Empire libéral, XIV, ix. 9, passim
Alors pourquoi ne pas donner satisfaction aux autres ? M. Ollivier ne s'aperçoit pas qu'il se contredit lui même. Il est entraîné dans un tourbillon, halluciné par la défense de la mauvaise cause qu'il plaide, suggestionné par des gens qui lui ont fait croire ce qu'ils ont voulu, qui lui ont comme insinué une volonté contraire à la sienne et suggéré des arguments qu'en pleine possession de lui-même il a toujours réfutés, des opinions qu'il déteste, une décision qu'il condamne. Il est victime des circonstances, des hommes, d'un système. Il aurait dû comprendre que l'Empereur avait des secrets pour lui, et l'abandonnait au moment même où il paraissait lui témoigner le plus de confiance et d'amitié, que son ministre des Affaires étrangères engageait le gouvernement et le pays lui-même sans le consulter, faisait un tri à son intention dans le courrier du Quai d'Orsay, paraissait lui communiquer les dépêches essentielles, mais lui dissimulait des à côté, des rapports, des correspondances d'agents secondaires qui jettent des clartés inattendues sur une situation, donnent aux choses leur véritable aspect et permettent à l'homme d'État d'asseoir une opinion. M. Ollivier était trop intelligent pour ne pas comprendre qu'il était mal entouré, mal soutenu dans cette crise par qui aurait dû le défendre, mal servi par qui aurait dû être en collaboration et en union intime avec lui. Il avait un sentiment trop délicat du point d'honneur pour abandonner l'attelage au passage du gué, trop d'amour-propre pour s'avouer que l'essai loyal qu'il avait essayé d'un partage de pouvoir et de responsabilités l'avait conduit à une impasse, et il a été débordé par des événements qu'il
n'avait pas dépendu de lui de prévenir, dont il a essayé dans la mesure de ses forces de conjurer les effets, mais dont des volontés autres que la sienne ont précipité le cours. De n'avoir pas su résister aux prétendus interprètes d'une opinion frelatée, rejeté des collaborations funestes, mis l'Empereur en demeure de choisir entre sa politique et celle de M. de Gramont, de n'avoir pas su ou voulu reconnaître son impuissance et la faillite de son système il est responsable; pas plus que l'Impératrice, femme ardente et impulsive, qui a été mauvaise conseillère parce qu'elle était mal entourée, mais qui n'avait pas la décision, pas plus que l'Empereur, qui peut-être n'a pas tout su et qui était en état de défaillance physique et intellectuelle, M. Ollivier, qui n'avait pas le contrôle de la négociation et à qui des parties essentielles en ont été dissimulées, qui n'a pas toujours eu la décision ou qui n'en a pas été le maître, n'est tout à fait responsable de la tournure qu'a prise l'incident Hohenzollern et de la déclaration de guerre.
Si tout cela est exact, si la responsabilité de ces personnages qui tiennent cependant le devant de la scène nous apparaît comme atténuée par l'action qu'un autre a exercée à côté et en dehors d'eux, il faut achever de déterminer maintenant le rôle joué par l'homme qui, du côté français, a tenu tous les fils de la négociation, reçu et lu télégrammes et dépêches, donné toutes les instructions : le duc de Gramont, ministre des Affaires étrangères.
M. de Gramont paraissait avoir tout pour lui : la naissance, — il portait un des plus beaux noms de France — , un mérite et une culture qui lui auraient assuré, ses origines eussent-elle été des plus humbles, une situation très en vue dans quelque carrière où il se fût engagé, un goût pour la vie sérieuse dont il faut lui savoir d'autant plus de gré que nul ne lui eût fait grief de se borner à fréquenter les grands cercles, à donner des fêtes ou à lancer la mode, les avantages extérieurs des vieilles races où le sang a été assez renouvelé pour ne pas s'appauvrir, en un mot, tout ce que peut désirer un homme venu au monde sous une heureuse étoile, et il ne paraissait pas douteux que, s'il entrait dans les fonctions publiques, ses dons naturels, son instruction variée, sa connaissance du monde lui permettraient de servir avec éclat son pays sous Napoléon III, comme plusieurs de ses ancêtres avaient fait au temps des rois.
On ne saurait recourir, pour se représenter un homme qui a exercé autant d'influence sur les destinées de son pays, à un témoignage plus sûr que celui de ses contemporains. Le général du Barail, qui Ta bien connu, nous le montre « apparenté aux plus grandes familles d'Europe, faisant partie de cette aristocratie internationale, qui vit en quelque sorte en dehors et au-dessus des races humaines; ancien élève de l'École polytechnique, ayant, par conséquent, une certaine valeur personnelle, grand, magnifique, portant au-dessus du niveau moyen une tête un peu petite, mais altière et pourtant séduisante, le duc Agénor de Gramont, le bel «Agénor», comme nous l'appelions déjà au lycée... » L'auteur de ce
portrait légèrement ironique souligne les défauts qu déparent les qualités du modèle : une tendance à négliger ou à mépriser ce qui préoccupe les autres, une confiance en soi qui ne va peut-être pas jusqu'à la suffisance, mais qui en est voisine, une aptitude, qui lui était commune avec quelques mathématiciens, à raisonner juste sur des données qui peuvent être fausses ou qui tout au moins n'ont pas été vérifiées.
M. Ollivier lui savait gré de voir les choses à vol d'oiseau et d'ignorer les astuces de la diplomatie. Comme les hommes d'État ne sont pas tous des modèles de franchise, il n'eût pas été si mauvais de savoir démêler leurs trames ou tout au moins de les soupçonner. A la tête d'un grand service, c'est un défaut de se perdre dans les détails ; encore faut-il se mettre au courant, quand on a la charge de donner des instructions aux ambassadeurs, de la situation politique des pays où ils sont accrédités, et, si l'on ne peut pas dépouiller soi-même toute la correspondance, d'en demander un résumé au directeur des affaires politiques. L'homme qui occupait le poste en 1870, M. Desprez, ne manquait ni d'expérience ni de vigilance ; son information très minutieuse et très sûre aurait permis au ministre de s'éclairer : y a-t-il eu recours et a-t-il tenu compte, comme il aurait fallu, des avis de ce plébéien blanchi sous le harnais?
Sur le ton tranquille du gentilhomme qui affecte de ne pas élever la voix, du diplomate correct qui ne veut faire état que des documents publiés par les autres, M. de Gramont, qui a le livre de Benedetti sous les yeux, affirme en 1872 que le gouvernement savait qu'en 1869 des pourparlers confidentiels avaient eu
lieu à Berlin et n'avaient pas abouti'. Le gouvernement de 1869 l'avait su en effet; M. de Graraont le saura et en parlera, dans une circulaire du 21 juillet 1870, mais « comme d'une circonstance moins connue jusqu'à ce jour ». C'est Benedetti qui, attaqué de toutes parts et désireux de se justifier, a, dans la seconde quinzaine de juillet 1870, exhumé ce détail dans les archives de 1869. Metternich, mis au courant, s'étonne que l'on ait tant tardé à faire valoir cet incident. « Le ministre, écrit-il, m'avoue son ignorance complète de ce fait et s'épanche en récriminations amères sur la manière dont se faisait la diplomatie en France2. »
Les sévérités de M. de Gramont visent-elles ceux qui ont vu le dauger en 1869 et qui l'ont signalé, elles seraient déplacées. Visent-elles les pilotes, qui, tenant la barre en 1870, ont négligé de regarder la carte et d'identifier les récifs, on y souscrit sans réserves.
C'est le 3 juillet 1870 que la candidature du prince de Hohenzollern au trône d'Espagne a été officiellement annoncée à Paris. M. de Gramont veut bien convenir que « depuis le 17 juin il circulait quelques vagues rumeurs sur les dispositions personnelles du maréchal Prim » ; mais il ajoute que « rien, ni dans ses actes, ni dans son langage n'avait pu préparer les esprits à un retour vers un projet abandonné depuis un an 3. » C'est bientôt dit, M. de Gramont oublie que Napoléon III l'a prié par une lettre du 17 juin de faire vérifier par l'ambassadeur de France à Madrid, Mercier de Lostende, l'exactitude des bruits relatifs à la candi-