Id
biage ; il trouve le cousin très agité tandis que Benedetti lui a paru très tranquille et plein de sang-froid. Il est bien mieux disposé pour l'ambassadeur que Gramont lui a dépêché que pour le ministre lui-même. Il est à la fois sous l'impression de la déclaration ministérielle du 6 et de propos plus ou moins exactement rapportés, et, le 10 juillet, il se plaint à la neine Augusta de la morgue autrichienne du ministre français. Le 11, il raconte à sa femme la seconde audience de Benedetti, et il le fait dans des termes identiques à ceux que Benedetti emploie dans sa dépêche à M. de Gramont. Au prince Antoine qui lui a fait entendre qu'il n'attendait pour retirer la candidature qu'un ordre du Roi, il a répondu qu'il n'en ferait rien, mais que si la rupture venait de son côté, il acquiescerait (avec joie) et il lui a envoyé le colonel Strantz avec une lettre où il lui a fait part de toutes les nouvelles alarmantes qu'il a reçues, de tous les propos exacts ou controuvés qui lui ont été rapportés.
Quand on compare les lettres du Roi à la Reine, qui sont des lettres intimes et où Guillaume Ier se livre tout entier, et les dépêches où Benedetti rapporte les paroles du Roi à M. de Gramont, l'on n'y relève aucune contradiction. Le Roi a pris une attitude que lui commande le souci de sa dignité, il a laissé la décision aux Hohenzollern, mais il désire que cette décision soit conforme aux vœux de Napoléon III. Le prince Antoine, atteint dans son orgueil, se fait prier. M. de Gramont, qui cherche un succès diplomatique, insiste et devient indiscret ; M. Ollivier, qui est pacifique, mais nerveux, ne peut ou ne sait calmer son collègue. Benedetti craint de choquer le Roi, mais craint encore plus de
déplaire à son chef. Bismarck guette, attend, surveille ' . Deux hommes sont vraiment pacifiques : Napoléon III, qui dit à Vimercati, son confident, son intermédiaire auprès de Victor-Emmanuel : « si on renonce à la candidature sous n'importe quelle forme, il n'y aura pas de guerre2 », et le roi Guillaume qui écrit à sa femme, à la date du 11 : « Dieu veuille que les Hohenzollern se rendent à la raison 1 » Quel dommage que des raisons de convenance et de dignité protocolaire aient empêché les deux souverains de régler directement la difficulté, qu'il y ait eu à Ems un Abeken, âme damnée de Bismarck, à Paris, un ministre aussi peu expert en négociations diplomatiques que M. Ollivier avec un collègue aussi hautain et aussi obstiné que M. de Gramont, et à tous égards aussi peu sûr! L'homme qui ordonnait à Benedetti, le 11 juillet, à six heures du soir, de hausser le ton, avait la veille déclaré à lord Lyons que le maintien de la candidature du prince Léopold au trône d'Espagne entraînerait la guerre entre la France et la Prusse, mais que le retrait de celte candidature avec l'approbation du roi de Prusse terminerait tout le différend (Dépêche de Lyons à Granville du 10 juillet). M. de Gramont croit confondre tous ses adversaires allemands, français ou neutres, en établissant que le prince Léopold n'avait accepté les offres de Prim qu'avec le consentement du Roi. S'il les repoussait le
11 ou le 12 juillet, ce ne serait certainement pas sans l'aveu du Roi.
1. Fester, 451. Lettre du roi Guillaume à la reine Augusta du
12 juillet 1871.
2. Id., 405. C'est une lettre de Vimercati à Victor-Emmanuel.
Quoi qu'il en soit, le dénouement approchait, on l'attendait à Ems, où l'on aurait été informé plus tôt si le colonel Strantz n'avait pas manqué une correspondance à Bruchsal où il devait changer de train et s'il n'était pas arrivé à Sigmaringen dans la nuit du 11 au 12 juillet, au lieu d'y être vingt-quatre heures plus tôt. On attendait aussi la solution à Paris, où un Conseil des Ministres eut lieu le 12 aux Tuileries sous la présidence de l'Empereur. Nous n'avons malheureusement pas les procès-verbaux des conseils tenus par les ministres du 2 janvier. Du récit de M. Ollivier nous pouvons inférer que M. de Gramont communiqua les dernières dépêches de Benedetti, qu'une discussion eut lieu, que des divergences d'opinions se manifestèrent entre une majorité conciliante et le fringant titulaire des Affaires étrangères. A midi 45, après le Conseil, M. de Gramont télégraphie à Benedetti : « Notre dessein n'a jamais été de provoquer un conflit. . ., nous ne pouvons refuser au roi de Prusse le délai qu'il nous demande. »
A midi 45, il parlait en mandataire de ses collègues et de la France.
Une heure plus tard commençait ou recommençait son action personnelle, et quelle action, hélas !
A 1 h. 40 il envoyait de son cru, sans consulter personne, un second télégramme à M. Benedetti : « Employez votre habileté, je dirai même votre
adresse, à constater que la renonciation du prince de Hohenzollern vous est annoncée, communiquée ou transmise par le roi de Prusse ou son gouvernement. C'est pour nous de la plus haute importance. La participation du Roi doit à tout prix être consentie par lui ou résulter des faits d'une manière saisissable. »
Du texte même de ce télégramme il résulte : 1° que M. de Gramont avait à 1 h. 40 non seulement la certitude morale, mais la certitude de fait de la renonciation du prince Léopold, bien qu'il ne veuille l'avoir apprise 1 que vers 3 heures, à la fois par une communication officielle de M. Olozaga et par un télégramme d'agence; 2" qu'à cette heure, et bien que la dépêche de renonciation fût, d'après lui, rédigée de manière à froisser le sentiment public, c'est-à-dire le sien, et celui de ses amis, il avait assez de sang-froid pour se contenter de cette satisfaction très substantielle et qu'il pensait contenter aussi la partie belliqueuse de l'opinion en donnant à entendre que le roi de Prusse n'était pas étranger à la décision prise par les princes de sa famille.
M. Emile Ollivier avait appris la nouvelle vers deux heures ; comme il traversait le jardin des Tuileries pour aller à la Chambre, un employé du ministère de l'Intérieur lui avait remis une copie de la dépêche en clair expédiée par le prince Antoine à Olozaga pour lui annoncer la grande nouvelle, et il est très peu vraisemblable qu'une copie toute pareille n'ait pas été remise au même moment, et peut-être plus tôt au Ministre des Affaires étrangères. Comme tous les