‹ L'Incident HohenzollernChapitre 15 sur 159 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ce fut le 3 juillet dans la soirée, écrit M. de Gramont à la première ligne de son premier chapitre \ qu'un télégramme de Madrid apprit au gouvernement français que le prince de Hohenzollern, d'accord avec le maréchal Prim, avait posé sa candidature au trône d'Espagne. Ce qui est vrai, c'est que c'est à dix heures du soir que M. de Gramont se rend à la Chancellerie pour mettre au courant M. Ollivier et qu'en l'absence du Garde des Sceaux, qui a passé cette journée du dimanche à la campagne, il lui laisse ce billet : « Je vous écris sur votre bureau pour vous dire que je suis venu vous informer que Prim a offert la couronne au prince de Hohenzollern qui Va acceptée. C'est très grave 1 Un prince prussien à Madrid. J'ai vu l'Empereur, il en est très mécontent. Tout en restant officiellement et ouvertement dans notre rôle d'abstention, il faut faire échouer cette intrigue... A demain pour plus de détails. . . Tout à vous. »

1. De Gramont, La France et la Prusse avant la guerre, p. 13.

C'est à midi et demi que M. de Gramont a reçu le télégramme de Mercier de Lostende et non dans la soirée. Il a vu l'Empereur à Saint-Cloud ; il a télégraphié à Mercier de Lostende à Madrid. Il a télégraphié à Benedetti, qui devait aller faire une saison aux eaux de Wildbad, de différer son départ, et, comme il apprend que l'ambassadeur a quitté Berlin l'avantveille, il expédie un télégramme détaillé à Le Sourd, le chargé d'affaires qui remplace Benedetti. Il n'a pas perdu son temps ; ce qui étonne un peu, c'est qu'il ne se soit pas, dès la première heure, mis à la recherche de M. Ollivier.

Le Garde des Sceaux eut un triste retour à la Chancellerie, au soir de ce beau dimanche de juillet, la nouvelle que lui communiquait son collègue des Affaires étrangères lui apparaissait comme une menace de guerre, et quatre jours plus tôt, il avait dit au Corps législatif : « Je réponds à l'honorable M. Jules Favre que le gouvernement n'a aucune inquiétude, qu'à aucune époque le maintien de la paix en Europe ne lui a paru plus assuré. De quelque côté qu'il tourne ses regards, il ne voit aucune question irritante engagée. » Et certes, il était sincère le 30 juin. S'il avait donné des assurances pacifiques à ses auditeurs, c'est qu'il était lui-même parfaitement tranquille et parfaitement résolu à ne pas troubler la paix.

On ne peut pas dire que la guerre a abrégé ses jours, puisqu'elle a coupé sa longue carrière en deux parties presque égales. Mais s'il a consacré la première partie de son existence à préparer son accession au pouvoir, il n'a pas dépensé moins de talent et de

persévérance dans la seconde à repousser les responsabilités que les anciens adversaires et les indifférents faisaient peser sur lui depuis 4870.

« La paix sans aucune arrière-pensée, telle est la seule politique à laquelle je puisse m'adapter », avaitil écrit à Walewski le 1er janvier 1867. Il affirme qu'il tint le même langage à l'Empereur dans la conversation qu'il eut avec le souverain dans l'automne de 1869, avant de constituer le fameux ministère du 2 janvier, et il constate avec désespoir : a Et cependant, c'est ce ministère qui a été obligé à la déclarer. Cela rappelle les musiciens de Roméo et Juliette qui, conviés au festin nuptial, arrivèrent pour chanter les complaintes de la sépulture. Il est peu d'histoires aussi tragiques que celle-là. »

Quand on se rappelle les précautions prises par Bismarck pour ne pas découvrir son Roi, pour se cacher lui-même et ne mettre en avant que le prince Léopold, ce qui frappe le plus, c'est la surprise de M. Ollivier la nuit où la menace lui fut brusquement révélée, c'est le contraste qu'il marque si fortement entre sa volonté de paix et les réalités belliqueuses qui se sont imposées à lui au mois de juillet, et où il croit trouver sa justification, comme si le hasard seul avait joué dans la crise où nous touchons, comme si des intelligences et des volontés n'avaient pas préparé les événements, comme s'il eût été tout à fait impossible à d'autres intelligences et à d'autres volontés d'en détourner le cours.

M. de Gramont et ses collègues, les publicistes favorables au régime impérial, donnent l'impression le 4 juillet de gens qui dormaient d'un sommeil paisible

et qu'un affreux cauchemar a réTeillés en sursaut. Auraient-ils manqué de perspicacité?

M. de Gramont ne cache pas à Mercier l'impression que Leurs Majestés ont ressentie en recevant communication de son télégramme. En Angleterre, un Palmerston, un Clarendon ou un Granville l'aurait peut-être lu à ses collègues avant de le mettre sous les yeux de la Reine et cette question de procédure a bien son importance; quoi qu'il en soit, le ministre recommande à l'ambassadeur de combattre avec ténacité l'intrigue ourdie par Prim, mais avec tous les ménagements nécessaires. « Pour y parvenir, il faut autant de tact, de prudence et de réserve que d'adresse et d'énergie. Agissez sur la presse et sur vos amis sans vous compromettre '. » C'est le langage du diplomate qui donne des instructions à un autre diplomate, jugé peut-être inattentif ou peu habile.

Est-ce aussi le professionnel ou le ministre très sensible aux impressions de Leurs Majestés qui a donné l'ordre à Le Sourd d'interroger M. de Tbile? Le sous-secrétaire d'État répond naturellement que le gouvernement prussien ignore absolument cette affaire et qu'elle n'existe pas pour lui (télégr. du 4 juillet). M. de Thile donne à Le Sourd l'impression d'un homme qui veut sauvegarder la responsabilité apparente du Cabinet du Roi et se ménager le moyen de se dégager éventuellement. Son attitude était assu-

Page 1