Empire libéral, tome XIII, p
je survis : un cyclone que je n'avais pu prévenir et contre lequel on ne m'a pas laissé le temps de lutter, s'abat sur mon œuvre, la fracasse et me rejette au nombre des vaincus condamnés par l'ostracisme. » M. Ollivier se trompe encore. Les Français qui ont voté oui ont-ils déclaré que l'Empereur avait eu raison de ne pas conclure l'alliance projetée avec Victor- Emmanuel et François-Joseph, de ne pas en conférer avec ses ministres, ses ministres de ne pas se mettre d'accord entre eux et avec le souverain sur les questions essentielles de la politique étrangère ?
Le plébiscite est un succès d'apparat qui n'a supprimé aucune difficulté, qui n'a rien éclairci. La situation de M. Ollivier reste après le plébiscite ce qu'elle était avant, fausse et incertaine ; il a pris des apparences pour des réalités. Un homme qui avait pour lui beaucoup d'estime et de sympathie, le prince Napoléon, a dit : « Ollivier n'est qu'un ténor, et non un homme d'État.» Est-ce un jugement? Est-ce. une
boutade?
M. Benedetti, qui savait observer, avait parfaitement compris, bien avant que la candidature Hohenzollern fût de nouveau un prétexte à conflit, que la situation de Bismarck était très forte. —
« La Constitution qu'il a élaborée, écrivait-il un jour, et qu'il a fait adopter, dans un moment où le prestige du succès et de la victoire dominaient toutes les résistances, est assurément une œuvre digne de son habileté et de sa prévoyance. Elle lui garantit une prépondérance absolue dans l'exercice du pouvoir et
la direction des affaires fédérales; rien ne peut se faire sans son assentiment... Sa situation ou celle du gouvernement n'a rien à redouter des partis ; il les a étroitement emprisonnés dans des institutions qu'aucune tentative ne peut mettre en péril 1 . . . »
Le 3 juillet 4870, le pouvoir exécutif était en Allemagne très fort, composé d'éléments étroitement subordonnés les uns aux autres et parfaitement d'accord entre eux : un Roi qui tient sa couronne de Dieu, chef respecté d'une famille qui lui soumet tous les cas difficiles et d'un ministère institué par lui; un président du Conseil prussien, Chancelier de la Confédération de l'Allemagne du Nord, qui a eu plus d'une fois des vues différentes de celles du souverain, mais qui ne prendra jamais une décision, ne donnera pas un ordre à un fonctionnaire ou à un ambassadeur, n'écrira pas une ligne sur une feuille de papier de la Chancellerie sans l'aveu de son maître, des ministres, qui sont les subordonnés plutôt que les collègues du chancelier, habitués à suivre ses directions, à interpréter sa pensée, à se taire quand il convient. On lit les journaux à Berlin et l'on connaît les sentiments pacifiques de M. Ollivier. On sait que M. de Gramont n'est pas de la même école. On a eu vent des négociations secrètes de Napoléon III, on est porté aie croire plus belliqueux et surtout plus décidé qu'il n'est en réalité. La candidature du prince Léopold, qui est pour le prince Antoine une affaire capitale, est aux yeux de Bismarck, qui l'a si ingénieusement, si mystérieusement fait aboutir, une précaution contre la
1. Benedetti, Ma Mission en Prusse, dépêche du 27 janvier 1870.
France, une contremine opposée aux projets devinés ou soupçonnés ou supposés de l'Empereur des Français.
A Paris, le plébiscite a donné à la France une apparence de régime parlementaire, et M. Ollivier remplit en partie les fonctions d'un président du Conseil. Il supporte le poids des débats devant les Chambres, et l'homme de tribune qu'il a toujours été s'imagine qu'il a vraiment l'exercice du pouvoir, quand le ministre compétent le met au fait, avant l'ouverture d'une discussion, des théories qu'il pourra défendre au Corps législatif. En fait, il domine le sujet, parce qu'il le possède, lorsqu'on discute une question de politique intérieure. La rédaction du billet que M. de Gramont a laissé sur sa table, le 3 juillet au soir, semble indiquer que les deux ministres n'ont jamais discuté les éventualités que pourrait faire naître la vacance du trône d'Espagne. Très certainement le Conseil n'en a jamais délibéré. Les termes de la correspondance échangée entre M. de Gramont et Mercier de Lostende ne nous portent pas à penser que le ministre des Affaires étrangères s'en soit beaucoup préoccupé. C'est à coup sûr Napoléon III qui a suivi l'affaire de plus près ; mais en a-t-il parlé à d'autres qu'à M. de Gramont?
L'autorité est diluée. Où est le concert entre l'Empereur, M. de Gramont et M. Ollivier ? Entre eux et les autres ministres ? Que sait le Parlement de la situation extérieure de la France ?