‹ L'Incident HohenzollernChapitre 118 sur 159 · Empire libéral, XIV, m, 4, p · texte numérisé non relu

Empire libéral, XIV, m, 4, p

le coup d'État, avait des revenez-y et des repentirs qui ne sont ni d'un chef ni d'un homme politique. S'il aimait à poursuivre à la fois une négociation officielle par l'intermédiaire de son ministre et des ambassadeurs et une négociation officieuse par l'entremise d'agents secrets, voire d'agents étrangers, c'était peut-être pour se réserver plus longtemps le choix entre plusieurs solutions, et pour ajourner la décision finale. Rien n'est plus absurde, et rien n'est plus fâcheux, mais c'est une particularité dont s'apercevaient assez vite ceux qui étaient appelés à travailler avec lui et dont il eût fallu savoir jouer.

Il eût fallu aussi compter avec un certain nombre de confidents et de personnages interlopes qui s'insinuaient auprès de lui, qu'il estimait à leur valeur, mais dont il n'était pas incapable d'accepter un beau jour l'impulsion. Il s'était attaché à un certain nombre de truismes qu'il qualifiait d'idées napoléoniennes où le faux se mélangeait avec le vrai et où voisinaient les contraires, parce que l'expérience et le contact avec les hommes avaient nécessairement dissipé quelques illusions. C'est en partie par sa facilité à développer les thèmes politiques, à jouer avec les mots, à soutenir des thèses brillantes, telles que la fusion de l'esprit de liberté avec l'esprit d'autorité, que M. Ollivier avait gagné sa confiance, et Napoléon III refusait de se séparer de lui, au moment où il prenait les décisions qui étaient le plus propres à contrarier son ministre. « C'est un être bien singulier, disait un jour de Napoléon III le marquis de Chasseloup-Laubat au comte d'Haussonville. C'est le plus soupçonneux des hommes, ombrageux et méfiant; il n'y a pas de pire

désorganisateur. Il a toujours autour de lui un tas de pantins qui colportent un tas d'extravagances. lia des idées auxquelles il ne tient guère et qui s'en vont comme elles sont venues, on ne saurait dire pourquoi. Mais il y en a, d'autre part, logées dans sa cervelle et qui n'en démarreront jamais '. »

Ce qui paraît avoir dominé chez Napoléon III en cette année 1870, c'est l'indécision dans le statu quo et l'espoir de maintenir la paix. Il avait des projets de traité dans son tiroir, et il ne donnait pas la signature décisive ; il craignait les conséquences, et il n'avait pas le courage de les discuter avec ses conseillers naturels, les ministres qu'il avait agréés. Il voulait la paix, et écoutait les pacifiques, mais il entendait aussi les autres qui étaient bruyants ; c'eût été aux pacifiques à faire plus de bruit encore pour l'emporter. Ils n'y auraient pas eu beaucoup de peine.

La lettre du roi des Belges au prince de Hohenzollern, qui a été citée plus haut, en est une preuve. On publiera sans doute quelque jour une lettre semblable adressée à la reine Victoria. Que les archives russes contiennent ou non une demande personnelle d'intervention adressée par Napoléon III à Alexandre II, on peut considérer que le général Fleury, aide de camp de l'Empereur, était un missus dominicus, interprète de l'homme autant que du souverain. La négociation menée par Strat est une autre preuve des efforts très sincères et qui ne furent pas inefficaces du prince pour éviter la guerre. Pourquoi défend-il à Gramont, au moment même où il donne carte blanche

i. Journal du comte d'Haussonville, cité par Welschinger, La Guerre de 1810, I, iv, p. 152.

à Strat, d'agir à Sigmaringen ? C'est toujours la manie du secret qui l'inspire, la distinction subtile entre l'officiel et l'officieux, qui déroute et qui trompe.

Un article de Y Indépendance Belge du 6 mars 1874, dont les éléments auraient peut-être été fournis par un secrétaire infidèle de M. de Gramont ou proviendraient d'indiscrétions commises dans son entourage, affirme que le 5 juillet les ministres ne pouvaient avoir aucun doute sur les intentions de Napoléon III ; il désirait sincèrement conserver la paix. Au Conseil du 6, et M. Ollivier1 ne dit pas le contraire, c'est l'Empereur qui demande qu'on donne un tour plus agressif au projet de déclaration préparé par M. de Gramont; on fit plusieurs modifications, on discuta longtemps la dernière phrase. Quelques ministres la trouvèrent téméraire : « L'un deux, s'adressant plus particulièrement à l'Empereur, déclara que le terrain était brûlant, et qu'il était dangereux de jouer avec le feu2. » Si le fait est exact, on peut regretter que ce ministre n'ait été ni M. de Gramont ni M. Ollivier, qui, sensible à l'éloquence au point d'en être aveuglé, ne touche à la phrase proposée par l'Empereur que pour la corser encore par une belle allusion au trône de Charles Quint.

Napoléon III était-il donc devenu franchement belliqueux? Non, mais il s'imaginait qu'il imposerait la paix et qu'il ferait impression sur la Prusse, en brandissant une menace de guerre. Les esprits positifs et rassis jugeaient cette attitude dangereuse ; il insista

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