CHAPITRE II
tience, tandis que ses regards se portaient malgré elle à chaque instant du côté de la porte; il ne vient pas !... s'il allait ne pas venir !... Oh ! ce n'est pas possible! je n'aurai pas cette déception et cette douleur... Il faut que je l'oblige à se déclarer, que je le pousse dans ses derniers retranchements, que je le fasse sortir enfin de cette réserve qui m'irrite, qui m'agace, qui m'énerve!... Il faut que je lui arrache un aveu!... Et il ne vient pas!... Cest intolérable.
A mesure que l'heure s'avançait, elle dominait de moins en moins son agitation... Minuit! Et il n'était pas là!...
— Me serais-je trompée?... N'aurait-il que de l'indifférence ou une admiration désintéressée et platonique ?...Non ! Ce n'est pas possible... On ne s'abuse pas à ce point... J'ai trop bien su lire dans ses yeux, dans sa physionomie, dans ses rougeurs subites, dans ses gaucheries inexplicables, dans ses timidités... J'ai déchiffré le fond de son âme... Il m'a pourtant formellement promis de venir ce soir!... C'est incompréhensible!
Tout à coup, un laquais annonça :
— Monsieur le comte, madame la comtesse et monsieur le vicomte de Villerain ! . . .
Huguette frissonna de joie et de plaisir, cette fois. Les nuages qui obscurcissaient son beau front se dissipèrent comme par enchantement; ses joues se
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couvrirent d'une subite rougeur, son trouble s'accrut, et ce fut d'une voix tremblante d'émotion qu'elle accueillit les nouveaux venus et échangea avec eux les politesses d'usage... La main qu'elle tendit au jeune homme était toute moite; et dans le sourire qu'elle lui accorda, il y avait à la fois un reproche et un remerciement : un remerciement pour être venu ; un reproche de l'avoir fait attendre, de l'avoir mise à la torture.
Le vicomte Julien de Villerain était un beau et grand garçon d'environ vingt-deux ans, d'une figure douce, intelligente, pensive. Il présentait dans l'ensemble de sa personne plus de distinction que l'on n'est habitué à en rencontrer chez les jeunes gens de l'aristocratie.
Au moment où il s'approcha des deux dames, un observateur un peu sagace n'eût pas manqué de remarquer chez lui une sorte de tressaillement, qui n'échappa point, d'ailleurs, à l'attention de M""^ Tournays, non plus qu'à celle de M"^ Paule.
Le général comte de Villerain, son père, était le type du vieux soldat; rude, brutal et bête. Chef d'escadron, lors de l'expédition de Rome en 1849, il avait été nommé colonel pendant la guerre de Crimée ; la guerre d'ItaUe lui avait donné les étoiles de général de brigade ; et c'est à la suite de l'entrée des troupes Versaillaises dans Paris, qu'il était devenu divisionnaire.