CHAPITRE IV
— Renoncer à Paule ! . . . Détruire moi-même le rêve que je caresse depuis trois mois ! .. . M'interdire le bonheur de la voir, de lui parler, de hasarder Taveu devant lequel j'ai eu la sottise de reculer jusqu'ici!... Non! non! Ce n'est pas possible! Mieux vaut encore que les choses se soient passées ainsi !... M"'*^ Toumays ignore tout, du moins ; elle ne peut rien soupçonner... Et quoi qu'il arrive, Paule sera ma femme! Si elle m'aime, comme je le crois, comme j'en suis sûr, aucune puissance humaine ne sera capable de nous séparer... Je briserai le lien infâme dont la mère m'a enlacé par surprise... Paule ! Paule ! Tu m'appartiendras, je le jure !...
Pour chercher un dérivatif à son chagrin et tâcher de s'étourdir, d'oublier les embrassements d'Huguette, il revint au boulevard, emmena dîner au café Riche le premier ami qu'il rencontra, et passa le reste de la soirée â l'Opéra-Comique...
A minuit, avant de rentrer à la maison paternelle, Julien ne put résister au désir d'aller rôder au boulevard Saint-Germain, comme il l'avait fait plus d'une fois depuis quelque temps. Il lui était arrivé à plusieurs reprises de rester une heure entière caché dans l'embrasure d'une porte, les yeux fixes sur la fenêtre de la chambre de M"*= Toumays, dans l'espoir d'entrevoir de loin, à travers les rideaux, la silhouette de la jeune fille.
Cette nuit-là, et bien qu'il fût déjà une heure du
matin, il y avait de la lumière et dans la chambre de Paule et dans celle de sa mère.
Il va sans dire que Julien, en jetant un coup d'œil à la fenêtre de cette dernière, ne fut pas sans éprouver un certain saisissement. Toute la scène de l'après-midi se représenta à sa mémoire et produisit en lui de multiples impressions , où dominait le dégoût.
Il tressaillit en songeant qu'en ce moment sans doute M"^^ Tournays était tout heureuse, toute frémissante du bonheur qu'elle lui avait arraché malgré lui et des ivresses nouvelles qu'elle se promettait pour l'avenir.
Il se trompait.
Soit qu'elle eût vaguement deviné que l'amant convoité, séduit et possédé par elle, ne s'était livré qu'à son corps défendant, soit pour toute autre cause qu'elle eût été fort en peine d'analyser et de définir, Huguette était en proie, depuis la veille, depuis que le vicomte avait quitté son boudoir, à une singulière agitation, à un malaise étrange...
Ce n'était pas à coup sûr le repentir d'avoir trompé son mari, pour qui, nous l'avons dit, elle n'était depuis vingt ans qu'une étrangère, et qui s'était habitué à cette situation et se consolait, avec des maîtresses, des rigueurs de sa femme légitime. — Pour le moment, M. le président entretenait une danseuse de l'Opéra. — Le nombre de ses adorateurs