CHAPITRE V
semblait n'avoir d'yeux et d'oreilles que pour M"'* Tournays et ne faisait aucune attention à la jeune fille.
Il ne parut même pas s'apercevoir qu'elle n'était plus auprès d'eux.
On ne saurait croire à quels prodiges de dissimulation savent arriver les natures les plus honnêtes et les plus franches, quand un grave intérêt le leur commande !
Dès qu'elle fut sortie, M™* Tournays alla s'assurer que les double portes étaient bien fermées, que ni sa fille ni les domestiques n'étaient aux écoutes. Puis elle revint vers lui, se jeta à son cou, le pressa silencieusement contre son sein, colla sa bouche à la sienne...
Le vicomte se laissait faire. Il avait pris son parti. Si répugnante que fût pour lui la fourberie, il s'était résigné à tout subir, à tout accepter. Est-ce que son bonheur n'était pas à ce prix? Est-ce qu'au moindre soupçon conçu par Huguette, Paule ne lui serait pas à tout jamais arrachée ?
Lui qui était la loyauté même, il sentait le besoin de ruser, de tromper, et, ma foi, pour son coup d'essai, il réussit à merveille.
— Julien! mon Julien ! Comme je suis heureuse de te revoir! Avec quelle impatience je t'attendais!... Qu'il me tardait de te presser de nouveau dans mes bras !
— Et à moi donc ! répondit-il effrontément en l'embrassant avec une ardeur factice...
Il était tout stupéfait lui-même de s'habituer si vite à l'hypocrisie !
— Depuis hier, vois-tu, mon bien-aimé, je suis en feu; ma raison déménage, mes sens sont enflammés d'inextinguibles désirs... Les trop courts instants pendant lesquels ma poitrine haletante a pu sentir l'enivrant contact de la tienne, loin de me rassasier, n'ont réussi qu'à surexciter davantage mon imagination!... Je firémis en songeant qu'aujourd'hui je suis obligée de me contraindre, d'étouffer mes soupirs... Jamais je ne fus plus altérée de voluptés et pourtant il ne m'est pas possible d'être à toi, de m'abandonner aux transports qui resteront comme le plus doux souvenir de mon existence!... Est-ce que tu ne souffres pas, toi, de ne pouvoir, comme hier, m'enlacer, m'étreindre, me dévorer de tes caresses, me manger de tes baisers?...
— Oh ! si ! ma chérie ! répliqua-t-il avec une exaltation de commande.
— Pourquoi ne sommes-nous pas libres?... Je voudrais être à toi à chaque instant du jour et de la nuit!... Le supplice de Tantale n'était rien auprès des tortures que je ressens en ce moment!... J'ai faim de toi, mon Julien!... Et, malheureuse que je suis, je dois me consumer vainement à petit