CHAPITRE VIII
de franchise et de sincérité... Et vous voyez que j'ai bonne mémoire !
Le général se mordit les lèvres, et il fallut à Julien une forte dose de respect filial pour réprimer le sourire qui allait plisser sa bouche.
Quoi qu'il en fût, le général commençait à être content de son fils. Julien faisait appel à la bourse paternelle, se plaignait de l'insuffisance de sa pension, dépensait sans compter. On savait, grâce à l'indiscrétion de son valet de chambre : d'abord qu'il venait de payer une note de 10,000 francs, ensuite qu'il recevait de fréquents billets parfumés, émanant d'une double source, si l'on en jugeait par la suscription, accusant deux pattes de mouches diflérentes.
— Bravo!... A la bonne heure! Il va bien, le gaillard ! s'écriait en se frottant les mains le vieux soldat... Deux maîtresses à la fois !... Ah !... je me retrouve en lui, à présent! Je reconnais le sang et le tempérament des Villerain! Décidément, c'est un lapin l... Quel malheur qu'il n'ait pas voulu embrasser la carrière des armes !
Il ne manquait au vicomte pour être complet, qu'un duel à sensation, qu'un bon coup d'épée donné ou reçu. Quelle joie pour le vieil imbécile s'il avait pu lire dans les échos du Figaro une note mystérieuse annonçant une rencontre imminente entre deux jeunes gens de la haute société pari-
sienne, M. le vicomte de V..., et un prince deZ... quelconque.
Le fils de son nouveau concierge s'était déjà battu deux fois au régiment, et il était à peu près du même âge que Julien. Aussi, le comte tenait-il à que l'héritier des Villerain n'eût pas à subir plus longtemps une comparaison désavantageuse avec un enfant du peuple, avec un humble sergent.
Il le gourmandait souvent sur son humeur pacifique, il l'eût voulu plus batailleur.
— Mais, papa^ je ne puis pourtant pas me battre sans motif... Vous savez bien que je saurais faire mon devoir simplement, sans forfanterie, si l'occasion se présentait.
— Quand l'occasion ne se présente pas, on la cherche. A tout prix il faut avoir dans ses états de services une affaire d'honneur... Comment! toi! un descendant des croisés, tu n'es pas plus pressé que cela de te rendre digne de tes ancêtres ?
— Pardon, pardon, mon cher père! Mes ancêtres allaient guerroyer en Palestine, à travers mille dangers ; et vous voulez m'envoyer chercher une anodine égratignure au Vésinet ou au bois de Vincennes ?
Et il ajouta en souriant :
— Je serais, dans ce cas-là, un preux bien dégénéré!
— Enfin, tu n'as pas envie de te battre...