La France et la Prusse, p
que s'il obtient des excuses du Roi, ou, tout au moins, un désaveu, dont il puisse se targuer devant le Corps législatif et l'opinion française. Il envoie le 10, à 1 heure 25 du soir, à Benedetti, cet étrange télégramme :
« Ecrivez-moi une dépêche que je puisse lire aux Chambres, ou publier, dans laquelle vous démontrerez que le Roi a connu et autorisé l'acceptation du prince de Hohenzollern, et dites surtout qu'il vous a demandé de se concerter avec le Prince avant de vous faire connaître ses résolutions.
M. Benedetti ne doit pas négocier pour obtenir le retrait de la candidature, mais pour assurer un succès à M. de Gramont, en humiliant le roi de Prusse. M. de Gramont ne compte qu'avec l'opinion publique française. Entendrait-il par là l'opinion que le public doit avoir des capacités du Ministre des Affaires étrangères de France? C'était vraiment chose secondaire pour quiconque n'était pas M. de Gramont lui-même, et la négociation ne pouvait pas aboutir aussi tôt que le souhaitait l'impatience du Ministre.
Le 10 juillet, dans la soirée, le roi Guillaume arrêtait M. Benedetti sur la promenade d'Ems, pour lui dire qu'il n'avait pas encore de réponse du prince Léopold qui, étant en excursion sur les rives du lac de Constance, n'avait pas encore rejoint son père. Ce n'est pas un progrès matériel de la négociation, mais c'est une avance. Le Roi n'eût pas abordé l'ambassadeur pour lui faire entendre qu'il lui tardait de lui communiquer une réponse négative.
M. Benedetti ne peut pas s'y tromper, mais il est éperonné, talonné, par M. de Gramont; dépêches,
télégrammes, réclament une réponse du Roi, négative ou affirmative Pour un succès de tribune, on rompra la négociation; peu importe le fond, il faut sauver les apparences.
Le H au matin, M. Benedetti, reçu par le Roi, devient plus pressant si pressant que l'interlocuteur prend ombrage de cette insistance qui ressemble à une menace. A l'indiscrétion du messager de M. de Gramontil répond en maintenant sa position; il n'a pas agi en roi, mais en chef de famille; il n'a pas interdit au prince Léopold de poser sa candidature, il ne lui interdira pas de la retirer. Voilà pour la forme. M. de Gramont, qui refuse de comprendre la position du Roi, qui continue, dans son cabinet du quai d'Orsay, son raisonnement unilatéral — ce qui est bien fâcheux pour un négociateur — néglige l'autre côté de la question, la contrepartie : « après me l'avoir demandé plusieurs fois, dans le cours de l'audience, le Roi, avant d'y mettre fin, annonce M. Benedetti, m'a vivement engagé à vous télégraphier, en son nom, qu'il croyait recevoir ce soir ou demain une communication du prince Léopold qui a dû rejoindre son père à Sigmaringen et qu'il s'empresserait de me donner une réponse définitive ». Voilà ce que Benedetti pouvait télégraphier, dès 1 heure 1/2 de l'après-midi (heure allemande). Une heure plus tard il annonçait le départ de M. de Werther pour Paris, et il donnait cette indication précise et précieuse : « J'ai cru comprendre, d'après ce qu'il m'a dit, qu'il n'a d'autre mission que de chercher à vous démontrer la sincérité des sentiments du Roi. . . » A cinq heures du soir, il écrivait : « S. M. me laisse deviner, et elle me fait
donner à entendre par son entourage, ainsi que vous le répétera M. de Werther, que le prince doit renoncer spontanément à la couronne qui lui a été offerte, et que le Roi n'hésitera pas à approuver sa résolution. »
M. de Gramont ne recevra cette lettre que le 12, avant de voir M. de Werther. Mais le télégramme est suffisamment explicite et M. de Gramont, le diplomate, le ministre secret, qui cachait à M. Ollivier luimême des confidences faites en juin par l'Empereur sur les négociations conduites avec l'Autriche et l'Italie, pouvait attendre la suite sans impatience, si le ministre n'avait pas été « aux prises avec l'opposition intraitable de la Chambre », pour parler comme M. Ollivier1, entendez par là une question d'Arago, posée, paraît-il, d'une voix tonitruante, — Arago est un opposant et il voudrait savoir si la conversation engagée à Ems ne déborde pas la question Hohenzollern — et une tempête véritable venue de la Droite qui ne permet pas à M. de Gramont de répondre fût-ce un mot à Emmanuel Arago.
Cette attitude produit une impression différente sur M. Ollivier et sur M. de Gramont. A six heures du soir, M. Ollivier 2 écrit à l'Empereur pour la lui signaler. « La Droite déclare tout haut que l'affaire Hohenzollern ne doit être considérée que comme un incident. . ., les uns et les autres annonçaient tout haut l'intention d'attaquer le Cabinet s'il s'arrêtait après le dénouement de l'affaire Hohenzollern. M. Thiers s'ex-