CHAPITRE III
^ — Ce n'est pourtant pas de Teau qui coule dans vos veines, j'imagine ?
A vingt-deux ans on ne connaît pas encore toute rétendue des impudeurs féminines ; on a d'inépuisables trésors de naïveté et d'aveuglement. Plus la belle présidente mettait d'audace et de clarté dans ses paroles, et moins il en saisissait le sens !
Il s'avouait bien qu'il avait peut-être poussé un peu loin la timidité ; mais sa réserve n'était-elle pas un devoir ? Une passion trop vite et trop impudemment exprimée ne l'eût-elle pas exposé à se faire chasser comme un malotru ?
Cependant, piqué au vif, froissé dans son amourpropre, il se rebiffa; et rapprochant son fauteuil de la chaise longue de son interlocutrice :
— Permettez-moi de vous le dire, chère madame, je ne mérite pas vos railleries. Je suis loin d'être aussi froid que vous voulez bien le dire... C'est un volcan qui gronde dans ma poitrine...
— Un volcan bien avare de ses irruptions ! interrompit-elle en souriant.
— Qu'importe, s'il arrive une heure où la lave déchaînée renverse et engloutit tout sur son passage ?
Il s'était brusquement levé avec une agitation fébrile. Son sein se gonflait ; ses lèvres tremblaient; des éclairs jaillissaient de ses yeux :
^ — Ah ! on verra bien si c'est de l'eau tiède qui
Kl coule dans mes veines !...
— A la bonne heure ! se dit avec joie la lascive Huguette. Le voilà qui s'échauffe^ enfin!... Je croyais que je ne parviendrais pas à Taiguillonner...
Et se levant à son tour et le contemplant avec admiration :
— Qu'il est beau ainsi ! pensa-t-elle... Quel feu dans ses regards ! Il est sublime !
Puis elle se laissa retomber mollement, en murmurant à demi-voix et comme tout alarmée :
— Julien! Julien ! Vous me faites peur ! Contre son attente, le vicomte ne s'était pas
encore précipité à ses genoux, ne l'enlaçait point de ses bras, ne l'étreignait point contre son cœur, malgré les feintes résistances comprises dans le programme ébauché par elle.
Sa peur n'avait aucune raison d'être : il ne dépassait pas les limites du plus profond respect :
— Ecoutez-moi, chère madame...
— Pourquoi ne m'appelle-t-il donc pas : chère Huguettel se disait-elle... Toujours la même timidité!
— Ecoutez-moi, chère madame... Si vous saviez combien il m'en coûtait de refouler les sentiments qui débordaient en moi et quels efforts il m'a fallu pour les maîtriser, vous seriez moins cruelle; vous n'auriez plus le courage de m'imputer à crime ce qui était la stricte obligation d'un galant homme !...