CHAPITRE IX
Henri IV, où le dîner avait été préalablempnt commandé.
En dépit des préoccupations secrètes des trois convives, le repas fut assez gai, chacun d'eux cherchant à donner le change aux autres. Paule, surtout, riait comme une folle, sans savoir pourquoi; et peut-être parce qu'elle trouvait de plus en plus original, et de moins en moins déraisonnable, le plan de fuite imaginé par Marceline.
Puis il fallut se décider au retour et redescendre au bord du fleuve et se rembarquer.
Cependant le vent s'était levé, et Ton dut se borner à naviguer avec une seule voile. Julien, en raison de la violence des rafales, avait envie de la carguer aussi et de se servir des avirons : si fort que fût le courant contre lequel on avait à lutter, deux bons rameurs comme l'étaient le vicomte et Guillaume, en nageant vigoureusement, se tireraient à leur honneur de cette tâche.
Tout marcha bien jusqu'à Epinay. Mais alors se produisit un événement aussi grave que soudain et inattendu.
Il ne faut pas s'imaginer que la navigation fluviale soit chose facile, et l'on aurait tort de railler outre mesure les marins d'eau douce. La Loire, avec ses bas-fonds et ses perfides bancs de sable, présente au canotier bien des dangers, que peut seule affronter une expérience consommée. La
Seine, en raison de ses nombreux méandres, de ses courbes multiples, n'est parfois pas moins périlleuse.
Nos promeneurs venaient, comme je l'ai dit, de dépasser Êpinay et allaient contourner la presqu'île de Gennevilliers, quand M. de Villerain, qui tenait le gouvernail, aperçut une autre embarcation, plus grande que la sienne, qui marchait directement sur lui à toutes voiles, en même temps que le toueur s'avançait, tramant à la remorque une longue file de bateaux.
Le moment était critique, et Julien, qui ne perdait pas sa présence d'esprit, manœuvra avec assez d'habileté pour se garer à la fois du vapeur et du yacht. Mais il s'éleva soudain un coup de vent si violent que le capitaine de cette dernière embartion ne se sentit plus maître de ses mouvements et se troubla. Les efforts qu'il tenta pour éviter le petit canot ne servirent qu'à précipiter une catastrophe.
Avant que de part et d'autre on eût le temps de se reconnaître, une collision s'était produite : le bateau le plus petit devait être infailliblement sacrifié; il chavira, tandis que l'autre, emporté par la rafale, continuait sa course et descendait le courant avec une rapidité vertigineuse.
Tout cela s'était passé en moins d'une minute. Les trois femmes et les deux hommes barbotaient
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dans l'eau; deux chaloupes, venant de Saint-Ouen, qui, de loin, avaient aperçu le désastre, faisaient force de rames pour porter secours aux naufragés ! Mais elles avaient à franchir une distance de cinq ou six cents mètres ! . . .
Un quintuple cri de détresse et d'horreur s'était fait entendre.
— Julien ! s'étaient écriées en même temps M"* Tournays et sa mère.
— Au secours ! hurlait Marceline...
Le vicomte était un excellent nageur. Sa première, son unique préoccupation fut de sauver Paule, ou de mourir avec elle...
A l'instant où il allait la saisir, une main désespérée s'accrocha à ses vêtements, l'étreignit avec une telle force qu'il pouvait à peine se mouvoir.
Était-ce M^^^ Tournays ? Était-ce sa mère ? Étaitce la femme de chambre ? Il ne savait au juste, tant- il était affolé... Le jour, d'ailleurs, commençait à tomber...
Il tâcha, à tout hasard, de gagner le rivage, auquel il ne parvint point sans difficulté. Dès qu'il eut déposé sur la berge la femme qui s'était attachée à lui, il reconnut avec terreur que c'était M™"" Tournays !
La présidente était inanimée.
C'était bien de lui donner des soins, qu'il s'agissait à cette heure !
— Paule ! Paule ! s'écria-t-il d'une voix étranglée... Je te sauverai ou je périrai avec toi!
Il se dépouilla en un clin d'œil de ses vêtements mouillés qui lui collaient à la peau et se jeta de nouveau dans le fleuve.
Vaines tentatives 1 II avait beau descendre le courant qui avait dû emporter le corps de sa bienaimée, explorer la Seine dans toutes les directions... Rien! rien! rien!...
Dans son angoisse, il s'épuisait en brassées désespérées, luttait contre les flots, résolu à ne pas survivre à celle qu'il croyait perdue... Il était déjà à demi asphyxié, quand l'une des chaloupes dont j'ai parlé tout à l'heure parvint à le rejoindre et à le hisser à son bord...
Cependant, l'autre chaloupe n'était pas restée inactive. Quelques vigoureux coups d'aviron avaient suffi pour l'amener sur le théâtre du sinistre... Les tourbillonnements et les clapotements de l'eau avaient indiqué aux mariniers l'endroit où se débattaient les autres victimes...
Tandis que M. Villerain sauvait machinalement et inconsciemment sa maîtresse, Guillaume s'était précipité vers M"^ Tournays entraînée par le courant, et, la soutenant d'un bras, nageant de l'autre, il allait l'arracher à une mort inévitable !