‹ L'incomparable Florimond; moeurs du temps de Louis XIIIChapitre 3 sur 10 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La marquise de Bannes entra chez son fils avec cet air majestueux et aisé qui était un véritable air de cour. Cette tranquille assurance s'alliait à merveille avec l'opulence de sa beauté épanouie. Loin de la flétrir, les années n'avaient fait que la rendre plus glorieuse, ainsi que ces beaux fruits que velouté et dore l'amoureux soleil d'automne. Julie tendit à Florimond sa main droite à baiser, et sa main gauche, où se cachait à moitié un mouchoir brodé en point de Gênes, pendait entre les plis savamment pressés de sa robe à queue. Mais Julie ne put garder longtemps ce maintien cérémonieux. Lorsqu'elle vit cette tête blonde qui s'inclinait devant elle, ses deux mains blanches constellées de bagues la saisirent d'un mouvement avide, et elle la couvrit de baisers pressés en murmurant :

— Enfin je te tiens, mauvais sujet! Mon enfant chéri, mon trésor, mon roi!

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Désireux d'échapper à cette étreinte qui dérangeait à la fois sa coiffure et son col de dentelle empesé, Florimond répondit à ces embrassements de Médée avec une lassitude maussade que sa mère ne remarqua pas tout d'abord. Quand il eut réussi à se tirer des mains de sa mère, qui laissèrent sur sa personne on parfum de frangipane et de musc, quand la dame se fut assise mollement dans un grand fauteuil et eut tapoté sa robe pour en ramener les fronces à leur ordonnance première, il lui dit d'un accent pénétré :

— Ma mère, vous êtes une très belle femme, et c'est plaisir que de vous admirer.

La marquise rougit de plaisir; et. menaçant de son doigt effilé le gracieux Florimond, elle répondit d'un ton détaché :

— Venant de vous, mon fils, ce compliment a sa valeur. Il me transporte d'aise, car l'on sait que vous êtes un grand connaisseur. Votre encens est de grand prix. Je ne suis, hélas! plus telle qu'au jour trois fois heureux où je vous mis au monde. En ce temps, pour moi trop éloigné, et quoique vous soyez dans la pleine gloire de votre triomphante jeunesse, le marquis, votre père, — puisse la grâce de Dieu toucher le roi et le décider à rappeler ce père tant regretté! — le marquis, votre père, voulait bien reconnaître que j'étais une femme digne en tout d'honorer son état.

La belle Julie débitait cela avec son air de

cour, un air de cour d'excellent aloi qui était vraiment d'une grande dame. Le malheur avait formé la Drapière, et l'isolement où elle vivait lui avait certainement profité. L'on comprenait, à la voir et à l'entendre, les jalousies féroces qu'elle excitait encore aujourd'hui, alors qu'elle avait dépassé quarante ans. Sa taille souple et superbe et sa gorge plus fière que celle des Flores et des Pomones dont la nudité de marbre animait les allées ombreuses de son parc ne perdaient rien à être emprisonnées dans le corsage de drap de soie noir qui allait s'évasant au-dessus de ses vastes jupes élargies encore par le vertugadin de proportions modestes qui les bombait suivant le galbe amplifié des hanches. Depuis la fuite du marquis, Julie ne portait plus que du noir. Mais le velours de Piémont, la serge et le camelot onde, le satin et l'écarlate la plus fine compensaient par leur richesse la sombre sévérité de cette mise. La marquise était de ces blondes dont la chair, pareille à la nacre des coquilles, éclaire le noir. De même pour ses bijoux, qui étaient des perles, des pierres taillées et des émaux noirs. Cette joaillerie à feux infernaux chargeait les oreilles, le cou, les épaules, s'enroulait en colliers, s'allongeait en pendants, se balançait en pentacols, se lançait en sautoirs, retombait en chaînes de poitrine et de cou, semait de ses traînées luisantes les lisérés des taillades, arrêtait par ses fermoirs les divisions symétriques

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des chiquetades. Et Florimond prisait toutes ces gemmes, songeant que le prix de la moitié eût plus que largement suffi à lui assurer pendant une année tout entière ces plaisirs de Paris dont il se désolait d'être sevré.

Le compliment qu'il avait adressé à sa mèft était un compliment de bonne foi. Bl elle n'avait pas menti en lui disant qu'il était un grand connaisseur. Toutefois, dans ce compliment l'affection n'occupait aucune place. Florimond n'aimait pas sa mère, car, en réftIHé, il n'aimait que lui, ou bien, s'il l'aimait, c'était à la façon de ces dévots qui bonorent. au delà des monts, leur saint avec beaucoup de génuflexions et à grand renfort de cierges, à la condition que ce saint exauce leurs vœux. Qu'il cesse de se montrer propice, et aussitôt on le met en pénitence, dans un coin, le nez au mur, jusqu'à ce qu'il ait fourni de nouvelles et solides preuves de sa bienveillance et de son influence en baut lieu.

Florimond s'assit, regarda attentivement sa mère, ainsi que les bas officiers examinent les soldats avant une montre du commissaire des guerres, et, d'un ton docte, redit son compliment :

— Oui, ma mère, vous êtes très belle.

La marquise sourit agréablement, et son visage un peu mou se fit rose sous le blanc et le rouge dont il était légèrement rehaussé. Elle eût très bien pu se passer de ces artifices, étant

de celles dont l'éclat n'a rien d'emprunté, comme aussi des mouches de taffetas qui se répondaient de la tempe au coin de la bouche ; mais la bonne façon exigeait qu'il en fût ainsi. Sa peau, tout à la fois transparente et mate, avait la pâleur diaphane des fleurs d'un arbre fruitier, de son front à son cou plein cerclé d'un fin pli, collier que Vénus donna aux femmes pour leur prouver qu'elles vivent courbées sous sa loi, et à la naissance de sa gorge, que découvrait décemment le col rabattu avec ses larges dentelures obtuses de réseau des Flandres où les rosaces alternaient avec des étoiles à huit rais.

Ses yeux bleus, à fleur de tête, légèrement battus et bridés, avaient sous leurs paupières lourdes, toujours un peu clignotantes, une expression de langueur dédaigneuse et sournoise que ne contredisaient pas ses sourcils fauves, franchement arqués, relevés vers les tempes, et qui n'étaient jamais d'accord, car leur mobilité était excessive et, pour ainsi parler, contradictoire. Quand un coin de la bouche — et cette petite bouche, une belle œuvre de Dieu, rappelait le bec de quelque petit oiseau qui a volé une cerise — se retroussait pour sourire en exagérant sa fossette qui se continuait en un tout petit pli qui chatouillait la narine battante, le sourcil du côté opposé se haussait, et cela produisait le meilleur effet du monde, en dépit de ces esprits chagrins qui voudraient

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nous obliger à croire que le manque de symétrie dans le jeu des traits est la preuve d'une nature oblique et d'un caractère incertain.

Le nez droit, gentiment arrondi à son fin bout, le menton bien dessiné quoique luvant. et pas trop empâté, s'harmonisaient arec l'orale court du visage. Sur le front poli et bombé descendaient les boucles pressées des garce I Par une raie transversale les rangs de ces « chets ténus se séparaient delà cheveion en arrière, mais maintenue par le travail du for en deux touffes ondées et largement boufl'a sur les le telle sorte qne ces boucles

extrêmes couraient en hameçons rasant les joues, dans la môme ordonnance que celle du front, et encadraient cette jolie face d< 1 menues arcades, qu'on eût dit de verre filé et couleur de miel. Et encore de cette cbeveiure ainsi massée pour rendre la tAte plus ronde, le cbignon perebé à mi-hauteur se sommait d'une courte et large aigrette blanche, en manière de brosse, maintenue à sa racine par un tortil de perles. Et enfin on avait, pour obéir à la mode, éteint avec un œil de poudre blonde ces cheveux d'un blond d'or pâle, pour en adoucir, si possible, les contours crêpelés et mousseux.

Et voilà ce que Florimond admirait le plus chez sa mère. Pour lui, la première vertu d'une femme était d'être brave et galante dans ses ajustements, sa coiffure et ses airs, car c'est sur la mine que l'on juge les gens et d'après

elle qu'on leur assigne la place qu'ils méritent d'occuper dans le monde. Il approuva la touffe d'aigrette, l'eût souhaitée un tantinet plus serrée, loua le petit piquet de roses que soutenait une broche d'émaux au-dessous du sein droit. Par contre, il critiqua l'échancrure du corsage, dont la courbe était passée de mode, la façon des manches, qui sentait un peu sa province, demanda si les sœurs Aubert de Bourges taillaient toujours d'après des patrons venus de Paris, regretta de n'en avoir pas apporté et parut curieux de savoir si Jacqueline Amelin était toujours réputée parmi les bonnes lingères.

La marquise sourit, tira du large ruban qui lui servait de ceinture un minuscule miroir que rattachait à son cou une chaîne à fins anneaux imbriqués, y mira le bout de son nez, s'éventa avec son mouchoir parfumé d'ambre, et dit d'une voix pointue :

— Puisque vous parlez de lingères, je vous en parlerai aussi, et, entre nous, on en parle trop à Bourges... Aussi vrai que tu habites dans la peau du plus charmant garçon du monde, monsieur mon fils, tu n'es qu'une bête!

Sans se rappeler qu'il avait gratifié, une heure auparavant, M. de Tourouvre d'une épithète identique, Florimond regarda sa mère de son air le moins gracieux. Et, si celle-ci n'eût pas été habituée à voir dans son enfant chéri le

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détenteur de l'humaine perfection, elle aurait crié d'épouvante devant ces yeux que semblaient obscurcir d'épaisses vapeurs. Seuls, les yeux des taureaux en fureur on! cet nua-

geux. Rarement yeux plus sincèrement méchants n'arrêtèrent leurs regards sur une femme. La marquise possédait, au vu et au su de tous, des yeux bleus assez sournois. Mail 3i étaient d'un joli bleu, sans profondeur, avec la pupille encerclée d'orange, de m lorsqu'ils s'animaient, c'était pour répéter l'image du ciel, dont l'azur est constellé de points d'or: tandis que les yeux de Florimond, tout aussi larges, étaient d'un vert glauque qui s'assombrissait, aux heures mauvaises, pour devenir presque noirs. Seul le marquis de Bannes, quand l'égaraient ses fureurs, ouvrait de tels yeux, sombres, glauques, voilés, sans fond comme l'abîme et vitreux.

La marquise ne voulut pas remarquer cette colère qui commençait de monter; elle continua de sa voix de tête :

— Tu n'es qu'une grosse bête, et l'on se moque de toi à Bourges. Ta mignonne, Madeleine Brossin, la lingère, travaille justement chez Jacqueline Amelin. Cela est fâcheux, Florimond, parce que j'ai dû cesser de me fournir chez Jacqueline. Ouvrières, apprenties et maitresses répètent à qui veut bien écouter que tu as promis à Madeleine de l'épouser.

Florimond répondit en grondant :

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— Si Ton retenait tous les commérages, la vie deviendrait impossible. Puis-je empêcher les sottes femmes de bavarder? Jacqueline Amelin est une coquine. On en a fouetté pour moins au cul d'une charrette... Si je la tenais!...

Il passait sa colère sur les crépines de son fauteuil. Sous ses doigts impatients la passementerie volait en pièces.

La marquise, très attentive à mirer le coin de son œil dans la glace montée en or, ne releva pas l'interruption :

— Florimond, je te le répète, tu n'es qu'une bête. Est-ce là, entre nous, une distraction digne de toi que de faire l'amour aux lingères? Un gentilhomme qui se respecte et à qui tant de grandes dames veulent du bien ne s'attache pas à une femme de petite condition...

Et, comme son fils la considérait avec une insolente insistance, elle marqua et reprit avec une héroïque simplicité :

— Le marquis, ton père, m'a épousée, c'est vrai! Mais, mon enfant, les ennuis dont il n'a cessé de souffrir et dont je prends encore ma juste part prouvent la vérité de ce que j'avance.

Si peu délié que fût l'esprit de Florimond, il comprit ce que cet aveu dépouillé de tout artifice avait de grand. Il se leva, s'agenouilla devant sa mère, qui, une fois ses mains prises dans les boucles blondes de l'Incomparable, se tut,

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muette et ravie. Florimond, toujours à 1 aiîVit d'une position à exploiter, ne quitta pas sa place. Il se plaignit, d'un ton pleurard, de la méchanceté des hommes. « Jamais il n aurait pensé à cela! Sa mère était sa mère! Il continuerait de la défendre contre tous! Et puis... »

Et puis il ne sut plus que dire, pane qu'il n'osait pas profiter de cet émoi pour demander de l'argent. Il s'attendrit sur sa solitude, essaya, sans succès, de pleurer, supplia sa n de ne plus rire de lui. « Que voulait-elle qu'il devînt dans ce trou de campagne? S'il y restait, c'était pour l'amour d'elle... » 11 l'embrouilla dans ses explications, ses récriminations, et termina par une de ces scènes de feinte col dont seuls les enfants gâtés et les amoureux ont le secret.

La marquise l'écoutait, ravie, en souriant d'une façon tout à la fois narquoise et joyeuse qui n'avait rien de maternel en apparence. \u fond, Julie prenait à regarder ainsi se débattre son fils ce plaisir instinctif des bètes féroces qui surveillent du coin de l'œil les allures de leurs petits quand ils se roulent à l'orée des tanières. Quand Florimond eut bien tempêté, quand il se fut rasais, boudeur, dans le fauteuil où il recommença de plumer les houppes, elle dit du ton le plus indifférent :

— Mais, nigaud, regarde donc autour de toi.

Niaisement, Florimond inspecta la chambre du regard.

— Non, ce n'est pas ici, fit Julie en se levant, mais là-bas. Tiens, en face!

Elle le mena à la fenêtre en s 'appuyant nonchalamment sur son bras, lui montra le pauvre manoir des Primelles que buvaient les ombres du soir. Sur le chemin passait une jeune fille tenant un mouton en laisse. Une autre fille la suivait avec un livre sous son bras.

Alors la marquise dit à l'oreille de son fils :

— Tiens, la voilà, Marguerite de Primelles, avec son Astrée et son agneau ! Ne crois-tu pas, Incomparable Florimond, que ce serait là pour toi une conquête plus noble que cette petite lingère de Bourges qui se vante de se marier quelque jour prochain avec toi, baron!

— Y songez-vous, ma mère? Moi épouser cette pauvresse dont le père a été tué par le mien ! . . .

— Eh! grande bête, qui te parle d'épouser?... Allons, je me sauve. N'oublie pas que ce soir nous avons ce bon Duvau et quelques amis de Bourges à souper. Et surtout ne les traite pas de Turc à More. Ces robins connaissent plus d'une manière de se procurer de l'argent.

Florimond dressa l'oreille. La marquise, déjà sur le seuil de la porte, menaça son fils du doigt et lui jeta ces paroles, de sa voix maintenant basse et sifflante :

— Pense à la bergère ! . . . On en dit beaucoup de bien. Et lis V Astrée, seul, sans trop bâiller

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sur ces inepties champêtres. . . En attendant que vous la lisiez à deux, tu m'entends.

Demeuré seul, il retourna à la fenêtre. M,le de Primelles avait disparu. 11 haussa les épaules, bailla, suivant son habitude, se rassit dans son fauteuil et, tout en tirant sur les houppes, s'abîma dans ses réflexions.

« Ma mère me croit plus sot que je ne si. ma parole ! . . . Dans son désir de me voir dt' i rassé de Brossin, elle s'ima^im que j< rail me lancer dans une aventure galante avec qm-lque beauté rustique qui répondra mal poliment à mes avances en me lançant son sabot à la et en appelant au secours tous les croquants du pays... Il m'a semblé cependant que cette bergère de fantaisie a\ait une jolie tournure... Hast, sottises que tout cela!... Des av< ni sans élégance ni éclat!... Ma mère a profité de ma simplicité pour éluder la (jue.stion financière... Et je n'ai pas eu le temps seulement de lui parler de Catherine!... Ah! qui me débarrassera de celle-là ! . . . »

Florimond en fut débarrassé, au moins pendant le souper, car Mlu de Lépinière ne sortit point de sa chambre, où ses femmes la servirent. La satisfaction qu'il éprouva de ne pas voir cette figure ennemie fut empoisonnée par les mauvaises nouvelles qu'apportait Marcelin Duvau : le marquis avait écrit, et ces messieurs de Gaumont aussi. De tous les résolutions étaient unanimes et absolues : il fallait obéir.

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M. de Montenay le fils succédait à son défunt père comme tuteur de Mlle de Lépinière. Le notaire Audouin Trémolat s'occupait d'apurer les comptes. Et le procureur Duvau se désolait à l'idée de rapporter. Bien plus, Mlle Catherine, avec qui il avait conféré avant le souper, s'était donné le plaisir de traiter M. Duvau de haut en bas. (( Et cette méchante fille, non contente de fournir ces preuves de sa perversité et de son audace en laissant éclater une joie aussi insolente que déplacée, avait déclaré qu'elle continuerait de séjourner au château de Bannes ! »

— Oui, madame, criait maître Duvau, elle l'a déclaré, parlant à ma personne ! Et cette demoiselle — dont Dieu me préserve de penser du mal! — m'a ri au nez, sauf votre respect. Désormais, elle vivra à part, dans cette aile gauche dont le marquis absent — puisse-t-il bientôt revenir !.. . Je bois, madame, à son prochain retour. . .

On but sans grand enthousiasme. Dans le fond, personne ne se souciait de voir revenir le marquis à Bannes :

— Quelle lessive, sainte mère de Dieu ! Quelle lessive s'il revenait jamais, mes enfants !

C'était T opinion de M. de Tourouvre, et tout le monde la partageait, sauf peut-être André d'Archelet et les femmes de service. Mais on ne les consultait point.

M. Marcelin Duvau vida son verre, soupira profondément et reprit :

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— Le marquis en a ainsi décidé. M11* de L6pinière aura sa maison montée, comme une princesse, madame! Votre écuyer meiu-m.

André d'Archelet, passe à son S(

— Grand bien lui fasse, dit la marquise d'un ton glacial.

— Bon débarras pour nous, s'écria Florimond, je n'ai jamais pu le souffrir!... Ali Duvau, mon père a-t-il pris quelques «lis j tions pour me tirer d'embarras?

Julie fronça le sourcil droit: aussitôt son sourcil gaucbe s'ouvrit gracieusement en aie tendu, ce qui donna à sa jolie figure un air d'indécision comique et ebarmant.

— Laissez cela, mon fils, nous en parlerons demain à loisir.

Mais, emporté par son ressentiment, le procureur ne put s'arrêter de dire qu'aucune disposition n'avait été prise.

— Hélas! non. monsieur! Votre père ordonne que vous restiez ici jusqu'à ce que l'on ait épargné sur votre pension de quoi payer vos dettes. Il a parlé aussi de vous acheter une compagnie aux gardes. Les oncles Caumont s'occuperont de la chose.

— Et encore?

— Ah! laissez cela, mon fils! Vous savez bien que je suis là et qu'avec Duvau nous arrangerons toujours ces choses que vous êtes trop jeune garçon pour entendre. Ne vous mêlez pas d'affaires, je vous en prie. Vous êtes

né pour filer le parfait amour avec les bergères de l'Astrée.

Et la marquise échangea un regard d'intelligence avec Duvau.

« Elle y tient décidément, se dit Florimond. Mais quel est son plan en me lançant sur cette piste? Ma mère n'est pas d'un tempérament bucolique. Elle doit manigancer quelque ténébreuse intrigue... Demain j'en parlerai avec Olivier. Ce soir, soyons tout à la joie. La mine épanouie de ma mère, malgré les avis graves et recueillis sous quoi elle s'amuse à la voiler, est pour me faire croire qu'elle a trouvé de l'argent. »

L'intrigue que manigançait Julie la Drapière était simple. Ayant tout appris de l'aventure du vertueux La Butière, d'abord par Nicole Deleuze, qui avait écouté à la porte de Florimond la conversation de ces messieurs, ensuite par La Butière en personne, dont elle tira délicatement les vers du nez, elle résolut aussitôt de tendre ses filets. La victime devait y tomber fatalement. Julie ne doutait pas un seul instant que d'une fille ainsi entêtée de poésie, de bergeries et d'autres fadaises, l'Incomparable Florimond n'avait qu'à paraître pour triompher.

Il ne s'agissait que de provoquer les occasions avec esprit et prudence. Julie Péréal, marquise de Bannes, ne manquait ni de l'une ni de l'autre.

Outre que cette entreprise galante plaisait à

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sa nature perverse, — car cette femme froide par les sens avait un caractère assez immoral pour ne redouter aucune comparaison, — elle y trouverait, en cas de réussite, une satisfaction double, voire triple. La première serait d surer les plaisirs de son (ils ; la seconde de le garder plus longtemps auprès d'elle ; la troisième, enfin, de se réjouir dani la honte et le désespoir de ces Primelles exécrés, qui dispa traient même, puisque nécessairement un duel fatal au petit Loui— Antoine s'ensuivrait Vprès ce qu'elle faisait depuis plus de cinq ans pour Florimond. une peccadille de plus ou de moins n'entrait pas à ses yeux en ligne de compte. Quant au marquis, il ne manquerait pas de la féliciter de ce nouveau et maître coup porté à ces ennemis mortels dont il avait déjà tué le chef. Et encore, et enfin, et toujours, il fallait que Florimond s'amusât.

Rarement, peut-être, despote ruthène ou principicule hongrois se permit ce que la complicité aveugle et attentive de sa mère rendit facile à ce fils gâté dans les moelles dès le berceau. Florimond, enfant, eût demandé la lune qu'on serait parti en poste pour la lui chercher.

Dès qu'il eut seize ans, le château de Bannes devint un mauvais lieu où les belles filles de service, soigneusement choisies hors du pays, voisinaient avec les coupe-jarrets entretenus pour sa sûreté et ses plaisirs. Pour un peu, la marquise eût installé chez elle, pour son enfant

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bien-aimé, un sérail à la turque avec la garde obligée d'eunuques, d'icoglans et de janissaires. Dans ce château enchanté, où il pouvait croire commander à des génies et à des lutins familiers, Florimond ne voyait personne résister à ses capricçs. Tout lui était accordé. La terreur ou l'argent tenait les bouches muettes. Et, comme preuve des brutalités sauvages de cet adolescent ainsi éduqué, on pouvait voir une fille de chambre de la marquise, Gilette Léchanson, fleur de beauté pour toujours défigurée. Le poing de Florimond l'avait marquée au visage, en punition de son indocilité. Toutes les bagues armant les doigts de cette main seigneuriale avaient porté, déchirant les lèvres, brisant deux dents. Et cela parce qu'une nuit de fête, après une chasse enragée dans les escaliers et les couloirs, la bande joyeuse avait rabattu la petite chambrière dans la chambre de Florimond, où l'on sonna la curée au son des cors. Meurtrie et sanglante, Gilette se débattait sous le poing du maître, palpitant comme un pauvre oiseau blessé, quand la porte s'ouvrit toute grande. Tourouvre, La Butière, Clément et les autres reculèrent stupides de mauvaise honte et de peur, et Florimond lâcha Gilette, car, le fouet de chasse à la main, Catherine de Lépinière marchait sur eux. Sans un mot, sans regarder Ja troupe lâche et féroce qui se glissait vers la porte, elle prit par la main la malheureuse enfant qui criait d'épouvante dans

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le désordre et l'angoisse de sa chair dévêtu, et elle rentra avec Gilette dans son appartement. De ce qui se passa entre MM* de Lépinièrc et la marquise le lendemain nul ne parla par la suite. On sut seulement que Julie garda le lit huit jours et que l'Incomparable Florimond partit pour Paris. La maladie de Julie reprit de plus belle quand elle reçut une lettre du marquis, écrite de sa meilleure encre : « N'oubliez pas, lui mandait-il entre autres choses, qu'il y a telles folies de jeune homme (jui n'en sont point, parce qu'elles sont accomplies par le conseil de gens qui ont la tête froide et que le feu de la jeunesse n'égare plus. La violence sur les filles et femmes est, hors du cas de guerre, un crime qui mène un gentilhomme en Grève et un manant au gibet. J'ai grand'peur que mon fds soit justiciable plutôt de la corde. C'est à vous d'y pourvoir, madame, à vous dont la faute est d'avoir créé à ce garçon de petit esprit des facilités pour mal faire. Si une pareille histoire me revenait aux oreilles, mes ordres sont donnés pour qu'on embarque Florimond à destination des îles d'Amérique. Mes oncles de Caumont y tiendront la main. Ma volonté, à laquelle je vous supplie d'obéir, est que cette Gilette demeure dans votre immédiate domesticité et qu'elle trouve auprès de vous tous les soins dont son malheur la rend digne. C'est moi qui la marierai et la doterai quand il en sera temps. Dieu qui nous juge, madame,

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m'inspirera en ces circonstances ; je le prie de vous avoir en sa sainte garde dont, tous tant que nous sommes, avons grand besoin... »

Julie et Nicole Deleuze durent en passer par où le voulait le marquis. Gilette, quand elle fut remise de son effroi et de ses meurtrissures, reprit son service, et personne ne souilla mot de l'aventure. Mais tout le monde avait senti passer, comme le souffle de la tempête, la colère du marquis. Il est à remarquer que, depuis cette histoire qui arriva lorsque Florimond avait vingt-cinq ans et Catherine quatorze, il ne fut plus question au château de violences ni de filles de chambre envoyées en pénitence dans ces maisons de force d'où l'on ne sort guère que les pieds en avant et la croix entre les mains. La haine de M. de Tourouvre contre l'héritière de Lépinière datait de cette fête nocturne. Seul parmi ces braves il avait peut-être alors son sang-froid. M. de la Butière, le gouverneur, saoul comme une grive, avait perdu de tout la mémoire. Quant à M. Aimeri d'Olivier, en sa qualité d'homme attaché aux seules œuvres de l'esprit, il dormait dans sa chambre, pendant que l'orgie et les cors grondaient, son bonnet de nuit enfoncé sur les oreilles et jusqu'aux yeux.

S'il est permis de supposer que l'indignation et la colère rendirent seules la marquise malade après son entretien secret avec Catherine, l'on

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sait très bien que l'effet produit par la lettre du marquis fut celui d'un seau d'eau glacée sur le dos d'un malheureux tombé de fièvre en chaud mal. Cette fois, la marquise s'abattit assommée. La stupéfaction paralysa d'abord tout» s ses énergies. La première violence du choc passée, elle réfléchit et s'avoua qu'elle n'y comprenait absolument rien.

« Alors, c'était ça, la noblesse! Au prix du déshonneur, des avanies publiques, de la réprobation générale, elle s'était glissée dans cette caste, sans autre but. du reste, que d'v I pénétrer son fils, et ce fils se trouvait traité comme le commun des humains! Donc, elle ri lit macqmse, BOB fils baron, en attendant mieux, — et, entre nous, Nicole. Bannes aurait bien pu lui donner un titre de comte... — et, pour une petite histoire de servante sainte nitouebe, voilà qu'on parlait d'envoyer Florimond aux îles, avec les boucaniers, les flibustiers, les tireurs de laine et les filles des cagnards de l'Hôtel-Dieu !... C'était à n'y pas croire... Que les bourgeois n'eussent pas le droit de houspiller, cela pouvait se comprendre, mais les nobles! Mais Florimond surtout!... Car, après tout, de la noblesse elle se moquait comme de ses bigoudis. Pour Florimond, qui se fût moqué de lui aurait eu les yeux arrachés. Son fils, son fils aux îles!... Son fils à elle, la chair de sa chair, la fine fleur de son sang, son portrait vivant, son Florimond, enfin!... me-

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nacé, par un père barbare et qui ne le connaissait seulement pas, du traitement le plus infamant!... Non, certes! Non, mille fois non!... Elle défendrait Florimond avec ses griffes, le couvrirait de son corps ! Il ferait beau voir qu'on essayât de le lui arracher ! . . . Si l'on entraînait Florimond vers les îles d'Amérique, eh bien ! elle partirait avec lui. . . »

Et Nicole Deleuze, la marraine de Florimond, s'était écriée qu'elle partirait aussi : « A tout prendre, il était dans son droit, cet enfant. Oui, il avait droit à tout, aux femmes, à l'argent et au reste, avec sa charmante figure, sa gracieuse ardeur, son merveilleux esprit! Qu'il s'amusât, quoi de plus naturel? Avec ça que le marquis ne s'était pas distrait en son temps!... »

Et Julie Péréal, soupirant autant qu'Ariane put le faire jamais quand cette princesse fut abandonnée dans son île par Bacchus, renchérit sur les reproches de sa sœur de lait : « Il n'était pas si fier, Charles-Armand, quand il mendiait mes bonnes grâces en cachette. Une certaine nuit, nous dûmes le dissimuler dans une armoire... »

— Et certain jour dans un coffre, avait repris Nicole. T'en souvient-il? Je demeurai assise sur ce coffre, attentive à ravauder un bas, tandis que cet imbécile Royer t'examinait avec des mines de singe mourant !

— Ne me parle pas des hommes, Nicole, ce

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sont tous des égoïstes et plus dénués de OOMH que le propre valet du bourreau !

— Excepté Florimond, naturellement, Julie.

Et les deux femmes unies par cette affection et cette haine communes avaient déchiré le marquis à belles dents : « Puisse-t-il ne jamais revenir I... attraper un mauvais coup i la guerre (... Alors Florimond serait marquis. »

Pour Julie Péréal. il n'y avait pas krento-til manières de voir les choses. Il n'y en avait m deux, la bonne et la mauvaise. Et, de même, le monde se divisait en deux catégories de gens : ceux qui étaient bons à quelque chose et ceux qui n'étaient bons à rien, c'est-à-dire ceux qui pouvaient concourir aux plaisirs de Florimond, flatter ses goûts, satisfaire ses passions, le pousser dans le monde, l'aider de leur personne, de leur bourse ou de toute autre façon, et ceux qui traversaient ses désirs ou contrariaient ses projets. Le marquis fut donc placé dans la seconde catégorie, la catégorie des ennemis mortels. Car Julie tenait le monde tout entier pour créé afin que Florimond y trouvât ses aises, dût-il pour cela en exterminer les principales populations. De ces populations et des autres elle se moquait comme les gardes de la batterie des Suisses qu'on appelle Colin Tapon.

Le procureur Duvau, à qui elle alla conter ses peines, ne réussit pas à lui faire entendre qu'il est des puissances avec quoi l'on est obligé de compter, L'autorité du père, chef de la fa-

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mille, est une de ces puissances et non des moindres. L'homme de loi tenta vainement d'expliquer à cette mère exaspérée que « l'autorité paternelle est un frein nécessaire »... La marquise s'était écriée : « Vous ne m'obligerez pas à croire qu'il n'y ait rien au-dessus!... » Et le procureur avait répondu très froidement : « En effet, madame, il y a l'autorité du roi agissant comme père de famille de sa noblesse en présence de cas infamants. — Taisez-vous, Duvau, ne me forcez pas à vous traiter de sot... Pour un peu je vous battrais... — L'honneur serait grand pour moi, madame, que de passer par vos mains... » Déjà Julie était loin. Son mépris s'en accrut pour ce chicaneau dont les sentiments lui apparaissaient absolument dénués de noblesse : « Ses idées sont aussi crasseuses et plates que ses assignations et autres grimoires. »

Comme c'était une femme persévérante, elle continua de s'informer, sans toutefois raconter les exploits de Florimond. La réponse fut partout la même. Alors elle se loua d'avoir deviné que le monde était mal fait. Mais, obéissant à l'humaine prudence, elle laissa Florimond libre de mener la danse des écus à Paris, puisque là, au moins, il pouvait se divertir sans qu'on entravât son aimable gaîté. Pour suffire aux libéraux ébats de son fils, la marquise emprunta en tous lieux, sans pouvoir se ruiner, puisque de son bien elle n'avait pas

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l'absolue disposition et que le notaire Audouin Trémolat, homme formaliste et allié aux ennemis de l'Incomparable Florimond, refusait toute combinaison, et toujours sous ce prêt qu'il n'avait pas l'assentiment, c'est-à-dire U signature, dûment certifiée valable, du marquis absent. Et cette signature. \1. Audouin Trémolat la connaissait entre toutes, puisqu'il ne se passait pas de semaine que M . de Ruines ne lui écrivît longuement.

Au milieu de ses ennuis, la marquise crut voir une grâce du ciel dans cette idée qui la visita de lancer Florimond sur Marguerite de Primelles. « Je crois, Dieu m'assiste, que le gaillard en tient déjà! i Et elle commença de comploter avec Nicole Deieuze et d'escompter la chute prochaine de la fille du défunt baron. Ces deux femmes, qui avaient sucé le même lait, étaient créées pour s'entendre. Mari aine de Florimond, Nicole l'aimait d'un amour bestial. qui serait allé jusqu'aux pires compromissions. Heureusement que l'âge la mettait à l'abri et des entreprises et du soupçon. Son amour, brouillé et obscur, était avant tout maternel. Elle aussi fût partie chercher la lune en poste si Florimond la lui eût demandée. De ces deux femmes, vaines, oisives, sans religion solide, et au vrai sans mœurs, tant elles avaient, au fond, conscience que leur vie était manquée. l'Incomparable Florimond était le dieu unique. Elles ne parlaient que de lui, ne pensaient qu'à

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lui, ne se levaient et ne marchaient que pour lui. Il habitait leurs rêves. Les soins qu'elles donnaient à leur personne, leurs élégances d'ajustements, tout cela était pour flatter ses regards. Un compliment de lui, et leur cœur en dansait la sarabande pendant des jours et des nuits. Et elles eussent été bien scandalisées si on leur eût dit que ce garçon, ainsi élevé dans leurs jupes, avait perdu à ce contact tout ce que le cœur d'un gentilhomme possède d'honneur, de courage moral, d'endurance et de probité. Quand M. de Montenay accusait Florimond de cacher sous ses boucles blondes la cervelle d'un courtaud de boutique, on ne pouvait plus justement parler. Tant il est vrai que la caque sent toujours le hareng. Hors de la chaleur généreuse, mais violente à l'excès, du sang qu'il hérita de son père, le jeune baron de Ghézal-Benoît tenait tout de Julie la Drapière.

— Je crois, dit Nicole en roulant les plus beaux yeux bruns du monde sous ses lourdes paupières, qu'il est allé causer avec M. d'Olivier...

« Il », ce ne pouvait être que Florimond. La marquise le comprit bien, car elle répondit :

— Pourvu qu'Aimeri le conseille avec sa finesse coutumière!... En tous cas, Nicole, pour le commerce épistolaire, chose indispensable dans tout commerce amoureux, notre écrivain n'a point son pareil... Il vous tourne une lettre d'après les lois du suprême bon ton.

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— Je ne sais qui me retient d'aller écouter i la porte, répondit Nicole. — Elle passa la fine pointe de sa langue sur ses lèvres roses et gourmandes et reprit : — Ce qu'ils disent doit bien amusant... Si vous m'en croyez, j'irai...

— Y penses-tu, Nicole?. . . Non, cela ne sei ni convenable... ni prudent. La porta d Aimt ri donne sur l'escalier du Mnrice, al tu risquerais d'être surprise par une fille de chambre ou quelque valet. Sois patiente. Aimeri nous racont tout, par le menu. Siflle donc pour <ju on prépare mon ebapeau de paille, mon parasol, et nous nous promènerons dans le parc, autour du bassin. Vois comme le temps est beau. . .

La marquise cligna des yeux, sourit d'un tk entendu et murmura sur le ton d'une colombe qui roucoule :

— Piccolomini nous accompagnera. Je veux qu'il remplace, à partir de ce jour, André d Ai chelet, dont le marquis — que Dieu le bénisse pour cette beureuse détermination ! — me débarrasse enfin. A compter d'aujourd 'bui. ton Piccolomini sera mon meneur; ses gages se ressentiront de son nouvel état. Fie-t'en à moi.

Nicole rougit de plaisir, car le bel Ottavio Ranucio Piccolomini, qui se disait bâtard d'un cousin du grand Octave d'Aragon, général au service de l'empereur, était son galant avoué.

Ainsi la marquise Julie et sa sœur de lait Nicole Deleuze, qui tenait auprès d'elle l'état de gouvernante, de trésorière, de confidente et de

femme à tout faire, trompaient-elles les ennuis de l'attente, cependant qu'enfermé avec son ancien précepteur, Florimond parlait de choses graves. Il nourrissait en M. Aimeri d'Olivier une trop absolue confiance pour ne pas s'ouvrir à lui des confidences singulières dont l'avait honoré la marquise sa mère touchant Mlle de Primelles. Et Florimond ne pouvait mieux s'adresser, puisque le poète entretenu l'assistait, de fondation, dans ses amours. Et, dans l'espèce, M. Aimeri, secrétaire à la fois de la mère et du fils, n'ignorait rien des projets de la marquise.

Se renversant dans le fauteuil garni de cuir doré, s'appuyant fortement au dossier dont un des angles supportait sa perruque montée sur une calotte noire, M. Aimeri épongea son front chauve avec un mouchoir qui empestait le tabac et parla. D'entrée, il abonda en aperçus ingénieux sur l'amour, les cent manières de le faire naître, et celles de s'en débarrasser, qui sont beaucoup plus de mille. Puis il aborda les solutions pratiques :

— Moi, à votre place, je mettrais mon meilleur habit, et je chevaucherais paisiblement...

— Bon pour toi, Olivier! « Paisiblement » est le terme qui convient à tes allures discrètes. Pour moi, je préfère piquer mon genêt et paraître à mon avantage dans quelqu'une de ces cabrioles qui font valoir le cavalier... Mais que je ne t'interrompe pas plus longtemps...

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M. Aimeri, qui se bourrait le nez de tabac, acquiesça à cette concession et reprit en glissant sa tabatière dans une poche :

— Les airs vifs ne sont pas favorables à votre entreprise. La timide bergère qu'il vous faut séduire ne sera point sensible, crov» / in»i à vos exercices d'écuyer. Vous a\ lonc tranquillement sans pousser votre cheval, et. I ce moment où vous apercevez la demoiselle, vous empruntez l'air le plus modeste que vous puissiez trouver...

— Le tien, Olivier, le tien !

— Vous simulez une douce surprise, vous rougissez si vous en êtes capable...

— Certes oui, Olivier, il me sulïira pour cela de penser à tes amours. . .

— Et vous saluez de la meilleure grûce du monde, ce qui vous est particulièrement aisé.

— Assurément, Aimeri, cela m'est fort aisé... Et, ensuite, je tourne un compliment...

— Gardez-vous-en bien, ce serait tout perdre I... Vous saluez et vous disparaissez. Si, le lendemain, la belle se trouve au même endroit, c'est évidemment qu'elle y sera ramenée par le désir de vous revoir.

— Aimeri, tu as du génie à rendre jaloux tous les poètes de France, et je m'étonne que ton auguste chef ne soit pas couronné de lauriers... Est-ce bien tout?

— Oui, pour aujourd'hui... Demain, je vous lirai deux chapitres de VAstrée...

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Florimond, qui, rien qu'à entendre parler de ce roman à jamais fameux, se sentait envahi par une invincible somnolence, interrompit son précepteur :

— Ne pourrais-tu, Olivier, lire ce maître livre sans moi?

— Hélas î non, mon cher enfant! Si, dans cette entreprise amoureuse d'où tout m'indique que vous sortirez vainqueur, j'étais personnellement en cause, point ne me serait besoin de relire le livre de M. d'Urfé. De ce roman sans pareil, ainsi qu'on l'appelle, je sais par cœur les passages les plus remarquables. Si vous vous intéressez aux disgrâces de Céladon, de Tircis et de la nonpareille Gléon, je puis vous réciter leurs discours... Ainsi, par exemple, ce portrait du volage Hylas...

— Non, mon cher Olivier, ne te mets pas en frais : ta peine serait perdue. Dis-moi, pourtant, ce qui te paraît digne d'être retenu dans ce livre où tu m'assures que se trouvent tous les artifices propres à faire réussir mes projets. Pour moi, je me désole de voir revenir à chaque page l'éloge d'une insipide vie champêtre et de ce bonheur parfait qui consiste à tresser des corbeilles, à presser des fromages, tout en devisant sur des subtilités misérables que peuvent seuls éclaircir les druides, prêtres deTeutatès... Quelles fadaises !

— Que voulez-vous? c'est la mode... Le monde est ainsi construit que, lorsqu'un sot de

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mérite réussit à attirer quelques au) ta de

son acabit sur ses pas, le reste suit, et aussi bientôt les sages, tant les hommes ont un tempérament moutonnier! Est-ce ma faute si la cervelle des dames s'est laissé tournoi vt ts les choses champêtres au point que tout ce qui n'a pas une physionomie pastorale les ennuie maintenant? Or, mon cher Florimond, ce sont les dames qui dirigent, soutiennent et portent les auteurs à la gloire. 11 faut leur plaire, ou tout au moins y tacher, sans quoi l'on n'arrive à rien. Quand flics ont associé le mot « ennuyeux » à votre nom, auriez-vous tout le g< d'Homère et de M. de Malherbe, vous êtes condamné à une obscurité sans remède»

— Aimeri, tu tïl< \es à des haul< urs telles que mon faible esprit te suit avec peine. Continue cependant, car, dans les choses de l'amour, ton esprit, alerte et fécond en ressources, excelle à diriger mes pas chancelants. . .

— Riez tant que vous voudrez, c'est de votre âge. Il n'en est pas moins vrai, noble Klorimond, que l'ennui est avant tout question d'usage. Tant qu'une femme aime un homme, elle ne le trouve jamais ennuyeux. De même pour les livres : c'est la mode qui les sacre amusants ou ennuyeux, sublimes ou ridicules. Que l'Astrée soit un livre peu récréatif, j'en demeure d'accord avec vous. Mais, pour rien au monde, je ne tirerais de l'écritoire ce jugement. Il restera inédit. Car, si je l'écrivais, ce juge-

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ment, si je médisais en quoi que ce soit de cette Astrée, bréviaire adopté par la belle société qui file le parfait amour, bréviaire de la sagesse de ce temps qui revêt ses molles passions de l'attirail bucolique, j'aurais tôt fait de perdre la faveur dont les gens du bel air me veulent bien honorer, et vous-même...

— Non, mon cher Olivier, mon amitié te sera toujours fidèle. Mais je crois avoir compris. Tu me conseilles déjouer de VAstrée avec cette sotte mais charmante fille que le roman du sieur d'Urfé a rendue folle ou peu s'en faut.

M. Aimeri d'Olivier opina de son bonnet, c'est-à-dire de sa calotte porte-perruque dont il s'était recoiffé. A ce moment, on gratta à la porte.

— Eh là, qu'y a-t-il?... Et me dérangerat-on sans cesse? cria Florimond. Entrez!... Entreras-tu, bélître, ou laisseras- tu ta mine couturée et réparée de taffetas entre les battants de la porte, comme enseigne de la maison d'un barbier?

Ainsi invité à produire sa personne tout entière, M. Clément Malompret s'avança discrètement dans la pièce, salua à peine le poète, tant la domesticité se méprise soi-même, et exposa son affaire :

— C'est, monsieur, votre dévoué Cottebleue qui désirerait vous entretenir, avec votre gracieuse permission, d'une histoire de braconnage.

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Et Cottebleue, qui suivait Clément, exhiba des collets de crin. Il les avait trouvés en contrebas du vieux mur du parc, et, avec, cinq lapins étranglés, « dont un lièvre ».

— Tenez, les voilà !

Cottebleue avait tiré de son balandr.m lâp4 les preuves du délit et les prtienUfl par les oreilles.

— Marin seul a pu faire le coup... Mais patience! Le soleil ne se couchera pasa\;mt que je vous aie amené le drôle. Puisse je perdre mon nom s'il ne couche pas ce soir dans une cave du château... C'est Marin qui a posé ces collets, j'en suis sûr, et Clément ne me contredira pas.

Loin de contredire Cottebleue, le valet de chambre déclara que, tant que l'on n'aurait pas purgé le pays de ce Marin, les honnêtes gens ne dormiraient pas tranquilles, les filles non plus, car il était au su de tous que le fils du vieux berger des Primelles dépassait en noirceur les coquins les plus réputés. M. Clément parla ainsi en toute bonne foi, car il ne dormait plus tranquille depuis que Marin lui avait promis de rompre ses précieux os si ledit Clément Malompret s'avisait encore de tourner autour de Francine, la jeune sœur dudit Marin. Toutefois M, Clément ne se crut pas obligé de relater ces particularités dans son réquisitoire.

Le vieux Cottebleue, grand, sec, borgne et boiteux, approuvait en hochant le menton, ce qui faisait onduler sa longue barbiche grise.

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Cette touffe de poils capricante lui donnait l'air d'un bouc, et son œil d'un roux jaunâtre augmentait la ressemblance. Avec son épée antique, son bâton blanc de porteur d'exploits, son brassard, ses guêtres crottées, son balandran couleur de terre et son chapeau plat, crasseux, d'un gris pisseux, que rehaussait une plume rouge, déteinte et cassée, Andoche Cottebleue imitait ces épouvantails qui se dressent dans les champs en défiant tour à tour les ardeurs brûlantes du soleil et les caresses orageuses de la pluie.

C'était un ancien valet d'armée que deux blessures, reçues dans une bagarre où il s'occupait vertueusement à piller les bagages des maîtres pendant que ceux-ci avaient l'ennemi sur les bras, obligèrent de renoncer au service. A ce métier de valet et de voleur il avait gagné assez de bien pour acheter à Lunery une charge de porteur d'exploits. Son zèle à servir les haines du marquis de Bannes lui avait valu comme récompense le don, à bail, de quelques carrés de terre. Aussitôt il les avait ensemencés avec des plantes fourragères propres à attirer le gibier, dont il trouvait son avantage à pratiquer le plus actif et le moins avoué des commerces. La concurrence déloyale qu'il avait à supporter l'exaspérait donc contre Marin, puisque, à son idée, le seul braconnage légitime était le sien, à lui Cottebleue, porteur d'exploits, muni du bâton blanc et du brassard,

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homme considéré de tous. Il détestait encore Marin, comme d'ailleurs tous les gens de Primelles, maîtres, tenanciers et valets, pour d'autres raisons. S'étant un jour permis, sous couleur de remettre une assignation eu mains propres, de pénétrer dans le manoir <1<> Primelles, Cottebleue s'en était vu reconduire à beaux coups de canne par le vieux baron de Mordicourt, oncle de la baronne, et cela d'une façon tout à la fois si militaire, si galante et si secrète que le porteur d'exploits de Lunery en avait dû garder le lit pendant trois semaines.

Comme si sa malchance 1 eût ainsi voulu, aucun témoin n'avait vu cette bastonnade, entendu les cris de Cottebleue, qui pourtant piailliait a rendre jaloux les geais des environs en invoquant en vain l'autorité tutélaire des justes lois du Berry, M. Biaise Le Bouteiller, baron de Mordicourt. ayant eu l'indélicatesse de donner cette dégelée à Jean-Andoche Cottebleue dans l'avant-cour du château, a une heure du jour où personne ne se trouvait en ce lieu. Et s'il est une chose triste à dire, et qui prouve le mauvais esprit du populaire, personne ne plaignit Cottebleue. Et même quelques méchantes gens trouvèrent là prétexte à se réjouir. Cottebleue endossa donc ses coups de bâton en remettant au ciel et à son habileté dans l'espionnage, qui était grande, l'exemplaire et inexorable vengeance de cet attentat du vieux baron .

Pour Florimond, le nouveau crime de Marin Labrande couronnait une série de méfaits qui demandait une punition exemplaire. M. Aimeri d'Olivier se vit donc rabroué de la bonne façon quand il tenta de pallier le délit, et surtout de demander un supplément d'informations avant que l'on se décidât à sévir. Sèchement, le jeune seigneur interrompit son poète conseiller :

— Eh! qu'avons-nous besoin de preuves?

En vérité, Aimeri, je t'admire. Personne n'a vu Marin pour ces collets, dis-tu? La belle raison ! Mais il en a posé vingt fois, cent fois, sous le nez de mes gardes. Ils n'ont rien osé faire, parce que ce sont des poltrons et qu'ils redoutent plus les coups de ce Marin que ma colère... Tandis que mon brave Cottebleue ! . . . Au moins, j'ai un homme sous la main! Va, Cottebleue, mon brave, cueille-moi ce drôle vivement et me l'amène!... Quant aux lapins et au lièvre preuve du délit, je les saisis entre tes mains, comme juge...

La figure de Cottebleue s'allongea quand il entendit ces mots, et sa barbiche en descendit de plusieurs pouces sur son balandran graisseux. Mais bientôt ses traits reprirent leur sérénité, car Florimond continua :

— Et je te les donne comme seigneur. Quand on évoquera la cause, tu présenteras les peaux ainsi que les collets... J'ai dit.

Cottebleue se retira avec ses cinq lapins

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« dont un lièvre », et les collets de Louis-An toine, qu'il alla tendre aussitôt dans les coui de Bannes, à toucher sa terre de Lunery, et Florimond demeura seul avec M. Aimeri d'Olivier.

— Je ne sais, fit celui-ci d'un air docte tout en bourrant son nez de tabac, je ne sais si mes conseils valent qu'on les écoute, mais, si vous m'en demandiez un, je sais bien quel est celui que je vous donnerais.

— Ah oui ! Toujours ton Astrée avec le berger Céladon... Va, mon cher Olivier, je suis tout oreilles.

— Cela reviendra en son temps... M oî votre place, je ne molesterais pas les gens de Mm* de Primelles à cette heure où vous entreprenez la conquête de mademoiselle sa fille. Un point, c'est tout.

Et, regardant avec intérêt deux mouches qui se faisaient des politesses sur un livre ouvert, M. Aimeri s'offrit une prise.

Florimond comprit le raisonnement. Ami des solutions faciles, il saisit ce que l'avis de son précepteur avait de pratique. Il dénonça donc son ferme propos d'arrêter toutes les poursuites contre Marin.

— Gardez-vous en bien, dit alors M. Aimeri sans cesser d'observer ses mouches.

— Mais, alors, comment diable veux-tu que je m'en tire?

Et Florimond, qui maintenant n'y compre-

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nait plus rien, tirailla son pinceau de barbe d'un air anxieux. Jouissant de son avantage, M. Aimeri se barbouilla encore le nez de tabac, cessa de s'intéresser aux mouches et daigna rassurer son élève :

— Vous vous en tirerez de la manière la plus simple. Laissez Cottebleue appréhender Marin, mais recommandez-lui, sur toutes choses, de ne pas le maltraiter. Et quand vous tiendrez Marin vous aurez un otage... Un otage de première qualité, monsieur I Car vous pourrez en jouer auprès de M,le de Primelles, vous donner tous les bénéfices de la générosité, car les dames aiment tout ce qui revêt les apparences héroïques... Sans compter qu'en relâchant ce drôle pour les beaux yeux de la demoiselle, cet arrangement, naturellement secret, crée entre vous une sorte de complicité qui engage votre bergère... Et encore vous vous rendez sympathique aux gens de Primelles, qui fermeront les yeux sur vos allées et venues... Est-ce clair?

— Aimeri, ton génie dépasse de beaucoup la portée de mon jugement. Quoiqu'il paraisse prouvé que nous autres possédons par droit de naissance les dons les plus précieux de l'esprit sans compter les autres, ta subtilité m'offre chaque jour de nouveaux sujets d'étonnement. Me daigneras-tu expliquer?...

— Pas aujourd'hui, mon enfant. Partez sans tarder à la découverte. C'est l'heure où M,le de Primelles, jalouse d'égaler Célidée et autres

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bergères fameuses dans l'histoire. B6 dirige vers le carrefour de Mercure avec son mouton, son livre, sa confidente Colbert et sa rêveuse nu lancolie pastorale. Cette mélancolie ne peut réussir à faire naître un autre Thamire. Apparaissez donc ainsi qu'une incarnation de cet admirable berger, et saluez-la comme il convient... Allez la saluer, vous dis-je, et revenez, après votre promenade, me raconter vos succès. Florimond partit sans en demander davantage. L'aventure lui plaisait par son caractère chimérique et flattait ses mauvaises passions.

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