Emp. lib., XIV, VI, 3, p
En effet, l'affaire avait changé de caractère ; un télégramme d'Abeken à Bismarck expédié à 3 h. 50 l'avait mis au courant de la situation et lui avait remis le soin de décider si la nouvelle prétention du comte Benedetti et le refus qui lui avait été opposé, « devaient être communiqués immédiatement à nos ministres à l'étranger et à la presse ». En même temps, l'aide de camp du Roi, le prince Radziwill rédigeait un compte rendu de ce qui s'était passé entre Guillaume Ier et M. Benedetti ; à quelques variantes près, le texte du prince Radziwill est tout à fait conforme aux renseignements donnés par M. Benedetti. Les variantes n'ont d'intérêt que pour M. de Gramont qui cherche à se justifier en accablant son ambassadeur. De même, il importe peu qu'Abeken ait modifié dans son télégramme à Bismarck le rapport de Radziwill ; cette critique des textes n'a, dans l'espèce, d'intérêt que pour M. Ollivier.
La modification avait si peu d'importance que Roon et de Moltke, qui étaient ce soir-là les hôtes de Bismarck, furent si atterrés à la lecture du télégramme qu'ils en oublièrent de boire et de manger. Cette scène est trop connue, elle a produit trop d'impression en Allemagne même lorsque le chancelier de fer, congédié par Guillaume II, ouvrit toutes les écluses et livra tous ses souvenirs à la publicité, sans se soucier du discrédit qui pouvait- en rejaillir sur son pays et sur lui-même — qu'est-ce qu'un Allemand, un grand Allemand ne peut pas se permettre ? — pour qu'on la
raconte en détails et qu'on épilogue longuement. Tout le monde voit Bismarck prendre le crayon, biffer la moitié ou les deux tiers des mots, relire à ses deux convives, dont les traits tirés se détendent et dont l'appétit se réveille, « la rédaction qui condensait la dépêche », pour parler comme le grand homme luimême. « Voilà qui sonne tout autrement maintenant, fait-il dire à Moltke; auparavant on eût cru entendre battre la chanade ; à présent, c'est comme une fanfare en réponse à une provocation1. »
La dépêche envoyée d'Ems annonçait que le Roi avait donné satisfaction à la France sur le fond, mais avait refusé et même un peu rudement d'en donner aucune autre. Le texte condensé ne disait pas le contraire, mais faisait si bien ressortir l'impatience du Roi qu'un esprit prévenu pouvait s'y arrêter assez pour oublier la concession fondamentale. On pouvait aussi relire ce texte avec soin et conclure que la malveillance voulue et préméditée dans la rédaction du communiqué n'annulait pas le retrait de la candidature, et que le retrait de la candidature restait après tout l'essentiel.
Les aveux de Bismarck justifient parfaitement la qualification, qu'on a donnée en France à sa manœuvre, de falsification de la dépêche d'Ems. En 4870, les diplomates français n'ont pas tous considéré le texte comme injurieux pour la France et les neutres n'ont pas cru que la guerre dût en sortir.
M. Benedettiditun mot dans sa relation du « caractère outrageant donné par Bismarck dans ses communications diplomatiques aux derniers incidents des