‹ L'Incident HohenzollernChapitre 74 sur 159 · Fester · texte numérisé non relu

Fester

tant d'avantages pour la Prusse. Dès lors un contretemps reste fâcheux, mais il n'est fâcheux qu'en soi, il n'entraîne aucun contre-coup. Le gouvernement prussien n'a pas été compromis, et c'est l'essentiel ; Bismarck ne s'est pas découvert, il n'a pas découvert les ministres dont il est chef, il n'a découvert ni son pays, ni son Roi. Il n'a que très peu pensé aux intérêts de l'Espagne, il ne s'est nullement préoccupé des intérêts et de l'amour -propre de la France. Conseiller prussien et conseiller allemand, il a supérieurement manœuvré ; il n'a qu'à voir venir.

Si la candidature du prince Léopold était ratifiée parles Cortès, Bismarck avait remporté un succès. Si la candidature échouait, ni le gouvernement prussien, ni l'Allemagne n'étaient ébranlés.

La transcription défectueuse de la dépêche de Salazar a été le contretemps toujours possible ou, si l'on veut, la faute commise par le partenaire dans le tour de whist. Bismarck a été mécontent, inquiet, parce qu'un des joueurs est le Roi ; il s'est tu, parce qu'il est beau joueur, il s'est tu, parce que la faute n'était pas pour déplaire au Roi.

A Varzin, d'où il suit, sans se compromettre, tout le développement de l'affaire à Ems et à Sigmaringen, il n'a pas changé d'avis ; mais, comme le Roi s'enfonce avec autant de force dans le sentiment contraire, et que la situation est sérieuse, il dit, comme son maître,

que c'est aux Hohenzollern à prendre leurs résolutions *. On aurait toujours sauvé la face.

Cependant la négociation d'Ems, les bons procédés du Roi pour Benedetti, le désistement du prince Léopold qui permettra d'éviter la guerre, après que la déclaration ministérielle française du 6 juillet et les premières tergiversations de Sigmaringen l'avaient fait prévoir avaient été pour Bismarck une grosse déception. Il allait perdre la partie; il faudrait quitter la table de jeu.

a Je télégraphiai aux miens de ne pas faire les malles, de ne pas partir ; je serais de retour auprès d'eux dans quelques jours. Je croyais à ce moment à la paix (le 12 juillet). Mais je ne voulais pas assumer la responsabilité de défendre l'attitude par laquelle on avait acheté cette paix. J'abandonnai donc le voyage d'Ems et priai le comte Eulenbourg de s'y rendre pour exposer à S. M. mon point de vue. Je parlai aussi dans le même sens avec le Ministre de la Guerre de Roon 2. »

Il était toujours sous la même impression et il voulait donner sa démission, lorsqu'il se mit à table le 13 au soir avec de Roon et Moltke. C'est en lisant tout haut la dépêche d'Abeken et en constatant que le Roi l'autorisait à la publier, qu'il se résolut à ne rien brusquer. 11 restait encore une carte à jeter sur le tapis ; un bon joueur n'abandonne jamais la partie, si

i. Fester, 451. Lettre du roi Guillaume à la reine Augusta. 2. Bismarck, Pensées et Souvenirs, p. 203.

compromise soit-elle. Une faute de l'adversaire peut la faire gagner à qui la croit perdue.

Ce qu'il y a de plus intéressant dans le récit que Bismarck nous a donné de son dîner du 13 et du travail qu'il a fait subir à l'auguste télégramme, c'est l'effet qu'il attend de ses procédés, la justesse des calculs d'un joueur qui va risquer un coup, d'une correction plus que discutable, mais qui a prévu l'impression qu'il produira sur des adversaires naïfs, et qui sait qu'ils tomberont dans le piège maladroitement, au lieu de faire constater l'incorrection par des tiers. « Ce texte, dit Bismarck, n'apporte aucune modification, ni aucune addition à la dépêche. Si, en exécutant le mandat de S. M., je le communique aussitôt aux journaux et si, en outre, je le télégraphie à tous nos ambassadeurs, il sera connu avant minuit. Non seulement, par ce qu'il dit, mais aussi par la façon dont il aura été répandu, il produira là-bas, sur le taureau gaulois, l'effet du drapeau rouge... Il est essentiel que nous soyons les attaqués; la présomption et la susceptibilité gauloises nous donneront ce rôle. . »

Bismarck avait joué avec audace, et, si l'on peut dire, le tout pour le tout. Il n'avait pas trop préjugé de la naïveté de ses adversaires ; il les avait battus en les faisant tomber dans le piège. Quoi qu'on pense de la valeur morale du procédé, il était bon pour un réaliste comme Bismarck, qui ne regarde que le résultat, puisqu'il avait réussi. Le Chancelier avait gagné la partie. C'est lui qui l'avait engagée, quand il avait, au début, lancé sur l'Espagne les Hobenzollern de Sigmaringen ; c'est lui qui lavait continuée dans des conditions difficiles en forçant la main à son maître,

au risque de se briser, s'il commettait la moindre faute. Personnellement, il n'en a commis aucune. C'est à lui que revient l'honneur, si l'on se place au point de vue allemand, ou c'est sur lui, si l'on se place au point de vue humain, que retombe la responsabilité de la rupture entre deux grands peuples : il l'a provoquée.

Les Français seraient mal venus à diminuer le rôle de Bismarck. Par ses agissements au delà des Pyrénées, sur les bords du Danube, il a tout préparé ; par sa dernière manœuvre à Berlin, il a ressaisi le gouvernail qui lui échappait. De Moltke et le grand état-major avaient porté l'armée au plus haut degré de préparation. Le Roi avait choisi les généraux et les avait maintenus à leur action. Les princes de Hohenzollern ont été de merveilleux agents, et il n'y a pas à déprécier leur rôle. Mais celui qui a tout suggéré, tout conduit, tout mené à bien, c'est incontestablement Bismarck.

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