CHAPITRE XI
nays n'était pas plus matinale à la campagne. Elle ne sortait guère de son lit que pour descendre à la salle à manger à Theure du déjeuner.
Paule, en revanche, profitant de la somnolence maternelle, était sur pied dès l'aube, justifiant ainsi la vieille et poétique maxime :
Quand on fut toujours vertueux, On aime à voir lever l'aurore !
Était-ce bien l'aurore seule qu'elle cherchait sur les pelouses du jardin et dans les avenues du parc, à sept heures du matin, le lendemain de l'arrivée de M. de Villerain ? Était-ce dans ce but unique que ses petits pieds foulaient le gazon humide de rosée ou que ses bottines se déchiraient aux ronces des fourrés épais dans lesquels elle aimait à s'engager audacieusement ?
Je l'ignore. Toujours est-il que Julien, qui n'avait, et pour cause, aucune prétention à la vertu, ne professait pas à un moindre degré le culte du petit lever de la fille de Tithon et de la Terre, et qu'il aimait aussi à la voir entr'ouvrir de ses doigts de rose les portes de l'Orient ; toujours est-il que le plus innocent ou le plus rusé des hasards avait mis soudainement en présence, au détour d'une allée, le fils du général et la fille de la présidente :
— Monsieur Julien !... Vous ici?... De si bonne heure !
— Mademoisselle Paule ! Ah ! je m'attendais si peu au bonheur de vous rencontrer!...
Comme ils mentaient, les deux tourtereaux ! Et comme ils eussent été désappointés l'un et l'autre, humiliés, mortifiés, irrités, s'ils ne s'étaient pas trouvés face à face ! . . .
Le livre que chacun d'eux tenait à la main, pour se donner une contenance, s'était échappé de leurs doigts; Paule n'avait pas trop longtemps refusé de prendre le bras du vicomte ; ils se regardaient en souriant :
— Eh bien, oui, je vous attendais, Paule ! Et c'est pour cela que je me suis levé sitôt... Vous ne m'en voulez pas trop d'avoir troublé votre lecture solitaire?...
— Ne voyez-vous pas, mon ami, que j'étais sûre .de vous rencontrer sur mon chemin ?
Ils s'arrêtèrent' par un môme et instinctif sentiment. Leurs yeux se rencontrèrent :
— Paule !
— Julien !
Leurs bras s'entrelacèrent d'eux-mêmes, sans qu'ils en eussent conscience; leurs bouches se cherchèrent... Et les oiseaux qui gazouillaient dans les branches assistèrent, en ricanant joyeusement, à leur premier baiser.