CHAPITRE PREMIER
C'est dans les tout premiers jours de juillet 1870 que l'Europe apprit la candidature du prince Léopold de Hohenzollern au trône d'Espagne.
« La bombe a donc éclaté tout à coup », écrit le roi Guillaume à la reine Augusta le 5 juillet 1870. « La nouvelle qui avait rempli Madrid avait éclaté comme une bombe en France et en Europe », dit de son côté M. Emile Ollivier en 1909 [Emp. lib., XIV, i, 25). « La candidature du prince a éclaté comme une bombe sans préparation », lui avait écrit l'Impératrice à une date qu'il n'indique malheureusement pas. Tous emploient la même expression : le vieux Roi, qui, dans l'abandon de sa villégiature d'été, échange librement ses impressions avec sa compagne respectée, que la volonté d'un ministre tout puissant tient à l'écart, à Berlin, des affaires politiques, — l'homme d'État déchu, qui se rappelle les événements avec toute la douleur du patriotisme meurtri et le souci de
se dégager de ses responsabilités, — l'impératrice Eugénie que la candidature Hohenzollern a brusquement arrachée à ses œuvres de charité et à ses préoccupations de toilette. Il y a toutefois d'autres nuances à noter que les différences de date dans des textes qui en apparence sont semblables. De l'Impératrice volontairement secrète on peut se demander si elle dit toute la vérité ou si elle n'affecte pas l'ignorance pour détourner les soupçons de la postérité qui l'accusera d'avoir poussé l'Empereur à la guerre. Toutefois, il y a lieu de penser que, dans le cas présent, elle est tout à fait véridique et que des événements de juillet, quelle que soit la part qu'elle y ait ou non prise plus tard, elle était trop frivole pour avoir connu toute la genèse. M. Ollivier est certainement tout à fait sincère ; il a été surpris par les événements, beaucoup d'autres l'ont été comme lui, et d'abord le maréchal Le Bœuf; ni l'un ni l'autre n'auraient défendu devant le Corps législatif la thèse de la réduction du contingent, — une réduction de 10.000 hommes — s'ils avaient cru que la paix était menacée, et c'est ce qu'ils avaient fait dans la séance du 30 juin 1870. Le roi Guillaume a été surpris, non parce que la bombe a éclaté, mais parce qu'elle a « éclaté autrement qu'on ne l'avait dit ». M. de Gramont qui, dans son livre sur La France et la Prusse avant la guerre, n'écrit pas un mot sans l'avoir pesé à la balance de précision, parce qu'il n'est pas moins préoccupé de convaincre son lecteur par insinuation ou prétention que de ne jamais se laisser prendre en flagrant délit d'inexactitude matérielle, voudrait bien faire croire au lecteur qui s'en^ rapporterait à un témoin aussi considérable
des événements, que c'est un incident impossible à prévoir qui a troublé le ciel diplomatique le 3 juillet 1870. « Il est superflu de rappeler ici l'émotion générale causée par cette nouvelle inattendue, » affirmait l'ancien ministre à ses lecteurs de 1872, et il était sûr de ne pas rencontrer beaucoup de contradicteurs parmi les hommes qui avaient parcouru d'un œil distrait les journaux en temps de paix et qui étaient encore sous l'impression des désastres de la guerre et de la Commune et des lourds sacrifices imposés à la France par les préliminaires de Versailles et le traité de Francfort. Tout de même, comme un certain nombre de documents diplomatiques étaient déjà connus, que la presse était quelquefois bien informée même en juillet 1870, et que l'attention des hommes d'État et des adversaires de l'Empire était toujours en éveil, quand les actes du ministre de la défaite venaient en discussion, M. de Gramont croyait prudent de ne pas dissimuler toute la vérité. « Depuis le 17 juin, il circulait bien quelques vagues rumeurs sur les dispositions personnelles du maréchal Prim. » Mais, comme il n'y avait pas attaché d'importance en 1870, il se hâtait d'ajouter en 1872 : « Mais rien, ni dans ses actes, ni dans son langage, n'avait pu préparer les esprits à ce brusque retour vers un projet abandonné depuis un anH. » C'est à savoir, et l'on verra plus loin un témoignage contradictoire de Beust, témoignage qui date de juillet 1870 et non de 1872.
Un journaliste, qui suivait de près les affaires