CHAPITRE XII
retour à la santé, trouvait auprès de sa femme le repos, Toubli, à défaut du bonheur que ne pouvait plus lui offrir le sort, et tâchait de s'habituer à sa laideur, Huguette cherchait à s'étourdir dans les multiples distractions du casino des Sables-d'Olonne.
Ils avaient d'abord, elle et son grand-père, vécu dans l'isolement le plus complet. Et puis, peu à peu, le besoin de chasser de tristes souvenirs, la conscience de sa beauté et la coquetterie innée chez la femme avaient repris le dessus... La réserve qu'elle avait gardée pendant la première quinzaine de son séjour aux Sables, la douleur empreinte sur sa physionomie, lui donnaient un charme de plus, et avaient concentré sur la belle inconnue les regards de tous les baigneurs. M"^ de Tagny était bien vite devenue la reine de la saison.
Les adorateurs se pressaient autour d'elle ; une foule de soupirants, attirés par ses attraits, par sa grâce, non moins que par la dot splendide qu'on lui supposait et qu'on exagérait à plaisir, se disputaient déjà sa main. Mais à toutes les demandes en mariage adressées au grand-père, le vieillard répondait par un refus aussi poli que formel.
Etait-il admissible que M. Dupuys, la probité et la loyauté incarnées, pût consentir jamais à tromper un honnête homme, en lui cachant le
passé de sa petite-fille ? Et ce passé, n'était-il pas plus impossible encore de le révéler?
Et pourtant avec quelle joie il aurait donné les années qui lui restaient à passer sur cette terre pour établir sa pauvre enfant! Que deviendraitelle, quand il ne serait plus là? Qui veillerait sur elle? Qui la protégerait? Qui la consolerait? Qui Taimerait ?
Devrait-il donc la laisser seule au monde, sans appui, sans soutien? Quel épouvantable avenir se dresserait devant elle ?
Il y avait bien un moyen, moyen répugnant entre tous, de lui trouver un époux : c'était de s'adresser aux agences matrimoniales. Il n'hésiterait pas, s'il le fallait, à doubler ou même tripler la dot de deux cent mille francs, qui formait sa part de l'héritage paternel. On trouve toujours à point, dans le répertoire des intermédiaires de ce genre dont l'industrie interlope s'étale effrontément à la quatrième page des journaux, une foule de jeunes gens peu déUcats, peu scrupuleux^ tout disposés à fermer les yeux sur les antécédents d'une jeune fille.
Il se conclut tous les jours des marchés de cette sorte, où une tare quelconque est rachetée par une fortune opulente. Que de pareilles unions soient généralement très heureuses, je ne prendrai pas sur moi de l'affirmer, et peut-être finissent-elles.