CHAPITRE V
ses vapeurs plus fréquentes, sans amener pour cela la déclaration qu'elle attendait vainement, et audevant de laquelle elle courait.
Elle prenait devant lui des poses de vierge effarouchée, jouait à la Galathée, fuyait vers les saules sans qu'il songeât même à la poursuivre. Aussi quelle ne fut pas sa surprise, sa déception, son humiliation, quand, ayant pris l'initiative d'une explication devant laquelle il reculait, il lui fallut bien enfin apprendre la vérité! Elle ne voulut pas croire à la sincérité de ses aveux, il était dupe d'une illusion ; il se trompait sur l'état de son cœur. Était-il possible qu'il préférât à une femme dans tout l'éclat de sa plantureuse beauté une petite gamine insignifiante? Ce n'était pas sérieux! Ce qu'il aimait, à son insu, dans Huguette, c'était sa mère!.,.
La veuve s'accrocha désespérément à cette proie qui menaçait de lui échapper. Les ardeurs qui la dévoraient prirent des proportions effrayantes. Cela devint une rage hystérique. Il y eut des scènes de larmes, des reproches sanglants, des attaques de nerfs.
M. Dauviller n'était-il pas enchaîné par la reconnaissance? Ne r avait-elle pas entouré de sa sollicitude, comblé de ses bienfaits ? Était-il donc un ingrat, un lâche, un homme entretenu, un misérable, un être avili ?
Ce n'était pas un étranger, un indifférent, c'était un futur mari qu'elle avait aidé, fourni d'argent ; dont elle avait payé les inscriptions, les frais d'examen et les pertes au baccarat !
Révolté, honteux de lui-même, Maurice voulut fuir, se réservant d'acquitter plus tard sa dette. Mais la veuve, pas plus que l'avare Achéron, n'entendait lâcher sa proie. . . Une crise de nerfs épouvantable, des sanglots, des projets de suicide effrayèrent Huguette. Se sacrifiant pour sauver sa mère, et à la prière de celle-ci, elle courut ellemême, accompagnée de son jeune frère, vers le fugitif, le ramena, et lui ordonna d'épouser M""^ de Tagny !
Maurice s'exécuta.
Il voulut que le mariage civil fût célébré à minuit. Il avait peur delà lumière du jour! Ce n'était pas une femme qu'il épousait, c'était une créancière !
Shylock réclamait de son débiteur une livre de chair. Plus avide, plus rapace, plus impitoyable, ]y[me jg Tagny avait exigé de Maurice toute sa chair ! son corps ! son nom !
Mais son cœur avait gardé sa liberté.
l'histoire d'une chute
On sait le reste. Le lecteur a déjà deviné ce que dut être, dès le lendemain du mariage, cet étrange intérieur.
Placé entre sa vieille femme qu'il détestait désormais de toutes les forces de son âme et sa jeune belle-fille qui lui devenait d'autant plus chère qu'elle était séparée de lui, légalement et moralement, par une barrière infranchissable, Maurice se trouvait dans la plus horrible des situations.
Comment pouvait-il y avoir quelque chose de paternel dans le baiser qu'il donnait chaque matin et chaque soir à celle qui avait dû être sa femme ?
Est-ce que chacun de ses embrassements ne donnait pas le frisson à la pauvre petite ? Pouvaitelle ne voir qu'un second père dans ce jeune homme qui avait, pour la première fois, fait battre son cœur, avec qui elle avait échangé le serment d'une éternelle affection ?
Le dévouement filial dont elle avait fait preuve n'était-il pas au-dessus de ses forces et sa mcre, en
Tacceptant, en demandant ce sacrifice, n'avait-elle pas été aussi criminelle qu'imprudente et aveugle ? Avait-elle eu le droit d'immoler ainsi son enfant à la satisfaction d'une passion insensée ?
Quarante-huit heures n'étaient pas écoulées depuis la cérémonie nuptiale que la vie commune était devenue, pour les trois victimes de cette malheureuse union, un véritable enfer. Huguette voulait fuir, se réfugier chez son grand-père, qui habitait la petite ville de Mirebeau, à sept lieues de Poitiers ; elle espérait que son absence rétablirait la bonne harmonie entre M'"^ Dauviller et son mari. Mais ni l'un ni l'autre ne consentaient à la laisser partir. Elle était également nécessaire à celui-ci comme consolation, à celle-là comme souffre-douleur. L'épouse délaissée et méprisée se vengeait sur elle de ses souffrances, sans se douter d'ailleurs qu'elle fût Tunique cause de la mésintelligence conjugale.
Maurice, de son côté, n'avait d'autres joies que le sourire, la douce voix et les bonnes paroles de sa belle-fille. Elle seule avait le pouvoir de le dominer quand, rentrant au logis, à six heures du matin, après une nuit passée au jeu, et ayant à affronter les reproches, les injures, les cris et les sanglots de sa femme, il s'abandonnait à d'épouvantables colères et menaçait de l'étrangler.
Un mot, un geste de M'^'' de Tagny suffisaient