SCENE VI III
MADAME DE BÉRANGES
Cette dame avait raison...
BERTHE
Je suis donc rentrée chez moi, avec ça ! Justement, cette semaine-là, je ne travaillais pas... j'ai donc bien eu le temps de réfléchir et d'écouter les objections de la raison. Il faisait beau, très doux... il faisait même trop beau, trop doux... je me promenais dans Paris... dans les rues où je m'étais promenée avec lui... je revoyais tous les endroits où nous étions allés ensemble... et surtout un petit square où nous nous étions fiancés. Et je me disais : « Si je ne veux plus de lui, moi qui sais quel garçon il est, intelligent, tendre, travailleur et tout, quelle autre femme en voudra ? » Et puis il avait déjà perdu sa grand'mère... il me per-
drait aussi... il perdrait donc tout. Ohl je ne me fais pas meilleure que je ne suis... j'ai eu des hauts et desba^; mais quand je songeais à reprendre ma liberté, je me sentais aussitôt le cœur si serré, si lourd î. .. Un soir, vers cinq heures, au coin de la rue Royale et du faubourg Saint-Honoré, j'ai rencontré une demidouzaine de blessés, sous la conduite d'une jeune fille; c'étaient des mutilés de la face; ils avaient la figure comme coupée, quadrillée par de minces bandes de toile. Oh ! madame, cette vision 1 c'était comme des hommes étranges de pays lointains : c'est vrai, ils faisaient pensera ces Indiens qu'on représente avec des tatouages blancs sur la figure. Ce soir-là, j'avoue que j'ai faibli... c'était la veille du jour où je devais revoir cette dame... toute la nuit, je n'ai pas dormi; mais tout de