CHAPITRE VIII
Il ne lui servait pour ses menus plaisirs qn'une pension de 1,000 francs par mois — somme énorme si l'on tenait compte de son avarice, — mais il ne demandait pas mieux que de payer, le cas échéant, cent mille ou deux cent mille francs à ses créanciers. Par malheur, Julien n'avait jamais eu le moindre créancier. Et s'il s'était payé parfois des bonnes fortunes, c'était dans les prix doux. Il n'y avait pas de danger qu'il pût se ruiner jamais. Il ne dépensait même pas sa pension. Ce n'était pas économie, c'était indifférence. Il eût été très capable de faire des folies pour une femme aimée : ce n'était pas sa faute s'il ne se sentait pas d'humeur à adorer la première grue venue.
— Quoi ! A vingt-trois ans bientôt tu n'as pas encore eu une actrice ? lui disait un jour son père avec étonnement. Je ne te comprends pas !... C'est humiliant pour toi et honteux pour moi !
— Je n'aime pas les actrices, papa.
— Et pourquoi ? N'est-ce pas ce qu'il y a de plus séduisant ?
— Pourquoi ? Par la même raison qui fait que vous n'aimeriez pas la caille la plus appétissante si, avant d'être servie sur votre assiette, elle avait déjà été dévorée par dix bouches différentes. Je l'avoue, en fait d'amour, je méprise l'art d'accommoder les restes!... Je veux être seul à manger une caille ou à aimer une femme... Mais, papa, vous avez donc
3i8 l'inceste
eu bien des succès dans les coulisses des théâtres ? Le vieux soldat se rengorgea, redressa son fauxcol, haussa les épaules avec fatuité :
— Peux-tu bien me demander cela?... Tout Paris n'a-t-il pas parlé de mes amours avecM^^^X... de la Comédie française, par exemple ?
— Je vous conseille d'en parler, monsieur le comte, dit la générale avec dépit et en souriant...
— Et pourquoi n'en parlerais-je pas ? Tout le monde sait que j'étais au mieux avec la célèbre artiste...
— Même que vous lui adressiez, paraît-il, les madrigaux les plus enflammés... Oh! vous étiez poète à vos heures, dans ce temps-là, je le sais... Vous me l'avez répété assez souvent...
— Oui, oui... Je ne dis pas non...
— Poète ! . . . Vous. . . papa?. . .Vous faisiez des vers?
— De temps à autre, à mes moments perdus... Tiens ! veux-tu que je te dise, notamment, un quatrain que j'ai adressé à M^^^ X...
— De la Comédie française ! ajouta la comtesse d'un ton narquois...
C'était la centième fois au moins, que M""^ de Villerain entendait parler de cette production poétique, la seule qui fût jamais sortie du cerveau de son mari.
— Voyons! voyons! Dites-moi cela. Ce doit être charmant!