Empire libéral, XIV, vu, 3, p
3. Souvenirs d'un vieil homme, Paris, Ollendorff, 1912, in-12.
triste et rêveur, au spectacle de toutes nos intempérances et de toutes nos vantardises, ce fut l'Empereur. »
Évoquant le souvenir d'un dîner auquel il fut convié à Saint-Cloud avec d'autres membres du Corps législatif, quelques jours avant le départ de l'Empereur, il ajoute :
« Comme après dîner, au fumoir, on causait de la guerre, unique objet à ce moment de toutes les préoccupations et de toutes les conversations, un de mes collègues, le baron de Veauce, croyant probablement faire plaisir à l'Empereur, déclara que, loin de regretter la façon dont les choses avaient définitivement tourné, il s'en félicitait vivement, ne doutant pas que la victoire vînt rehausser l'éclat du règne de Napoléon III et donner à la dynastie un regain de gloire, de prestige et de popularité. A ces mots (ce que je raconte là date de quarante ans, mais je m'en souviens comme si c'était d'hier), l'Empereur qui, d'ordinaire, se montrait si patient, si plein d'indulgence pour tous, coupa brusquement, presque brutalement la parole à M. de Veauce, en lui disant : « Je ne suis pas de votre avis, monsieur le Député ; je ne me félicite pas de la guerre et j'ai fait tout ce que je pouvais faire pour l'éviter ! » Puis il ajouta : « C'est toujours une chose terrible que la guerre, même quand on est sûr de la victoire et l'on en n'est jamais sûr. » « Tout cela dit de telle façon que je rentrai, ce soir là, chez moi, bien tristement impressionné. »
Le très galant homme, qui fut le courtisan du malheur, Augustin Filon, est peu prodigue de détails historiques et pour cause. Il a écrit ses Souvenirs
sur l'Impératrice Eugénie 1 comme un dévot écrirait la vie d'une sainte — une sainte très mondaine. 11 veut nous donner l'impression qu'à Saint Cloud il y avait un véritable mur entre la vie de famille et la vie politique et qu'étant, par ses fonctions de précepteur du prince impérial, admis dans l'intimité de la vie familiale, il n'a jamais entendu les souverains parler des questions brûlantes dans ces dernières semaines qu'ils passèrent au château.
« Que pensait l'Empereur ? C'était là pour nous tous un mystère profond 2. » Cependant Filon a su que M. Tuiers disait à qui voulait l'entendre : « Nous n'aurons pas la guerre ; l'Empereur n'en veut pas. »
Filon était présent lorsque l'Empereur reçutl'adresse du Sénat : « C'était dans la galerie de Diane. Les sénateurs de 1870 arrivaient très excités, mais le ton morne, presque dolent du souverain, ce ton si différent de celui qu'il prenait d'ordinaire, en public, glaça tout le monde et je crois voir encore sur les visages l'effet de cette phrase : « Nous commençons une guerre longue et difficile. » J'entendis, au sortir de cette réception, des blâmes très vivement et très librement exprimés3. »
Il y avait une raison très sérieuse pour que l'Empereur fût sincèrement et foncièrement pacifique : c'est le mauvais état de sa santé. M. Ollivier, historien, en parle avec quelques détails. M. Emile Ollivier, ministre, qui s'était rapproché de l'Empire depuis quelques années, mais qui n'avait pas vécu dans l'in-