XXIV DÉBUTS DE L'IMPRIMERIE
ordinatio capkeriœ (la chèvecerîe) Sancti Stephani de Grèss'ibus. L'Histoire de Paris^ de dom Félibien, publiée par dom Lobineau, contient in extenso un certain nombre de documents du xiii® siècle concemaxii S anctum S tephanum de Gressibiis. Dans son Histoire de F Eglise de Paris [lome I*', p. 140 et suiv.), Tabbé Lebeuf donne à son tour des détails historiques sur Saint-Élienne-des-Grès. Le nom de des Grès lui vint, dit-il, de la rue qui conduisait de celte église à Sainte-Geneviève et qui était appelée ainsi « à cause des bornes de grès qui marquaient les limites des censives du roi et de Sainte-Geneviève, et d'autres ». Ces bornes, dans les anciens titres, étaient nommées gressm ^ gressum^ gressium.
Dom Félibien (tome I", p. 180) constate « qu'il ne se trouve aucun acte où il soit parlé de Saint-Etienne-des-Grès avec ce surnom qu'elle n'a commencé à prendre qu'au xni* siècle, en latin de Gressibus^ et non pas de Grœcis ou ab ingressu comme il a plu à quelques écrivains de la qualifier, sans aucun autre fondement que l'équivoque du mot français ». Il faisait allusion à un petit livre du père Doublet^ publié en 1648, dans lequel ce bon religieux, plus rempli de bonnes intentions que de jugement et pas du tout coureur de textes, pour prouver la haute antiquité de Saint-Étienne-des-Érrec^, tenait à en faire remonter la fondation à saint Denis TAréopagite, uniquement parce qu'il était Grec. Aujourd'hui M. Claudin, faisant sans s'en douter concurrence au père Doublet, propose une nouvelle étymologie, de Gradibus; elle a peu de chances de faire meilleure fortune. Nous regrettons de lancer ce lourd pavé à Térudit historien; Amicus PlatOj sed magis arnica veritas. Comment se fait-il qu'avant de proposer cette assimilation malheureuse, il n'ait pas songé à consulter quelque source ou tout
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au moins quelque ami plus versé dans Thisloire du vieux Paris (J)? Comment se fail-il que ce soit nous qui, du fond de notre province, soyons obligé de lui apprendre un point de la topographie de la ville qu*il habile, point si facile à élucider?
Jusqu'à présent, on le voit^ M. Claudin n'a pas été très bien inspiré dans le choix des acteurs qu'il a voulu mettre en scène pour jouer un rôle dans l'histoire des origines de la typographie poitevine; ils se meuvent tous dans l'invraisemblable et l'impossible. Bertrand de Brossa, Raymond Péraud, Maître Jean, Etienne rf^ Gre^^i^i/y, vaing fantômes évoqués par une imagination féconde, mais brouillée avec les textes et les faits, rentrez dans la paix de la tombe ou dajis le néant dont vous n'auriez pas dû sortir, et laissez place à des personnages plus réels !
Il y avait bien encore une petite difficulté à reconnaître Jean Bouyer sous le masque de « Maître Jean » ; c'est qu'entre le Casus longi de 1483, imprimé par le prétendu Maître Jean, et les Heures (T Angers^ exécutées vers 1490 par le vrai Jean Bouyer en compagnie de BellescuUée, il faut classer le Bréviaire cVAiich^ de 1487, dû à l'association d'Etienne Sauveteau et d'un certain Guillaume X « imprimeurs à Poitiers ». L'acte du notaire de Bordeaux, découvert par M. GauUieur, est formel sur ce point. Les gens curieux avaient le droit de s'enquérir de ce que Jean Bouyer serait devenu pendant l'exercice de ces nouveaux venus.
L'esprit inventif de M. Claudin a su trouver très habilement la solution de cette situation délicate. 11 a fait une « enquête » pour prouver l'existence d'Etienne Sauveteau
(i) Cf. Topographie historique du vieux Paris, par A. Dcrly et L.-M. Tisserand. Paris, Irop. nat., 1897, in 4^
XXVI DÉBOTS DE L*IMPRiMERI£
et de Guillaume X..., laquelle enquête a consisté à lire ce que nous avions écrit aux pages 27-31 de nos Nùtweatuc Documents. Puis il a pris Maître Jean et Etienne de Gradibus d'une part, Etienne Sauveteau et Guillaume X... de Tautre, il en a opéré le mélaage et il a servi à ses lecteurs la combinaison suivante : « A la tête [de l'imprimerie] , liattre Jean, seul en nom, dirigeait, donnait l'impulsion aux travaux. Comme il cumulait en même temps des fonctions ecclésiastiques, Maître Guillaume pouvait remplir l'office de contre-maître. Sauveteau procurait des commandes, pcliait les livres et les vendait au profit de la Société. Etienne des Grez, qui n'avait pas le titre de maître, était le prote, c'est-à-dire l'ouvrier principal. » Et voilà comment les gens curieux ont obtenu satisfaction! Ainsi, d'après ce système, quand le libraire Michel Svierler voulait faire imprimer les sept cents exemplaires de son Brevïaire crAuch^ ce qui n'était pas une mince commande, il s'adressait, non pas au maître de l'imprimerie, mais au contre-maître et au relieur de l'atelier; et plus tard, alors que devant le notaire de Bordeaux il associait Nolot de Guiton, son bailleur de fonds, aux futurs bénéfices de son marché, il évitait discrètement^ lui aussi, de prononcer le nom de Maître Jean, qui pourtant aurait été « seul en nom ».
Mais, dirons-nous, Svierler ne pouvait avoir aucun intérêt à dissimuler dans cet acte la personnalité du véritable maître de l'atelier poitevin; et comme, de son côté, Nolot de Guiton, qui ne prêtait son argent qu'avec de bonnes garanties, se contentait du nom d'Etienne Sauveteau et de Guillaume X..., il est évident que derrière ceux-ci il n'existait pas de Maître Jean. C'est ce que, depuis longtemps déjà, il était superflu de démontrer.
A POITIERS ixvii
En définitive^ si Jean et Etienne de Gradibus n'ont pas à soutenir de concurrence plus sérieuse que celle du trop discret Maître Jean et de l'apocryphe voisin de SaînU Etienne de Gressibus, ils n'ont guère à redouter de se voir enlever l'honneur d'avoir été les premiers introducteurs de la typographie à Poitiers. Qu'étaient-ce donc que ce Jean et cet Etienne de Gradibus? Quoique nous les ayons déjà présentés au public, nous sommes obligé de revenir encore à eux pour défendre leur gloire contre les attaques dont elle a été l'objet, car il ne faut jamais mépriser son adversaire. Nous ne posons pas ici la question de confiance. Nous rappelons que nous n'avons fait qu'émettre des hypothèses; nous faisons du roman, nous, à ce qu'on dit; seulement nous nous efforçons de concilier nos hypothèses avec la vraisemblance et les documents incomplets que nous avons pu retrouver, et nous cherchons à dégager une individualité fort intéressante du brouillard qui l'enveloppe encore à demi. Ceci bien compris, voici ce que nous sommes amené à proposer.
Jean et Etienne de Gradi seraient, selon nous, des Italiens et même des Milanais. Prosper Marchand, qui ne connaissait Joannes île Gradibus^ ou autrement Jean des Degrés, que par ses ouvrages, inclinait à le croire Français, parce que la plus grande partie de ses livres a été imprimée en France, et Tiraboschi s'est borné à accepter l'opinion de Marchand (1). Nous nous rallions à l'opinion d'Argelati,
(i) C*cst par inadvertance que nous avons dit (Nouv. Doc.^ p. 25) cjuo c'était Marchand qui adoptait Topinion de Tiraboschi. L'ouvraiçe de ce dernier, Storia délia letteratura lYa/mna, n'a paru pour la première fois qu'en 1781-82, tandis que le Diciionnaire historique de Marchand est de 1758.
xxviii DÉBUTS DE L'IMPRIMERIE
Tauleur consciencieux et bien informé de la Bibliothecà scriptorum Med'wlnnenmim. Argelati cite pour le xv« siècle quatre auteurs du même nom : T Joannes Malhaeus ex Ferrariis de Gradi, médecin, mort en 1472; 2<» Antonius de Gradibus, également médecin, vivant en 1468; 3" Joannes de Gradibus, jurisconsulte (c'est le nôtre) ; 4* Paulus de Gradibus, né à Milan, commentateur d'Aristote, professeur de philosophie, mort en 1528. Ce qui prouve tout d'abord que le nom de de Gradibus^ inusité en France, était assez répandu en Italie. Ces quatre écrivains étaient-ils de la môme famille? Leur nom était-il patronymique ou désignait-il seulement un lieu d'origine (1), comme tendrait à le faire croire l'inscription du premier, Jean-Mathieu? Nous ne le savons pas, et nous laissons à d'autres le soin de le décider.
Nous ne nous occuperons que du troisième, Joannes. Argelati donne peu de détails biographiques sur son compte ; il l'avait apparemment perdu de vue après son départ du Milanais. Il donne une énumération de ses ouvrages et la fait suivre de cette notule : Agit de eo m historia typographicâ Tridinensi Canonicus Andréas Iricus^ nobis amicissimuSj anno 1511 . Le chanoine Irico, dans un autre ouvrage qu'il a écrit sur sa patrie (2), parle luimême plusieurs fois de cette histoire de l'imprimerie à Trino (3) comme étant sur le chantier, mais il ne l'a sans doute pas achevée; elle n'a jamais paru, et nous le regrettons beaucoup, car nous y aurions peut-être trouvé de précieux renseignements.
(i) Gradi, aujourd'hui Agrafe, petilc commune aux portes de Milan.
(2) Joannis Andrcae Irici J. C. ac iheol. Tridinensis Herum pairiœ librî III ab anno Urbis itllcrna; CUV usque ad annum Chr. AI. DCLXXII... Mediulani, /745, tyfis Paiatinûy in-fol.
(3j Trino, ville de la province de Verceil, dépendait de l'ancien marquisat de Montferrat.
A POITIERS XXIX
Jean de Gradi dut assurément apprendre son métier de typographe en Italie. Nous ne dirons pas s'il y fréquenta plusieurs ateliers, mais la similitude des types dont il s'est servi à Poitiers avec ceux qui étaient employés à Venise, similitude qui existe, quoi qu'en dise M. Claudia, nous a fait croire qu'il arrivait de cette dernière ville.
Pour demeurer d'accord avec ce que nous savons de sa vie, nous devons supposer qu'il arriva à Poitiers à l'âge de 25 ou 30 ans, accompagné d'Élienne, son frère plus jeune, âgé d'une vingtaine d'années, qui lui servait d'aide ou de compagnon. Abandonnons tout de suite celui-ci à la médiocrité de sa carrière. 11 n'est pas donné à tous les membres d'une famille de devenir célèbres. Etienne de Gradi n'est connu que par la souscription du Castis longi^ puis il rentre dans son obscurité pour n'en plus sortir, et nous l'y laisserons en repos. Jean de Gradi installa donc sa presse chez le fameux chanoine de Saint-Hilaire qui protège ses débuts, et, imitant en cela beaucoup de ses confrères, il ne signe pas ses premières productions. Mais son modeste atelier n'absorbe pas tout son temps et, entraîné par sa véritable vocation, il suit les cours de droit de l'Université de Poitiers et s'y fait recevoir licencié. Peut-être aussi, à l'exemple de son patron Jean de Conzay, trouva-t-îl prudent, lui surtout étranger à la France, de se mettre sous la sauvegarde d'une juridiction puissante et respectée. Son art, qualifié alors de divin, son goût pour l'étude ne manquèrent pas de lui acquérir un certain prestige, et quand Vincent de Melle lui fit imprimer le Grec'wnus^ il put dire avec vérité :
Pictavis impressit docta sagaxque manus.
Nous arrivons en 1483, c'est l'année où paraissait le Casus