CHAPITRE V
plus opulentes que M"* de Tagny seraient heureuses bientôt de lui confier le bonheur de leur fille !
Oh! comme il avait été timide et réservé d'abord! Comme il tâchait d'étouffer au fond dé son cœur le secret qui brûlait de s'en échapper ! Lui, l'obligé, le débiteur presque malgré lui de la mère, pouvait-il sans honte et sans bassesse se faire aimer ou se laisser aimer de cette enfant de quinze ans ?
Mais un soir, — on ne sait jamais comment ces choses-là arrivent! — un double et muet aveu s'échappa en même temps de leurs lèvres. Huguette était au piano, accompagnant une de ces romances sentimentales et langoureuses alors à la mode, et que Maurice chantait, ce soir-là, d'une voix plus émue, plus tendre que de coutume.
Ils étaient seuls... — toutes les mères commettent de ces imprudences. — Les doigts de la pianiste n'avaient plus la force de presser les touches d'ivoire ; le chanteur ne lisait plus la musique de Paul Henrion ou d'Etienne Arnaud, se trompait, manquait la mesure...
Leurs yeux se rencontrèrent ; l'instrument et le virtuose restèrent silencieux... et le point d'orgue audacieux risqué par le ténor, et qui n'avait pas été indiqué par le compositeur, ne fut entendu de personne.
Leurs lèvres, sans qu'ils en eussent conscience
ni l'un ni l'autre, s'étaient confondues, comme leurs âmes; leurs bras s'étaient entrelacés; leurs poitrines s'étaient rapprochées comme leurs bouches... Et cette Juliette bourgeoise jurait à ce Roméo médical un éternel amour.
C'est là, certes, une bien vieille histoire, qui s'est toujours répétée et qui se rééditera sans cesse ! Si l'on savait combien de romans de la vie réelle, de drames émouvants et de tragiques aventures ont eu pour point de départ un modeste morceau de musique, on serait tenté de maudire les facteurs de pianos, les compositeurs et les éditeurs, et de chasser du salon leurs instruments et leurs partitions I
A dater de ce jour, Maurice avait trahi dans ses allures, dans son attitude, une gêne, un embarras, des préoccupations qui ne pouvaient échapper à l'attention de M'"^ Dau ville r, et dont elle crut être l'unique cause.
Plus de doute, elle était aimée; Maurice révélait son amour dans ses moindres actes, dans ses moindres paroles, par ses distractions, par son trouble, par ses rougeurs subites, par ses tristesses incompréhensibles. La pensée ne lui vint même pas qu'une autre qu'elle pût être l'objet de cette passion trop discrète; ses avances redoublèrent ; ses questions devinrent plus audacieuses, plus provocantes, ses regards plus languissants et