‹ L'imprimerie à Poitiers et dans la VienneChapitre 31 sur 65 · XVI DÉBUTS DE L'IMPRIMERIE · texte numérisé non relu

XVI DÉBUTS DE L'IMPRIMERIE

ves, précises et concordantes à Tappui de quelqu'une des théories que sa fertile imagination lui suggère, nous Tadmettrons sans difficulté.

Pour justifier la date approximative de 1478 que nous avons assignée au De Indulgentiis^ nous avons encore à ajouter une petite observation à celles que nous avons déjà faites. Nous n'avions pas été sans remarquer dans le Breviariumhi^toriale l'emploi de deux types de la lettre d du texte courant, l'un de forme romaine à tige droite, l'autre de forme gothique à tige recourbée à gauche, circonstance qui se rencontre d'ailleurs dans d'autres alphabets. Une comparaison minutieuse entre les livres du premier groupe poitevin imprimés avec les caractères du même calibre d'environ 10 points nous a fait reconnaître le détail suivant. Dans le De Indulgentiis et le Breviarium historiale de 1479, les (/romains et les (/gothiques sont employés indistinctement; le nombre des premiers paraît même l'emporter sur celui des seconds. Dans le Grecismiis d'Ébrard de Béthune, sans date, les d romains ne sont plus que dans la proportion de 1/6 ou de 1/7. Dans les Casus longi d'Élie Régnier, imprimés en 1483, les rf gothiques régnent presque exclusivement, ce n'est que de loin en loin qu'on voit surgir un (/romain. Enfin, dans la Grammaire de Michel de Naples, de 1490, les (/romains ont définitivement disparu, et nous n'en avons pas trouvé un seul en feuilletant le volume (1). Pour une cause quelconque, un réassortiment de caractères sans doute, ces (/ romains avaient donc été éliminés progressivement des casses du compositeur, et leur emploi en proportion égale dans le De Indulgentiis et le Breviarium

(0 Dans ce dernier volume, une nouvelle forme de d gothique fait son apparitioUi concurremment avec le précédent. C'est \xnd dont la tige se pencne d'abord à gauche sur la panse de la lettre, puis se recourbe presque horizontalement à droite.

A POITIERS XVII

kistoriale prouve que ces impressions furenl à peu près conlemporaines. Du même coup noire observation aurait pour résultat de reporter avant 1483 le Grecismits que nous avions primitivement classé vers l'année 1487.

Si l'on cherche maintenant à se rendre compte des circonstances dans lesquelles l'art typographique s'installa sous le toit hospitalier de Jean de Conzay, il paraîtra bien extraordinaire que le premier produit de la nouvelle presse ait été un gros volume de 322 feuillets. Le Breviarium kistoriale, achevé le 14 août 1479, a été commencé plusieurs mois auparavant, un an peut-être, mais avant d'entreprendre ce travail de longue haleine et de grosse dépense, n'estîl pas supposable que l'ouvrier quiapporlait les secrets de l'imprimerie ait voulu donner tout d'abord un échantillon de son savoir-faire en même temps qu'une satisfaction à la curiosité impatiente de son protecteur? Le De Indulgentiis s'ofTrait à point par son intérêt d'actualité, par son développement restreint, par la présence de l'auteur et ses relations amicales avec les membres du chapitre, et l'on s'explique qu'il ait été choisi pour inaugurer la nouvelle presse. Qui sait si quelques autres pièces que nous ne connaissons pas ne virent pas alors le jour dans les mêmes conditions? Ces minces plaquettes de quelques feuillets ont une existence si précaire que celles qu'on retrouve maintenant sont presque toujours à l'étal d'exemplaire unique. Ainsi n'y aurait-il pas lieu de faire remonN i j cii mière période d'organisation les deux feiiill('ls d'cprcuvn du De œnlemplu miindi que l'.Vdminislraliun de la Bibliothèque nationale a cotés avec la date \.vH iirbilrairc de 1486 (1)? Il nous a semblé en elTet y reconnaître tous les

(■) Nouveaux Documents, p. i8.

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caractères de la composition du Breviarium historiale. Toute cette discussion, pourra dire quelqu'un, n'a qu'un intérêt secondaire ; qu'importe après tout qu'une petite plaquette de 16 feuillets, assez insignifiante en elle-même, soit sortie de la presse poitevine quelques mois plus tôt ou plus tard. Nous ne sommes pas de cet avis. L'introduction du grand art qui allait devenir le véhicule de la pensée marque dans une certaine mesure d'un signe palpable, matériel, l'intensité du mouvement intellectuel d'une cilé et le rang qu'elle occupait parmi ses rivales. Ces quelques mois, si on nous les accorde^ vont jusqu'à reculer d'une année la date de l'établissement de l'imprimerie à Poitiers, et nous voudrions, en rendant hommage à la vérité, donner à notre ville un quartier de noblesse de plus.

Le problème que posent les débuts de la typographie poitevine est intéressant sous toutes ses faces ; mais le côté le plus attachant est sans contredit celui qui concerne la personnalité et l'origine des premiers imprimeurs. On voudra bien se souvenir que le Ca.^m longi^ d'Élie Régnier, que nous avons découvert à Tours (1), nous a révélé le nom de ces personnages, Johannes Stephanusque de Gradibus^ dont nous avons cru pouvoir faire Jean et Etienne Gradi ou mieux de Gradi.

(i) M. Glaudin dit quelque part (p. 28) que le Casus longi a été découvert

Î>ar MUe Pellechet. U n'est pas douteux que M'ie Pellechet, qui visite toutes es bibliothèques publiques de la France pour rédiger ses excellents catalo« gués d'incunables, ne connaisse ce précieux volume; mais nous affirmons que nous Tavons découvert à la bibliothèque de Tours» sur le vu d'un ancien catalogue manuscrit et que nous avons été le premier à le signaler. U eût été plus généreux et plus smcère de la part de M. Glaudin de ne pas chercher à nous enlever le mérite de notre découverte.

A POITIERS XIX

En présentant assez timidement Jean de Gradi comme Italien, suivant le dire d'Argelati, nous avions trouvé un heureux accord entre cette origine etTopinion de M. Castan qui voyait dans les incunables poitevins les similaires des types employés à Venise par Nicolas Jenson. Gradi, disions-nous, ancien ouvrier de Jenson, serait parti avec une provision de caractères et serait venu s'établir à Poitiers dont Tancien graveur de Tours avait pu lui vanter les ressources littéraires. M. Claudin, qui ne veut pas admettre la similitude des caractères (1), appuie son scepticisme par des arguments de cette force : « Les relations naturelles de Poitiers n'étaient pas avec Venise. Le simple bon sens indique qu'on n'aurait pas été chercher un matériel typographique aussi loin à l'étranger... Nicolas Jenson qui n'était pas Tourangeau, mais bien Champenois, n'est jamais venu, que l'on sache, à Poitiers et n'a pu en vanter les ressources littéraires pour conseiller à un imprimeur de s'y établir. » Ainsi, parce que Nicolas Jenson était Champenois, il n'aurait pas été graveur de la monnaie à Tours et ne serait jamais venu à Poitiers oîi, soit dit en passant, il y avait un hôtel des monnaies. Nous nous refusons à discuter de pareilles objections.

(i) M. Claudin dil (p. i6) au*il a retrouvé à Paris les types similaires des caractères du premier livre ae Poitiers et que ceux-ci sont des fontes d*ori-

Îpne parisienne. Nous ne contesterons pas la ressemblance et nous sommes oin a*aUribuer TinHltration des types vénitiens en France à la seule acliou de Jean de Gradi. L'influence de Nicolas Jenson s^est exercée par bien d*aulres canaux. Nous ferons seulement observer que les livres imprimés à Paris avec les caractères similaires du Brevinrium hifsloriaJe ne contiennent dans le texte courant que des d gothinues et non des d de forme romaine à li^e droite. Les premières sortes employées par l'atelier poitevin n'ont donc pas la même provenance, mais nous n en dirons pas autant pour les réassortiments qui ont suivi et qui nous paraissent venir de Paris. Nous pourrions ajouter que la première impression de Paris citée dans l'espèce par M. Claudin est un petit in-4* de 30 feuillets daté du 7 septembre i470- Or le Breviarhim hlsioriale est un gros volume de 822 feuillets, qui a clé achevé le i/( août précédent. Il serait assezétrange que des caractères fondus à Paris se trouvassent employés pour la première fois au loin dans une petite imprimerie naissante.

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Et citant le texte de nos paroles, notre honorable contradicteur les juge ainsi: « Ces belles phrases sont plutôt du domaine du roman que de la réalité ».

Ah! nous faisons du roman! Et M. Claudin prétend peutêtre faire de Thistoire? Voyons donc un peu celles qu'il va nous conter à propos de nos imprimeurs.

Il a recherché à son tour le nom de nos proto-typographes. Après avoir élu en premier lieu Etienne Sauveteau que nous l'avons contraint de renier ensuite (1), il s'est décidé à suivre la voie que nous avions tracée, en demandant à la souscription du Casus longi, de 1483, le secret de l'énigme. On sait déjà que dans ces mots, per magistrwn Johannem Stephanumque de Gradibus impressi^ il a découvert

un certain Jean et son contre-maître, le prote Etienne des Grez(p. 24). « Cette fois, dit-il, l'imprimeur s'est nommé, mais discrètement, par son prénom seulement. »

(( Discrètement n est joliment trouvé. Le fait est que se nommer au public Jean, Jacques ou Pierre tout court est aussi discret que si on ne se nommait pas du tout. L'inventeur de la trouvaille le sent si bien que, pour couvrir la nudité de son pauvre Jean, il l'habille de ce titre de maître, magïsiei\ qualification banale à l'usage de tous les imprimeurs du temps, et sous sa plume son sujet devient fièrerement a Maître Jean »... Ah! gros comme le bras, et comme le personnage d'une autre comédie.

Nous savons encore que ce mystérieux a Maître Jean » s'est révélé aux yeux clairvoyants de M. Claudin comme étant Jean Bouyer, que nos faibles moyens ne nous avaient appris à connaître qu'aux environs de 1490 par les Heures d'Angers. Mais pourquoi « Maître Jean » aurait-il gardé

(i) Voir nos îiouxeaux Documents , p. 54.

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l'anonyme dans le Casufi longi quand il ne craint pas de se nommer ailleurs tout au long? M. Claudîn, qui explique si facilement toutes choses, reste muet sur ce point incompris qui m6rilerait.pourtant un éclaircissement. Pourrait-il au moins citer quelques exemples d'imprimeurs signant leurs œuvres uniquement de leurs prénoms? Pour nous, nous n'en connaissons pas, ou plutôt nous n'en connaissons qu'un, c'est celui des premiers imprimeurs de Paris, Ulric Gering, Michel Friburger et Martin Crantz, qui ont parfois supprimé leurs noms exotiques, mais en les remplaçant par leur qualité d'Allemands, Aleman'i, ou par leur adresse, au Soleil (T or ^ dans la rue Saint-Jacques^ ce qui ne laissait place à aucune incertitude. La vérité est que les imprimeurs du xv* siècle signaient ou ne signaient pas leurs travaux, mais quand ils le faisaient, c'était clairement et sans ambiguïté, pour que l'acheteur sût à qui s'adresser (1).

Et comment Jean et Etienne de Gradi se seraient-ils nommés autrement qu'ils ne l'ont fait? Auraient-ils pu dire Johannem de Gradibus Stephanumque de Gradibus? Ils possédaient trop bien leur latin pour s'exprimer si lourdement. Verrait-on une difficulté de lecture en ce que le mot magistrum qualifie seulement Johannem? Nous nous sommes déjà expliqué à cet égard (2), en disant que Jean était le seul maître dans l'imprimerie et qu'Etienne, son fils ou son frère plus jeune (son frère plutôt), ne remplissait qu'un rôle secondaire. La rédaction employée dans le Casus Ion-

(i) \\ n'y a pas Heu de faîrc intervenir ici Texemple delà Coutume de Bretagne imprimée à Rennes en i484par« maistre Pierre HellescuUée et Josses». JoBse parall n'avoir été qu*un aide, et on ne sait m^nie pas si c'est un nom ou seulement un prénom. Plusieurs membres d*une famille du nom de Jossc ont exercé la librairie et rimprinierie à Paris pendant la xvne siècle.

(a) llouveaux Documents^ p. 24-25.

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