‹ L'Incident HohenzollernChapitre 129 sur 159 · La guerre de 1870, tome I, p · texte numérisé non relu

La guerre de 1870, tome I, p

réprimés et qui coïncidaient avec le vacillement de sa pensée, des tergiversations, des indécisions, des contradictions d'autant plus dangereuses que pour quelques-unes des personnes présentes chaque parole tombée de la bouche de l'Empereur était la parole du maître et qu'elles se croyaient tenues d'admirer au moins par déférence. Non en vérité un homme, chez qui les désordres de l'organisme provoquaient des douleurs aussi cruelles avec une dépression morale aussi prononcée et un affaiblissement de la volonté aussi sensible n'est pas en état de prendre une décision ni même de présider une délibération, de recueillir, de peser les avis, d'arbitrer. Si quelque chose pouvait justifier la présence de l'Impératrice à cette réunion nocturne du 14 juillet, ce serait l'inquiétude que lui aurait causée la santé de l'Empereur. Et, puisque les ministres qui avaient depuis le 2 janvier refusé de délibérer devant elle, y consentaient ce soir-là, ils auraient dû lui poser la question dont il n'était pas possible qu'ils ne fussent pas préoccupés, exiger des réponses précises, la production d'une consultation médicale écrite, et, si on leur refusait cette satisfaction nécessaire avant de les obliger à prendre une résolution irréparable, en laisser l'initiative à qui assumait à la légère, devant les Français qu'on allait envoyer au feu, devant le pays, devant l'histoire, la plus terrible des responsabilités.

M. de Gramont écrit un jour à Andrassy : « N'oubliez pas que l'Empereur n'est plus très jeune. Il approche de ce temps de la vie où les fatigues se sentent doublement, où le repos devient une nécessité. » Que n'a-t-il tenu ce langage, que n'a-t-il soulevé

la question le 14 ou le 15 juillet avant ces Conseils décisifs, alors que l'Empereur était visiblement en état d'infériorité physique et intellectuelle ?

Si ce n'est pas l'Empereur amoindri qui est responsable, est-ce l'Impératrice?

Augustin Filon a beau vouloir la disculper tout à fait, il ne réussit pas à nous convaincre. Qui veut trop prouver ne prouve rien. On a quelquefois accablé sans preuves l'Impératrice et des adversaires sans procédés et sans scrupules lui ont prêté des mots qu'elle n'a jamais prononcés. Elle n'a pas dit : « Celte guerre là, c'est ma guerre. » Mais qui a-t-elle cru tromper en disant à Augustin Filon que son rôle avait été nul1 ? De même, quel que soit son dévouement pour celle à qui son respect et son admiration avaient voué un culte si touchant parce que si sincère, il ne peut pas nous faire accepter une assertion qui est contredite par toute la vie de la souveraine. Lui-même a cité au chapitre précédent une conversation où l'Impératrice lui avouait qu'elle était hantée dans l'automne de 1869 par les souvenirs de Louis XVI et de Marie-Antoinette et opposée au développement des réformes libérales ; elle s'y est mal résignée. Sans doute son influence n'était pas toutepuissante ; le couple impérial n'avait pas toujours été très uni, et l'Impératrice n'avait pas toujours le dernier mot avec le mari qui l'avait élevée au trône. Mais

i. Souvenirs, ch. v, p. 92.

elle avait eu ses périodes de puissance, elle avait été régente, elle pouvait le redevenir; un malade est accessible à toutes les suggestions, à plus forte raison à celles de sa femme. La reine Augusta agissait de Coblentz dans un esprit modérateur et pacifique auprès du roi Guillaume pendant la négociation d'Ems; puisque l'impératrice Eugénie assistait le 14 juillet au soir à la délibération des ministres, si elle avait eu horreur de la guerre, comme la reine Augusta, elle aurait profité du caractère indécis de l'Empereur pour l'incliner vers la paix, et le 15 au matin, lorsque M. Segris ne fit pas mystère de ses angoisses devant ses collègues et adressa un appel patriotique au maréchal Le Bœuf, nul ne se fût étonné que la souveraine sortît de son mutisme pour élever sa voix de femme et de mère en faveur de la paix.

Augustin Filon nous affirme qu'elle n'a rien dit. Très habilement elle s'est abstenue de laisser des mémoires, du moins personne n'a jamais raconté qu'elle ait confié à sa famille espagnole, à ses amis d'Angleterre, ou aux membres français de son entourage un manuscrit destiné à la publication. Elle a élevé des tombeaux à ses morts, elle a voyagé, elle a enrichi les collections de la Malmaison, elle passait les mois d'hiver au milieu des fleurs, dans un décor féerique sous le ciel transparent du Midi, elle accueillait dans sa villa Cyrnos les écrivains et les artistes, elle les charmait par sa bienveillance, elle les émerveillait par la vivacité de son esprit, elle ne se racontait pas. Quand elle traversait Paris, elle passait quelques jours à l'hôtel Continental ; elle descendait dans le jardin des Tuileries, elle se promenait appuyée sur une canne

dans ce qui avait été le jardin réservé, devant la rue qu'on a percée depuis 1870 et devant les parterres où était élevé son palais? Évoquait-elle les souvenirs de sa grandeur passée? Le théâtre de sa puissance et de ses succès ? Était-ce la mère désolée qui voulait revoir les lieux où avait grandi et joué son enfant? Toujours est-il qu'elle ne paraît pas y avoir été jamais torturée par le remords et que si l'Angleterre était sa résidence officielle parce qu'elle voulait y dormir un jour son dernier sommeil auprès de son mari et de son fils, la Côte d'Azur était la région bénie où elle avait coutume de chercher le plus beau soleil pour ses membres refroidis par l'âge, et le coin de Paris où elle avait vécu dix-sept ans restait la place préférée où elle venait réchauffer son cœur endolori.

Cette femme qui avait montré de la volonté à l'heure de son mariage, qui sous l'Empire avait eu sa politique et ses partisans, sinon un parti, qui sut au mois d'août, après les grands revers, à l'heure où beaucoup de serviteurs de l'Empire l'abandonnaient, faire face avec une énergie virile à d'insurmontables difficultés et, devant la mauvaise volonté des hommes d'État, disparaître sans provoquer d'effusion de sang, se défendait donc devant le courtisan du malheur à qui elle confiait le soin de sa mémoire d'avoir influé sur les événements et eu quelque part dans la décision.

« Quant à ses sentiments, ils avaient été ceux de beaucoup de Françaises. » On lui disait que la guerre était inévitable, qu'il valait mieux la faire immédiatement, attendu que nous étions prêts et que les chances de succès iraient en diminuant avec les années ; elle

croyait tout cela, et comment ne l'aurait-elle pas cru, elle qui avait au plus haut degré le respect des compétences et des spécialités? C'est pourquoi elle acceptait la lutte comme une douloureuse nécessité *. »

Toutes réserves faites sur la valeur de ces spécialistes qui s'appelaient Le Bœuf et Bourbaki,ou de ces compétences qui étaient M. de Gramont ou les députés qui fréquentaient à Saint-Cloud, nous voyons que ses sentiments étaient belliqueux et tout nous prouve que les solutions proposées par M. Ollivier avaient chance de lui déplaire. Elle l'a dit très franchement à Filon. « L'Empereur devait rester ce qu'il était; la liberté eût été le don de joyeux avènement de son fils2. »

Les égards qu'elle témoigna d'abord à M. Ollivier firent très vite place à la mauvaise humeur et l'entourage féminin de la souveraine croyait lui être agréable en appliquant le surnom railleur de « Sainte Mousseline » à la très gracieuse femme du ministre. Elle répondait avec humeur à ceux qui imploraient d'elle quelque grâce : « Adressez-vous aux ministres; moi, je ne suis plus rien. » Elle disait encore avec le même dépit : « Je ne sais vraiment quel charme a Ollivier, l'Empereur en est amoureux. » Félix, le chef des huissiers du cabinet impérial, racontait : « Le patron a une grande affection pour M. Ollivier, mais la patronne est pour lui comme une hyène3. »

Le 12 juillet, la nouvelle de la renonciation du prince Léopold, commentée par les bonapartistes les

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