons essayer de le défendre. Notre savant contradicteur n'a pas réussi à faire pénétrer dans notre esprit la conviction dont il paraît animé^ et nous allons discuter pied à pied ses opinions. Nous l'en avions prévenu ; nous nous le devons à nous-même ; nous le devons aussi à la vérité historique qui nous paraît singulièrement méconnue.
Le premier point que notre honorable contradicteur cherche à élucider est le nom du « très illustre » chanoine de Saint-Hilaire dans la maison duquel fut imprimé et achevé, le 14 août 1479, le Breviarium historiale. En étudiant ce petit problème dans noire premier article, nous avions mis en avant les noms de Simon Hennequin, Bertrand de Brossa et Pierre de Sacierge,qui nous paraissaient être alors les membres les plus distingués du chapitre, et nous avons exposé les raisons plus sentimentales que probantes qui nous faisaient pencher pour Pierre de Sacierge.
M. Claudin patronne à son tour Bertrand de Brossa, comme remplissant toutes les conditions d'illustration désirables. Nous ne tenons pas, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, plus à Pierre de Sacierge qu'à un autre, et nous accepterions volontiers Bertrand de Brossa si son avocat
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le présonlait avec quelque bonne présomption. Malheureur semenl il n'en a trouvé aucune. 11 a beau accumuler des extraits des délibérations du chapitre, il ne réussit qu'à prouver, comme nous Tavons fait nous-môme, Tabsence de son client à Tépoque de l'apparition du Breviarium hk- (orale et à la dernière réunion tenue par les chanoines avant cet événement, réunion qui eut lieu le 29 juin 1479. Quant à Pierre de Sacierge, il le dédaigne et prétend qu'il n'a commencé à devenir considérable qu'après la mort de Bertrand de Brossa. Il nous semble pourtant qu'un homme qui appartenait à une famille noble et riche du Poitou, qui était déjà procureur général du Roi au Grand Conseil grâce à la faveur de Louis XI (1), pouvait jouir alors de quelque illustration et marcher de pair avec son collègue du chapitre. Mais toutes ces considérations n'ont plus à nos yeux qu'un intérêt secondaire et nous allons nous expliquer à cet égard.
Selon nous, on a jusqu'à présent attaché beaucoup trop d'importance à Tépithète à'Ulustrmlmus^ qui qualifie le membre du chapitre de Saint-Hilaire. Nous comprenons très bien qu'à défaut de tout autre indice tous ceux qui ont essayé de dévoiler cet anonyme aient été conduits à s'éclairer de la lueur de ce pâle flambeau. Nous nous sommes nous-même laissé influencer par ce qui se disait autour de nous, mais un examen plus mûri a peu à peu modifié notre opinion. On a trop oublié que dans l'espèce le mystérieux chanoine ne faisait aucun acte officiel de sa vie religieuse ou civile; on ne sait même pas s'il était présent ou absent. Ce n'est pas lui qui prend la qualité d'illustrissime, c'est un tiers, un inférieur qui la lui donne, c'est
(i) Jean Bouchet, Annales d'Aquitaine, anoée 1472.
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un obligé qui parle de son prolecleur, c'est Timprimeur qui exprime comme il peut sa reconnaissance envers celui qui lui a donné une hospitalité assurément gratuite ; et si cet imprimeur est, comme nous le croyons^ un Italien, Jean de Gradi, on pourra même trouver qu'une seule épithète ici est un peu maigre. Ne sait-on pas d'ailleurs que toutes ces formules louangeuses, tous ces superlatifs étaient dans le goût du temps et se retrouvent dans la plupart des incunables. L'imprimeur se disait peritissimiis, solertmimus; l'auteur était doctm'imiis^ acutissimusy clarissimus; l'ouvrage kid\i opus iitilissimum^ elegantissimum^ saluberrimum^ finieiiiosissimum . Le Breviarium historiale donne la même note dans ce concert, et l'illuslrissime tient encore sa place dans la mention qui termine le texte : Finis istius illustris' simi operis. Quant au personnage auquel l'auteur se recommande, dans les livres où il y a une dédicace, nous renonçons à reproduire les compliments enthousiastes qui lui étaient adressés. Il n'y a donc, à notre sens, aucune déduction à tirer du brevet d'illustration décerné par l'imprimeur à son hôte généreux ; il a rédigé son colophon dans le style de réclame usité à cette époque, et le moins titré des membres du chapitre pouvait être l'objet d'un qualificatif devenu banal.
M. Claudin ne l'entend pas ainsi. Il lui faut de Villustrissimus à tout prix; c'est la condition sine qua non pour être admis comme fondateur de l'imprimerie poitevine^ mais cette condition lui suifit. Aussi, une fois son choix porté sur Bertrand de Brossa, il ne se préoccupe plus que de lui attribuer le plus d'illustration possible. Bertrand de Brossa, dit-il, était toujours mis en avant dans les circonstances importantes, il était la forte tête, l'homme le plus illustre du chapitre, le confident des secrets politiques de
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son souverain. L'imprimeur ne pouvait le désigner plus clairement en disant dans son colophon : in domo ciijusdem illuslriss'imi rirl ranonià erdexie BeatHibiù Hilar'n. On pourrait objecter qu'il n'y a^ait guère de flatterie à désigner un des principaux dignitaires du chapitre de Saint- Hilaire comme un certain homme 1res illustre, simple chanoine de celle église. N'importe ; suivons toujours M. Çlaudin qui parait si bien renseigné.
Bertrand de Brossa s'improvise donc l'éditeur du Breviarium; il a l'imprimeur à sa solde. S'il s'absente de Poitiers, c'est en donnant des ordres en conséquence et en remettant h un autre le soin de surveiller l'achèvement du livre. II revient pour assister en 1481 à l'apparition d'un nouvel ouvrage, \ Expaxilio super loto psalterio, de Torquemada; en 1482, il est malade et meurt, et les travaux de l'atelier sont suspendus. Nous connaissons même, grâce à M. Claudin, les sentiments qui animaient Bertrand de Brossa, son état d'âme, et les motifs qui ont fait libeller ainsi le colophon de YExpositio .- In burgo sanctissimi Hilarii maj'oris Pictavis impressa. « C'est par modestie et afin de ne pas froisser la susceptibilité An ne» cuIIl'^ul's cjul', lui présent, il ne laissa pas renouvelai la mention llatteuso qui le désignait plus spécialement el qu'on avait im|H'im6e pendant son absence, à la fin du Brciaruim historiale. » Nous n'inventons rien, nous citons! FA nous rendons les armes à notre savant adversaire.
Mais tout le monde n'a pas eu la même condesccndanii», et la contradiction ne s'est pas fait allendro. Un écrivain distingué, M. Edgar Bourloïon, peu i-orivuiiuu par l'argumentalion du maître, a relevé le gaiil jeté ii j;i lionne école historique, et dans un article plein cir v^rve ol do fine c tique, il a fait mordre la poussière à K.rirand de Brossas
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à son parrain. Le malheureux chanoine est reslé écrasé sous le choc. M. Bonrlolon Ta montré, d'après les documents, homme d'affaires et nullement homme d'étude, occupé sans cesse d'intérêts temporels et jamais de questions litléraires, toujours par voies et par chemins, enfin dans l'impossibilité absolue de dépenser son temps et ses soins pour l'œuvre ardue de la création d'une imprimerie. Puis, en interrogeant la vie et les goûts de chacun des membres du chapitre de Saint-Hilaire, il a été attiré par la figure de Jean de Conzay dont personne ne s'était préoccupé. Qu'était-ce que ce Jean de Conzay? Un homme appartenant à une famille considérable, riche et puissante, le fils et le frère de deux maires de Poitiers; de plus, un lettré et un bibliophile passionné qui faisait copier de gros volumes à ses frais pour enrichir sa bibliothèque. Et en pénétrant les faits et gestes de ce chanoine aussi illustrissime que tout autre, M. Bourloton le trouve toujours présent à Poiliers de 1477 à 1482. En Tannée 1479, date de l'impression du Bremarium historiale^ il voit Jean de Conzay, alors âgé de 50 ans, se faire inscrire comme étudiant à l'Université de Poitiers et solliciter à ce titre des lettres de sauvegarde qui pouvaient garantir sa personne et ses biens contre certaines méfiances des agents du pouvoir royal.
Mais, s'écrie M. Bourloton, frappé de l'accord de toutes ces qualités et de tous ces faits^ le fondateur de l'imprimerie à Poitiers, le voilà ! Jean de Conzay la devançait par ses copies, et il l'eût inventée s'il avait pu. Nous croyons cette fois que le mystérieux chanoine qui s'est dérobé si longtemps à nos recherches a enfin livré le secret de son nom et nous nous rallions volontiers à l'opinion exprimée par M. Bourloton. Nous abandonnons donc Pierre de Sacierge pour lequel nous avions montré une certaine préférence.
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Quant au pauvre Bertrand de Brossa, il gît toujours sur l'arène où il a été imprudemment amené et il n'a plus qu'à réclamer une sépulture honorable. Nous ne douions pas que M. Claudin n'ait à cœur de conduire lui-même le convoi (1).
Nous allons maintenant examiner la question sous d'autres faces, qui ne sont pas les moins intéressantes. Mais c'est ici le lieu de rappeler les conclusions que nous avions posées dans notre seconde élude (p. 61) :
« Le De Indulgentiis^ de Jean de Fabrica (édition de la bibliothèque de Besançon), a été imprimé à Poitiers, probablement en 1478.
« Les Casus longi de 1483 ont été imprimés par Jean et Etienne de Gradibus, et le premier nous semble pouvoir être identifié avec Jean Gradi^ ou de Gradibus, ou Des Degrez, qui devint plus tard professeur de droit à Lyon.
« Tous les incunables poitevins que nous avons cités jusqu'à 1486 environ sont dus à ces mêmes imprimeurs.
« En 1487, Etienne Sauveteau et Guillaume X...,qui leur ont succédé, impriment le Bréviaire d'Auch.
« Ils sont remplacés à leur tour par Jean Bouyer et Pierre Bellescullée, qui produisent les Heures d'Angers.
« Une nouvelle association entre Jean Bouyer et Guil-
(i) Nous nous sommes trompé. Depuis que nous avions écrit ces lignes, M. Claudin a publié dans le Bulletin du Bibliophilef n* de mars 1898, un article d'une grande violence qu'il doit être le premier à regretter et où il se rattache en désespéré à Bertrand de Brossa pour lui rendre un semblant de vie. Efforts superflus 1 On ne ressuscite pas un cadavre.