CHAPITRE VI
-^ Madame la comtesse ! dit-il d'un ton piteux... Je vais être obligé d'aller chercher les sergents de ville... Ce paysan fait du scandale, déclare qu'il ne s'en ira pas^ que lorsque madame la comtesse l'aura vu, elle se gardera bien de le chasser... Je lui ai demandé de nouveau son nom ; il m'a dit s'appeler Boit- sans-soif... Et le fait est qu'il m'a tout l'air d'un ivrogne... ou d'un malfaiteur, ou de tous les deux à la fois... Je n'ai pas cru devoir appeler la police sans prévenir auparavant madame la comtesse.
M"* de Villerain était inquiète et toute troublée. Son visage s'était couvert d'une vive rougeur. Étaitce quelque parent éloigné — on n'a point oublié que la générale était d'une naissance obscure — qui venait se rappeler malencontreusement au souvenir de l'ancienne modiste, devenue grande dame?
Elle ne savait au juste. Mais le plus sage était encore de le recevoir et de s'en débarrasser.
— C'est peut-être un de mes anciens fermiers, dit-elle... Dans tous les cas, introduisez ce pauvre diable... Il vient pour me demander un service... Je suis dame de charité de la paroisse Saint-Augustin; je n'ai pas le droit de repousser les malheureux. A tout hasard, introduisez-le.
L'inconnu entra dans le salon en faisant force salutations et ne sachant trop quelle contenance tenir.
— Je savais bien, moi, que madame la générale me recevrait ! dit-il d'un ton narquois au domestique.
La comtesse de Villerain tressaillit.
Sur un signe de sa maîtresse le laquais s'était retiré, fort intrigué de l'aventure, et ne comprenant guère que la comtesse eût consenti à recevoir ce manant.
— Après tout c'est son aftaire, se dit-il ; cela ne me regarde pas. Si elle veut s'en débarrasser elle n'aura qu'à me sonner.
Qui êtes-vous mon brave homme? Et que voulez-vous?
— Qui j'suis? Eh! pardine! madame la comtesse le sait bien ! répondit le paysan d'un air sournois.
— Mais je ne vous connais pas! je ne vous ai jamais vu...
— Oh ! si on peut dire ! J'ai donc bien vieilli depuis cinq ans? Car il y a cinq ans que je suis venu vous voir pour la dernière fois... Je n'ai pas eu plus de chance qu'auparavant depuis ce tempslà... C'est encore le pauvre Boit-sans-soif qui vient se recommander à vos bontés... Vous savez ben que depuis plus de vingt ans, on ne m'appelle plus autrement, et que j'en ai presque oublié mon nom de famille... Enfin, c'est pas gênant
— Je ne sais ce que vous voulez dire! reprit