CHAPITRE XII
— Bah ! le pire qui puisse m'arriver, c'est un refus de plus. Le grand malheur, en somme ! Je n'en mourrai pas...
Une dernière considération acheva de le décider :
— Mais j'y songe ! Si par hasard elle acceptait, rinter\'ention de l'agent matrimonial n'y serait pour rien; je ne lui devrais pas un sou; la commission convenue n'a plus de raison d'être; j'économise du coup vingt-cinq mille francs ! C'est, ma foi, un joli denier... Allons, André Tournays! un peu de cœur au ventre, mon ami !
A la môme heure, M. Dupuys échangeait avec sa petite fille des réflexions analogues.
— Il est bien fâcheux, ma chère enfant, lui disait-il en hochant la tête, que nous ayons congédié si brutalement ce brave garçon ? C'était un parti sortable... Il avait bien l'air de t'aimer, et la preuve...
— De m'aimer ! interrompit-elle avec un léger haussement d'épaules...
— Et la preuve, te disais-je, c'est qu'il ne s'est pas laissé rebuter par le terrible malheur...
— Ah! mon père, je vous en prie ! Pas d'alkision au passé. Je croyais que vous m'aviez promis...
— Oui, oui, ma pauvre enfant. . . C'est entendu . . . Pour rien au monde je ne voudrais rouvrir tes
blessures... C'est égal, je regrette vraiment que tu aies repoussé, il y a huit mois, le mari qui s'oflfrait à toi... Je n'en serais pas réduit à t'en trouver un par des moyens qui me répugnent !...
— Et à moi donc !... Je préfère cent fois rester fille... C'est vous, grand-père, qui vous êtes mis en tête cette belle idée... Ah! la jolie existence que me préparerait une union accomplie sous de pareils auspices! Avec la dissimulation et le mensonge assis à mon foyer!... Car enfin, vous ne supposez pas que j'étalerai ma honte aux yeux de ce mari de rencontre, que j'aurai la franchise de tout lui dire...
— Et pourtant, Huguette, la prudence autant que la loyauté exigeraient. . .
— Que je m'humilie, que je rougisse et que je courbe le front devant le pauvre diable que je daignerai enrichir!... Vous ne l'espérez pas, gratidpère?
— Et s'il vient à apprendre plus tard ?...
— Eh bien, tant pis pour lui!...
— Et tant pis pour toi, hélas ! ton ménage deviendra un enfer... Que lui répondras-tu, quand il t'accablera de ses colères et de son mépris ?
— Ce que je répondrai ? Eh parbleu, monsieur, lui dirai-je : si j'avais été pure et sans tache, croyez-vous donc que je vous aurais épousé ?
Le vieillard ne répliqua que par un profond soupir et un geste de découragement, /