Fester
et certes on peut l'accuser de duplicité, mais on ne peut méconnaître qu'ayant engagé la partie, il l'a supérieurement jouée.
Bûcher, qui avait les pleins pouvoirs de son chef, a vu Salazar à Madrid, il est parti avec lui pour Sigmaringen. Les Hohenzollern, le prince Antoine et le prince Léopold, ont été mis au pied du mur ; ils ont demandé au Roi, chef de la famille des Hohenzollern, l'autorisation d'accepter la couronne d'Espagne. Le chef de famille a pris les responsabilités.
Officiellement, le gouvernement prussien est en dehors de la question.
Si des difficultés surgissent, si le roi de Prusse a intérêt à faire retirer la candidature, il pourra tirer son épingle du jeu sans avoir à désavouer son ministre. Il n'est engagé par aucune démarche officielle.
Au fond, c'est Bismarck qui a tout conduit, qui a encouragé Salazar, qui a tiré parti de l'orgueil du prince Antoine. Si tout va bien, un prince prussien régnera en Espagne ; si quelque rouage est faussé dans la machine si bien montée, l'Allemagne n'en souffrira pas, au contraire.
Le contretemps survient le 1er juillet. La nouvelle de la candidature, officiellement posée cette fois, est divulguée en l'absence des Cortès. La France ne se trouvera pas en présence d'un vote du Parlement espagnol auquel elle ne pourrait pas faire d'opposition sans blesser un peuple fier et ombrageux dans
ses sentiments intimes, sans faire du prince Léopold le candidat des partis qui auraient été au premier abord les moins portés à l'accueillir.
Bismarck avait beaucoup compté sur la susceptibilité des Espagnols. Il a peut-être exagéré plus tard lorsqu'écrivant ses pensées et souvenirs, il a écrit, pour mieux produire son effet : g Le noble Gid eût demandé compte à la France de son intervention dans un moment où l'Espagne allait librement élire son roi, et il n'eût pas laissé à des étrangers le soin de défendre l'indépendance espagnole '. » Il sait très bien qu'il va trop loin et que l'Espagne, émiettée en groupes incapables de s'entendre et obligés de chercher au dehors un prince qui puisse devenir un arbitre, n'est guère en état d'intervenir dans un conflit européen. Néanmoins, dans la partie qui est engagée en Europe depuis 1866 et où les joueurs peuvent être entraînés du terrain diplomatique sur le terrain militaire, rien n'est à mépriser et Bismarck peut surestimer dans ses Souvenirs la valeur de l'Espagne, il l'a trop exactement évaluée dans la note qu'il a dictée pour le Roi pour que ses assertions postérieures puissent nous faire illusion. L'erreur de date commise dans la transcription de la dépêche de Salazar était très fâcheuse pour la combinaison ; c'est un accident, et peut-être Bismarck ne comptait-il pas sur cet accident-là. Mais un joueur aussi expérimenté que lui sait très bien que la fortune peut le trahir à un moment de la partie, et ce qu'il peut faire, ce qu'il fait, c'est de s'assurer contre les trahisons du hasard.
1 . Bismarck, Pensées et Souvenirs. Tome II, ch. xxn, p. 96 (trad. Jaeglé).
LES RESPONSABILITES ALLEMANDES 123
Or, que risque-t-il dans sa villégiature de Varzin ? S'est-il imprudemment découvert? En aucune façon. Si Prim est attaqué aux Cortès, si une conversation délicate s'engage entre la France et l'Espagne, peut-on citer une ligne du chancelier qui le compromettra, qui compromette le ministre prussien, son pays, son Roi? Il a eu soin de ne pas écrire un mot ; à une lettre qui lui a été adressée en février il fait transmettre sa réponse oralement par Bûcher, au mois de juin. La négociation a été menée par des agents secrets, mais par des agents secrets qui sont des hommes tout à fait sûrs, à la dévotion de Bismarck, et qui rendent compte au Roi, mais après avoir pris les ordres de leur chef.
Ni le Parlement prussien, ni celui de la Confédération du Nord n'ont rien su. Aussi bien, ni la Prusse, ni la Confédération ne connaissent le régime représentatif tel qu'on le pratique en Angleterre ; ils sont là pour donner au peuple allemand cette illusion de libéralisme à laquelle ne peuvent pas se refuser, dans cette seconde partie du xix« siècle, les états civilisés de l'Europe. Quand le Landtag prussien a été gênant, Bismarck a résolument engagé la lutte contre lui, et, maintenant qu'il bénéficie du prestige des victoires de 4864 et de 1866, il sait très bien qu'avec un peu d'adresse il restera toujours à l'abri de toute attaque un peu vive.
Quelques ministres sont dans la confidence, mais le ministère prussien n'a pas eu à connaître de la question. Bismarck est tout à fait sûr de ses collègues, mais il ne les a pas mis tous au courant d'une négociation où les intérêts de l'État prussien ne sont pas engagés. Il n'a pas eu à faire jouer le fameux règle-
ment du 8 septembre 1852 qui fixe les attributions, les obligations et les droits du président du Conseil, chargé de maintenir l'unité de vues dans le Conseil et d'assurer la liaison entre le Conseil et le souverain. Il n'y a pas toujours lieu de prendre à la lettre les démentis et les rectifications de Bismarck, mais il a parfaitement le droit de dire que « le Conseil des Ministres, tenu au château, dont parlent les Mémoires du Roi de Roumanie, n'a jamais eu lieu. Le prince Antoine était logé comme hôte du Roi dans le château, et il y avait invité à dîner le souverain avec quelques-uns des ministres ' ». Il abuse de notre crédulité quand il ajoute : « C'est à peine si je crois qu'on ait fait allusion à table à la question espagnole. »
On n'a parlé que de cela, mais en conseil de famille, en conseil de la couronne, entre princes et serviteurs qui avaient intérêt à ne rien divulguer de ce qui s'était dit, puisque le succès des ambitions dynastiques des uns, et des perspectives politiques entrevues par les autres, dépendait précisément de l'exactitude avec laquelle on garderait le secret. C'étaient des hommes absolument sûrs qui avaient été conviés au dîner du prince Antoine, de rigides observateurs de la discipline comme Roon et de Moltke, des collaborateurs attachés à la fortune de Bismarck comme Thile et Delbruck, et l'on n'a vraiment rien à craindre d'eux.
Ils sont tous d'accord, et tous obligés de se soumettre à la volonté du Roi qui est seul hostile à l'acceptation de la couronne d'Espagne parle prince Léopold.