CHAPITRE IV
deviné qu'il est amoureux... Si tu avais vu comme il était ému en dansant avec moi, et quelle tendresse il y avait dans sa voix quand il m'adressait la parole la plus banale !...
— Cest drôle tout de même ! Dans notre monde à nous on n'y met pas tant de façons. Quand un garçon et une fille s'adorent, ils se le disent tout de suite...
— Es-ce que, par hasard, tu aurais déjà...
— Oh ! ce n'est pas pour moi que. je parle ! reprit en riant la femme de chambre... Je ne suis pas si pressée. . Cela ne m'empêche pas de savoir de quelle manière les choses se passent. . . Enfin, M. JuHen vous aime, vous l'aimez : et puisqu'il est venu voir votre mère et lui demander votre main, nous allons bientôt aller à la noce !... Vais-je être contente !...
Et Marceline se mit à sauter de joie...
— Ne te hâte donc pas tant... La chose n'est pas faite...
— Et pourquoi ?
— Si mes parents ne voulaient pas ? S'il y avait des obstacles ?... Si...
— Ne vous occupez pas des si et des mais, mademoiselle ! Quels obstacles ?
— Est-ce que je sais, moi!... J'ai parfois des craintes étranges et des tristesses inexplicables. Il y a des moments où j'ai envie de pleurer...
— N'est-il pas jeune comme vous ? N'est-il pas
presque aussi riche que vous? N'ètes-vous pas créés Tun pour l'autre ? Quel charmant couple vous ferez à vous deux! Et comme vous serez belle dans votre toilette de mariée ! Je me réjouis d'avance de vous voir et d'aller à la messe ! . . .
Paule était devenue pensive. Cette perspective souriante, que toute jeune fille entrevoit dans ses rêves avec tant d'ivresse, produisait en elle une vague inquiétude dont il lui aurait été bien difficile d'analyser les causes.
Pour l'homme, le mariage n'est qu'un incident — souvent même un accident — presque sans importance ; pour la femme, au contraire, c'est l'événement capital, c'est le but de l'existence. Aussi la jeune fille la plus aimante et la plus aimée n'envisage-t-elle pas sans un certain tremblement involontaire le jour qui va la rendre femme, et décider, par l'échange d'un monosyllabe de trois lettres, du bonheur ou du malheur de toute sa vie.
Chez M^^^ Paule de Tournays cette préoccupation prenait un caractère particulier et lui causait une anxiété bizarre.
Et pourtant Julien de Villerain réalisait bien l'idéal qu'elle s'était créé dans ses songes de pensionnaire des Oiseaux ; il lui apparaissait comme un être hors ligne, doué de toutes les perfections, de toutes les vertus, de toutes les qualités physiques, morales, intellectuelles !