CHAPITRE VIII
Et la plantant là sans façon, haussant les épaules, roulant une cigarette, il était allé faire une partie de piquet dans Tun des cafés de Lèves, centre de la commune dont le Mousseaux fait partie...
Françoise n'avait pas mis son enfant à l'hospice ; elle avait eu le courage de tout avouer à sa mère ; le j)ère avait baissé la tête, sans oser même adresser un reproche à la malheureuse. Il avait bien envie de mettre le séducteur dans l'alternative d'épouser sa fille ou de se faire casser la gueule... Mais un garnement comme Mathieu, réfléchit-il, serait un bien mauvais mari... Et puis, il ne serait pas prudent à un homme d'âge de s'attaquer à un robuste gaillard de cette espèce...
Grâce aux soixante francs par mois qu'allait lui rapporter son nourrisson, Françoise ne doutait plus que l'infidèle ne consentît à régulariser la situation. Aussi était-elle heureuse et rassurée.
— Ecoutez-moi, ma fille, lui dit M. Dupuys, au moment d'arriver à la gare. Ce n'est pas dans des conditions ordinaires que je vous confie cet enfant. J'ai besoin, comme je vous l'ai dit, d'une discrétion absolue. Vous ne connaissez ni les parents, ni le nom de cet orphelin... et vous ne devez dire à personne — à personne, entendez-vous bien ? — pas même à votre mère, ni à votre mari, si vous épousez votre amoureux, dans quelles circonstances il vous a été remis... Est-ce convenu?
— Je vous le jure, monsieur.
— Très-bien !... Il s'appelle René : c'est tout ce que vous savez... Et c'est un inconnu qui vous a demandé de le prendre ?
— Mais alors, monsieur, comment...?
— Oh 1 soyez sans crainte... Je vous paye d'avance une année entière et même au delà... Voici mille francs... Je vous enverrai d'autre argent quand il y aura lieu.
Françoise était muette d'étonnement, en contemplant le rouleau d'or que lui tendait le vieillard :
— Monsieur, dit-elle, vous avez été si bon pour moi que je ne veux pas vous tromper... C'est trop, beaucoup trop!... Je vous volerais votre argent...
Et elle ajouta, en regardant son nourrisson : ^ Hélas !... il n'a pas un an à vivre !
sous LE MÊME TOIT
— Vous êtes une honnête femme, Françoise, dit le vieillard avec émotion, et je me félicite encore davantage d'avoir mis la main sur une nourrice comme vous. Qu'il vive ou qu'il meure, gardez ces mille francs. Si ce n'est pas un salaire, ce sera une récompense.
— Monsieur! monsieur! vous me comblez!... Comment pourrai-je reconnaître vos bontés ?...
— Par votre discrétion d'abord...
— Ma discrétion ! Vous n'aviez pas besoin de la payer. .. Il y a en tout ceci un mystère que je respecte, et dont je ne chercherai point à percer le secret. Je vous le promets sur la tête de mon enfant, monsieur... Je ne suis qu'une pauvre paysanne, une malheureuse fille séduite, mais...
— Mais je vois que vous avez autant d'intelligence que de cœur... Et je ne vous oublierai pas, quoi qu'il arrive. Peut-être vos craintes sont-elles exagérées. Si cet enfant vit, c'est à vous et à votre sollicitude que je le devrai !
Et il murmura avec un profond soupir, et comme se parlant à lui-même :
— Il n'y aura que cette fille et moi qui aurons fait notre devoir !... Pauvre enfant ! Qui sait si la mort ne serait pas préférable au triste avenir qui lui est réservé !.. . Combien il aurait lieu d'envier le sort de son frère de lait ! Celui-ci, s'il est momentanément un bâtard, pourra être légitimé ; il va l'être. Sa mère ne l'a point maudit à sa naissance, ne lui a point imputé à crime son premier vagissement ; son père peut l'avouer, sans offenser les lois, les mœurs, les sentiments naturels et les conventions sociales 1
11 s'arrêta, suffoqué par la douleur, à la pensée que son arrière-petit-fils marcherait dans le monde ainsi qu'un paria, un réprouvé, un rejeton impur : tache vivante pour sa mère et pour tous les siens !
— Mais si son faible souffle empoisonne à ce point l'atmosphère de la société, se disait-il avec désespoir; si l'air qu'il respire est vicié; si son existence seule est un outrage à la nature, pourquoi donc la nature a-t-elle permis qu'il existât ? C'est à la minute, à la seconde suprême delà conception, qu'elle aurait dû s'indigner, se révolter, et refuser son concours à l'infamie qu'elle flétrit, après coup, dans la seule créature qui n'en saurait être responsable, puisqu'elle en est la victime !