EN PARTIE DOUBLE
— Oh ! si tu ne sais pas au juste, reprit la jeune fille, c'est que les visites que tu as pu recevoir n'avaient pas une grande importance.
Elle commençait à être inquiète, intriguée de l'attitude trop réservée de sa mère, et de l'embarras qui se trahissait dans sa physionomie.
— Est-ce qu'elle lui aurait refusé mu main ? se demandait-elle avec terreur... Ce serait affreux !... Pauvre garçon ! C'est peut-être pour cela qu'il est venu, cette nuit, errer sous mes fenêtres... Il était désolé... Pourvu qu'il ait bien trouvé la fleur que je lui ai jetée...
Il y eut un long silence.
La mère et la fille, également troublées, également gênées, se mirent à continuer, l'une son travail de tapisserie, l'autre sa lecture du roman nouveau, dont elle coupait distraitement les pages.
Paule reprit tout à coup, d'une voix câline :
— Dis donc, petite mère, serais-tu fâchée contre moi ? T'aurais-je déplu en quelque chose ?
— A moi? Mais non. Pourquoi me dis-tu cela, Paule ? ^ij
— Tu ne me parles pas. Nous sommes là Tune ^ auprès de l'autre comme deux étrangères...
— Ne vois- tu pas que je suis en train de lire ?
— Ce volume t'intéresse donc bien, que tu en viens à négliger, à oublier ta fille ?
— Petite folle ! Qu'est-ce que cela signifie ? Vous n'êtes pas habituée à me tenir un pareil langage, mademoiselle!... D'où vous vient tant de hardiesse, je vous prie?
M^'^ Tournays se jeta au cou de sa mère ; elle avait les larmes aux yeux. Au lieu des confidences qu'elle attendait et des projets de mariage qu'elle espérait, on ne lui montrait qu'un visage sévère.
— Ne me gronde pas ainsi, maman ! Et surtout ne me dis pas : vous ! D'ordinaire tu ne cesses de me tutoyer que lorsque tu es mécontente de moi... Aurais-je fait quelque chose de mal?
— C'est toujours très mal, Paule, d'interroger sa mère. Je n'ai pas, je suppose, de compte à te rendre...
— Des comptes ? Je ne t'ai pas demandé de comptes ! . . . Voyons ! mère, embrasse-moi et ne me fais pas cette mine renfrognée...
La présidente devenait d'autant plus émue, d'autant plus pâle que son enfant était plus caressante.