CHAPITRE V
près salons ou dans le monde, sans prêter à de fâcheuses comparaisons.
— Il faudra bien que je me décide à la marier ! pensa-t-elle, sans se rendre compte des mobiles égoïstes qu'éveillait en elle cette pensée.
Puis, abordant nettement la question et donnant à ses traits le plus de sérénité possible :
— Sais-tu bien, ma chérie, que tu n*es plus une petite fille ?
— J'ai vingt ans passés, mère... Tu ne me l'apprends pas, je m'en doutais un peu.
— Vingt ans !... C'est vrai ! nous autres mères, nous sommes portées à regarder toujours comme des bébés ceux que nous avons mis au monde. Vingt ans ! . . .
Un nuage assombrit le front de M""^ de Tournays. Mille réflexions confuses se pressaient dans son esprit.
Elle songeait, d'abord, qu'elle allait bientôt en avoir le double, qu'elle était sur son déclin; elle songeait ensuite, malgré elle, et non sans amertume, non sans douleur, non sans remords, qu'à vingt ans, au lieu d'être, comme Paule, naïve, innocente, rieuse et pure, elle avait eu déjà d'horribles aventures, qu'elle avait été deux fois mère, qu'elle n'avait plus rien à apprendre, que les passions les plus violentes, les plus honteuses n'avaient plus de secrets pour elle...
26o l'inceste
Oh ! comme elle eût voulu revenir en arrière, recommencer sa vie !
Mais il n'y fallait pas penser. Il n'y avait plus moyen de remonter ce courant redoutable qui l'avait entraînée de chute en chute, de catastrophe en catastrophe, de fautes en fautes, de crimes en crimes.
Chez les êtres les plus profondément viciés, il est des instants où le passé se dresse comme un châtiment ; où la femme la plus éhontée, la plus désespérément livrée au dévergondage des sens, jette avec effroi un regard sur son entance^ sur sa première jeunesse, sur ses années de candeur et de vertu ; où elle se dit en se contemplant dans sa fille :
« Et moi aussi, j'étais comme cela ! Je ne connaissais en ce monde que le bien, que l'honnête. Le mal n'existait pas. Qui m'eût dit alors que je deviendrais.... ce que je suis devenue? »
La femme dont les galanteries et les débordements n'avaient plus de limites s'effaça devant la mère, devant une mère épouvantée :
— Pourvu que Paule ne me ressemble pas ! se murmura-t-elle en gémissant. Pourvu que dans vingt ans d'ici, elle n'ait pas aussi à rougir ! Qu'elle ne soit pas poursuivie par des spectres importuns, par des souvenirs affreux ! . . .
Elle saisit M"^ Tournays dans ses bras, la couvrit