Empire libéral, XIV, vin, 3, p
et les journaux d'extrême droite faisaient beaucoup de plaisanteries sur le « père Antoine ». C'est avec ces plaisanteries de salles de rédaction que l'Impératrice roulait mener la France ; elle ne faisait pas plus preuve de réflexion que de politesse et de bon goût.
On lui répétait sans doute que le trône de son fils était en péril, si le gouvernement impérial manquait de fermeté. Elle subissait l'influence du baron Jérôme David, un des membres les plus inconsidérés de la droite. Il ne quittait plus Saint-Cloud, il y était le 12, il y dînait le 13 et M. de Gramont lui-même, le ministre soucieux de complaire aux têtes couronnées, fut étonné à son arrivée au château le 13 au soir d'y rencontrer, dans l'intimité de la famille impériale, le député qui avait attaqué le ministère dans la journée. Il prit la liberté de s'en ouvrir à l'Empereur. « L'Empereur répondit que l'invitation venait de l'Impératrice et qu'il n'avait cependant pas pu renvoyer Jérôme David. »
Évidemment, l'Impératrice dissimulait mal et manquait de tact.
Le sang espagnol bouillonnait en elle, le moindre retard l'exaspérait, elle ne supportait pas l'idée qu'on hésitât avant de lancer les taureaux dans l'arène; et le 14, à la fin de l'après-midi, elle accueille fort mal l'Empereur qui lui annonce au retour du Conseil qu'on pourrait peut-être éviter la rupture. — Alors pourquoi, fit l'Impératrice, en lui montrant le Peuple Français, votre journal dit-il que la guerre est certaine? — D'abord, réplique l'Empereur, ce n'est pas mon journal comme vous le dites, et je ne suis pour rien dans cette nouvelle. Voici d'ailleurs ce qui a été
rédigé au Conseil. » Et il lui donna à lire la Déclaration1. » Elle en fut exaspérée. En cette veillée des armes, ce n'est pas l'Impératrice qui joue dans le ménage impérial le rôle de modératrice. Elle ne donne pas pour cela l'impression d'une héroïne, mais d'une grande nerveuse qui n'est faite ni pour entourer un malade, ni pour soutenir un mari de volonté vacillante, ni pour exercer la régence dans l'intérêt du pays, si le malheur des temps oblige qu'elle lui soit confiée.
Au maréchal Le Bœuf qui, ayant accepté le projet de Déclaration, la justifie au moins du bout des lèvres, elle jette une injure : « Comment, vous aussi, vous approuvez cette lâcheté ? Si vous voulez vous déshonorer, ne déshonorefe pas l'Empereur. » Napoléon III intervient : « Oh, comment pouvez-vous parler ainsi à un homme qui vous a donné tant de preuves de dévouement2. »
Et comme c'est une compétence qu'elle a insultée, l'Impératrice fait des excuses ; elle embrasse le Maréchal en le priant d'oublier sa vivacité. Aussi bien ce soldat ne demande au fond qu'à faire marcher ses réserves, après les avoir rappelées ; on le ramènera bien vite à la guerre. Ce n'est pas comme M. de Parieu, le vice-président du Conseil d'État, qui n'est ni jeune, ni bouillant, ni belliqueux, ni courtisan; on lui sait très mauvais gré de sa réserve et de son penchant pour la paix. « M'étant attardé dans le salon d'attente à chercher mon chapeau, l'Impératrice, écrit-il à M. Ollivier, me prit à part. Je lui dis : « Il a été question d'une offre de lord Lyons qui espère
i. Empire libéral, XIV, vm, 11, p. 370. 2. Id.,ibid.,v. 373.
faire donner la garantie pour l'avenir, spontanément. Mon avis serait de tenter cette voie d'accommodement. » L'Impératrice ne dit rien, il me sembla que le lendemain j'étais boudé par les deux majestés *. » Le texte de M. de Parieu dément d'avance le récit de Filon qui place cet entretien le 28 juillet et prête à llmpéralrice cette réplique : je le crois comme vous 2. M. Lavisse accepte sans hésiter le récit de son ami, qui était certainement sincère, mais de qui les souvenirs, écrits longtemps après l'événement, ont pu se déformer. Mais M. Lavisse doit interpréter très exactement la pensée de l'Impératrice lorsqu'il écrit : « Elle crut comme à peu près tout le monde (le monde impérial et la partie du public, — alors très nombreux — qui s'en rapporte à l'opinion des officiels) ; — elle crut comme à peu près tout le monde que la victoire était certaine et serait prompte. Elle rêva d'un retour triomphal des troupes; sous l'arc élevé à la gloire de l'Oncle passeraient le neveu et le petit-neveu, Napoléon III et celui qui certainement un jour serait Napoléon IV3. »
Si c'est bien ainsi que les choses se sont passées, si les témoignages qui viennent d'être juxtaposés et examinés sont exacts, l'Impératrice est nerveuse et passionnée, elle écoute de mauvais conseillers, elle lit les journaux sans discernement et se laisse prendre aux articles à effet, elle se compose peut-être un rôle,
1. Dans le n° 8 de la Revue de Genève, Mm* Ollivier cite la lettre même adressée à son mari par M. de Parieu le 20 juillet 1871.
3. Aug. Filon, Souvenus sur l'Impératrice Eugénie. Préface de E. Lavisse, pp. xxu, xxm.
elle a choisi celui d'une souveraine, femme et mère de soldat, elle le jouera sans défaillance. Le 28, quand le train impérial s'ébranle, le dernier mot qu'elle dit à son fils est celui-ci : « J'espère, Louis, que tu feras ton devoir », et quand les voitures ont disparu sur les rails, seule avec la princesse Clotilde, dans la petite voiture qui la ramène au château, elle pleure. Le masque tombe, la mère reparaît maintenant que son enfant s'éloigne vers l'inconnu.
Elle avait d'autant plus de raisons de pleurer que maintenant elle était régente, que de lourdes responsabilités pesaient désormais sur sa tête, qu'il s'en fallait de beaucoup qu'elle eût, depuis le début de la crise, fait quoi que ce fût pour la résoudre. A cette heure décisive où le train impérial emportait Napoléon III et la fortune de la France, l'Impératrice revivait sans doute toute l'histoire de la dernière quinzaine, et peut-être était-elle effleurée par le remords.
On ne saurait tout prévoir; l'Impératrice a pu circonvenir l'ancien précepteur de son fils et manœuvrer de façon à lui faire estomper son rôle en juillet 1870. Mais les voix d'outre-tombe ne rendent pas toutes le même son, et voici celle du prince de Metternich, familier des Tuileries, de Compiègne et de Saint-Cloud, confident des pensées les plus intimes, qui donne un démenti involontaire, mais formel et irrécusable, puisque son témoignage est contemporain des événements, aux dénégations intéressées et postérieures de l'Impératrice, et aux assertions chevaleresques d'un galant homme, qui la croyait sur parole, parce qu'elle était femme, souveraine et malheureuse.
Le 6 juillet, l'Impératrice Eugénie avait reçu le
prince de Metternich à Saint-Cloud, et, dès son retour à Paris à sept heures du soir, l'ambassadeur d'Autriche devant qui l'Impératrice des Français ne dissimulait pas, avait télégraphié àBeust : « L'Impératrice espère que la Prusse ne cédera pas1. » Le 8, il écrivait : « J'ai trouvé l'Impératrice tellement montée en faveur de la guerre que je n'ai pas pu m'empêcher de la plaisanter un peu », et il ajoutait : « l'impératrice est
RAJEUNIE DE DIX ANS A L'IDÉE d'un TRIOMPHE POLITIQUE OU DE LA GUERRE 2. »
Elle a poursuivi cette idée à sa manière, dans la mesure où elle pouvait agir, obliquement.
Jusqu'au 14 elle n'a pas assisté aux Conseils, elle n'a certainement pas lu toutes les dépêches diplomatiques, elle a causé avec les ministres, mais elle n'a pas discuté sérieusement avec eux, — ou si elle l'a fait, c'est avec ceux qui partageaient ses passions. Elle leur a témoigné de la mauvaise volonté quand ils inclinaient vers la paix; cette femme, qui était généralement gracieuse, a été volontairement désobligeante et presque grossière.
A-t-elle été seule à ne pas comprendre son devoir? En temps normal, l'étiquette ou la dignité personnelle eussent peut-être obligé M. Ollivier à supporter sans mot dire des froissements, quitte à faire savoir plus tard qu'il n'y avait pas été insensible ; dans ces circonstances tragiques, quand ils sentaient ou croyaient sentir derrière ces mauvais procédés une intrigue politique et l'action
1. Archives de Vienne. Télégramme de Metternich en date de Paris, 6 juillet, 7 h. 10.
2. Archives de Vienne. Lettre de Metternich du 8 juillet 1870..
de tout un parti, les ministres avaient le droit et même le devoir de provoquer une explication franche et complète, et ils ont eu grandement tort de rester dans l'équivoque. Le 44 au soir et le 15 au matin, lorsque par deux fois l'Impératrice assistait au Conseil, ils devaient ou s'opposer à cette présence insolite ou en profiter pour exposer devant elle toute l'histoire de l'incident et de la négociation, pour lui montrer tous les aspects de la question, pour la mettre à même et en demeure de se prononcer en connaissance de cause. Qu'elle ait désiré la guerre et quelle ait grandement contribué à créer autour de l'Empereur, malade, impressionnable et indécis, une atmosphère de guerre, cela n'est pas douteux. Elle ne mérite pas, dans une galerie des reines de France, une place d'honneur à côté de Blanche de Castille et d'Anne d'Autriche ; elle ne s'est pas assuré dans le cœur du peuple français la même place que l'impératrice Joséphine. Les ministres, responsables avec l'Empereur des événements et du désastre, ont le droit de dire qu'ils n'ont trouvé dans l'Impératrice ni concours utile ni bienveillance foncière ni même les égards apparents, mais ils n'ont pas le droit de rejeter sur elle tout le poids qui les accable, parce qu'il ne paraît pas qu'ils aient fait aucun effort pour essayer d'éclairer son jugement faussé, de combattre les influences de parti et de cour, de faire intervenir auprès de la femme un mari qui n'avait plus toute son affection, ni toute sa confiance, mais qui, étant l'Empereur, pouvait finalement avoir le dernier mot. En définitive l'impératrice Eugénie n'était pas une Catherine II ou une Marie-Thérèse ; tant qu'elle n'était pas régente,
elle n'avait même pas les pouvoirs et l'autorité morale d'une reine Victoria. Pourquoi lui a-t-on laissé jouer un rôle que la Constitution ne lui assignait pas? Assiste-t-elle aux conseils comme membre participant ou comme une femme inquiète qui veille sur son mari malade? On n'en sait rien. Elle pèse visiblement sur Napoléon III; on ne saurait trop lui reprocher de ne pas avoir fait connaître aux ministres l'état de santé de l'Empereur, qui eût inquiété la famille d'un particulier et qu'il était criminel de dissimuler au gouvernement de la France. Mais l'Impératrice n'était pas présente aux premiers conseils tenus après le 3 juillet, sous quel prétexte s'est-elle trouvée avec les ministres aux réunions du 14 et du 15?
Permettrait-on à une infirmière d'assister, sous prétexte d'accompagner son malade, aux délibérations d'un conseil de famille? Si la présence de l'Impératrice était justifiée par la gravité de l'état de l'Empereur, n'était-ce pas plus qu'il n'en fallait pour incliner tous les ministres irrésistiblement vers la paix? Ou la souveraine serait-elle venue là par hasard pour fasciner de ses regards son époux vacillant et faudrait-il accueillir cette tradition conservée dans la famille d'un des ministres du 2 janvier, — qui n'était pas M. Emile Ollivier, — et qui nous la montre réveillant l'Empereur la nuit pour l'empêcher de céder aux instances des gens raisonnables et lui arracher la promesse de déclarer la guerre? S'il en est ainsi, comment s'expliquer que des ministres qui se croyaient constitutionnels, se soient résignés, sans mot dire, à délibérer devant elle et n'aient pas même provoqué de sa part la moindre explication ?
Quoi qu'elle ait essayé de faire croire à la postérité, elle a voulu la guerre, elle y a poussé de toutes ses forces, sa responsabilité morale est terrible, et les précautions qu'elle a prises plus tard pour la dégager montrent bien qu'elle en a eu conscience. Mais sa responsabilité légale n'a commencé que le 28 juillet, après le départ pour l'armée de l'impérial infirme, et, si coupable que soit la souveraine, ce n'est pas à elle qu'un tribunal imputerait, comme au principal auteur du mal accompli, la responsabilité des décisions prises le 14 et le 15 juillet.
Si la responsabilité de l'Empereur et même celle de l'Impératrice sont atténuées, est-ce de M. Ollivier, éternel aspirant à une effective présidence du Conseil et plus que jamais ministre de la parole dans les fatales séances de juillet 1870, qu'il serait juste de dire : Il a voulu la guerre ?
Jamais sa bonne volonté n'a été plus grande et jamais son impuissance n'a été plus manifeste. En quel temps et en quel pays un premier ministre aurait-il supporté les incartades, les motu proprio de M. de Gramont et les mises au pied du mur du maréchal Le Bœuf ? Ni la prétendue compétence d'un diplomate qui s'est jeté tête baissée dans la guerre sans avoir contracté les alliances qui s'étaient offertes à son pays, ni celle d'un soldat qui n'a su préparer ni la mobilisation ni un plan de campagne ne les justifient d'avoir passé outre aux obligations de la solidarité ministérielle. Ni la gravité des circons-
tances, ni les nécessités d'une prompte décision, ni les exigences du patriotisme ne justifient M. Ollivier d'avoir supporté des écarts qui n'étaient pas seulement des impertinences à son endroit, mais une sorte de chantage politique, un reniement des décisions prises en conseil par tous les ministres, des cavaliers seuls dansés au moment le plus inopportun et faits pour contrarier l'action de celui qui croyait diriger le ministère.
M. Ollivier était l'éloquence même, et l'éloquence était un de ses moyens d'action et de séduction au Parlement, au conseil, dans les académies, dans la conversation même. Napoléon III y était très sensible, et, un jour qu'on rabaissait devant lui le talent de l'orateur pour faire valoir celui de Rouher, Napoléon III répondit avec un accent pénétrant : « Oui, Routier a un grand talent, mais Ollivier, c'est le poète de la parole'. » Il n'y a pas de médaille sans revers, de don précieux sans contre-partie, et malheureusement l'orateur a, dans cette crise, soutenu avec le même talent des thèses contradictoires. Le 13 juillet au matin, il est assez heureux pour entraîner la majorité du conseil et le souverain lui-même qui s'est laissé chambrer la veille au soir par les intrigants de Saint-Cloud. Le 14, quand il a été retourné luimême par la production de dépêches où une compétence, pour parler comme Filon, se hâte de voir d'irréparables offenses, sans analyser le texte et le contrôler, sans en rechercher les altérations possibles, il plaide contre lui-même, contre son sens intime qui
1. Revue de Genève, n» 9, mars 1921, article de Mme Ollivier.
est d'accord avec le sens commun, il paraît mener ceux qui l'entraînent, il défend avec un incomparable brio une thèse qui n'est pas la sienne, il parle en grand virtuose en dépit d'une maladresse qui lui écbappe dans une de ses répliques, et qui lui échappe précisément parce qu'il veut concilier deux contraires, son horreur de la guerre, sa conviction qu'on pouvait encore l'éviter et l'ardeur belliqueuse des Le Bœuf et des Gramont et le chauvinisme de ses anciens adversaires d'extrême droite, dont les interruptions approbatives et les applaudissements, nouveaux pour lui, l'entraînent et le grisent.
Il serait injuste de ne voir en M. Ollivier qu'un orateur. Il avait des connaissances très variées, il avait lu et il possédait les poètes, les philosophes, les historiens, les anciens et les modernes, les classiques et les romantiques, les auteurs français et les auteurs étrangers. Il évoquait volontiers le passé, il y puisait des enseignements, des arguments, des justifications. Il était jurisconsulte; avocat, il avait plaidé; à la tribune il plaidait encore, il se saisissait du thème proposé, il le développait avec une excessive facilité. C'est ainsi que le 13 juillet, mis au courant entre deux portes par M. de Gramont d'une conversation commencée avec M. de Werther, ambassadeur de Prusse, il est tout de suite au point et appuie une suggestion de son collègue que Guillaume Ier et Bismarck ne pouvaient que mal interpréter.
Était-il préparé à surveiller le règlement d'une affaire d'État en collaboration avec un ministre des Affaires étrangères, plus que confiant en lui-même, trop porté à dissimuler ses correspondances et le
détail d'une négociation? Croyait-il être au courant et a-t-il connu en 1870 la moitié des textes qu'il a cités dans son livre?
Il était trop averti pour ne pas savoir qu'un ministre des Affaires étrangères a besoin de longs jours et d'une étude patiente pour se mettre au point. Il n'avait fait au quai d'Orsay qu'un intérim d'un mois. « Où aurais-je pris le temps, a-t-il écrit très justement, de lire tout notre dossier diplomatique dans les quelques jours de mon intérim' ?» Confiant, trop confiant à coup sûr, il comptait sur la promesse qu'on lui avait faite de lui communiquer les dépèches importantes, et, pour le reste, il s'en remettait au jugement et à la compétence du collègue dont il avait proposé la nomination à la signature impériale, aux lumières de l'Empereur luimême, puisqu'il admettait que cette collaboration de l'Empereur et du conseil, de l'Empereur et des titulaires de portefeuilles était le dernier mot de la sagesse politique. Absorbé par ailleurs par la direction des services de la chancellerie, par les luttes de tribune, par les devoirs mondains, par la direction de la politique générale qu'il était préoccupé de conserver ou de ressaisir, quand elle lui échappait, il n'était renseigné par son collègue des Affaires étrangères qu'autant que celui-ci le jugeait à propos, et il ne corrigeait pas la discrétion excessive de M. de Gramont par l'étude attentive des informations de presse et des articles de publicistes compétents : « Je ne lisais jamais un journal, a-t-il dit, si ce n'est les journaux révolutionnaires que je surveillais particulièrement2. »