CHAPITRE VI
Lorsqu'il revint de Bourges, Florimond était de l'humeur la plus détestable. D abord il avait dû passer une nuit entière enfermé dans une armoire chrz la femme du conseiller Godefroy Harant, ensuite il avait subi les foreurs jalot de Madeleine Brossin. dit»' Madelon. ensuite il s'était vu accabler de compliments par la clame Macette. au sujet de son fils Joachim. dont il se souciait comme de son dernier bonnet de nuit. L'incartade de la jolie lingère, mère de cet enfant de l'amour, racontée par Clément à Françoise Colbert, n'était en effet que trop véridique; et Florimond, s'il avait pu la faire renvoyer quand elle s'était présentée hardiment au château de Bannes, n'en avait pas moins dû partir pour Bourges afin d'éviter de nouvelles complications.
Tout ainsi que son père le marquis, Florimond avait versé dans les amours basses. Lors
de son séjour à Bourges, en i63i, il s'était épris d'une petite lingère que sut lui procurer une personne recommandable, répondant au nom de Macette Péronet, toujours prête à obliger son prochain contre récompense honnête. L'aventure, qu'il se promettait brève, dura grâce à l'adresse de la demoiselle et de son chaperon Péronet. Au bout d'un an, Florimond se trouva père et obligé de pourvoir aux dépenses de trois personnes, sans compter la nourrice de l'enfant, qu'il fallut cacher à la campagne. Mais, chaque fois que Florimond passait par Bourges, on faisait venir la nourrice et le nourrisson, et il se voyait condamné à une méchante vie de famille qui exaspérait tous ses instincts de vie libre et joyeuse. Sans compter que les trois commères, Madelon, Macette et la nourrice Scolastique ne parlaient que d'argent, comme si elles ne comprenaient pas ou ne voulaient pas comprendre que Florimond ne séjournait dans la bonne ville du Berry qu'y contraint par le manque de cet argent.
Avec quel plaisir il aurait envoyé promener tout ce monde si Madelon, excitée par la sangsue Macette, qui lui racontait, en l'ornant pour les besoins de la cause, le mariage de Julie Péréal avec le marquis de Bannes, n'eût pris cette précaution de répandre dans toute la ville le bruit de sa féconde union avec l'héritier de la noble maison alliée aux La Force! Faire enfermer la lingère dans un couvent de filles repen-
ties, où personne ne l'eût réclamée puisqu'elle était orpheline, envoyer la Macette en prison, abandonner à l'hospice le fils que rien no prouvait, n'était point chose difficile. Mais une grande honte en eût rejailli sur Florimond et sur sa mère la marquise, qui n'avait pas besoin de cette addition à son impopularité. Il aurait pu, à la rigueur, expédier ce ménage de hasard à Paris, où tout se perd dans le flot de peuple qui y grouille, puisque Bourges tout entier tenait les yeux sur lui et clabaudait avec le sans-gêne de ces petites villes oisives et endormies où l'on ne dort que d'un œil, 1 autre toujours appliqué à la fente de quelque volet. ( leh n'eût pas éteint les difiicultés, et les dépenses auraient triplé peut-être. Or, Florimond était toujours à court d'argent. Comme dernière ressource, il y avait Bérenger de la Butière ou M. de Tourouvre. Marier Madelon à l'un deux était un expédient qui en valait bien un autre, à condition toutefois qu'une dot fût versée. Comment réunir les quelques milliers déçus nécessaires?
Le procureur Marcelin Duvau n'en trouvait pas le moyen, d'autant que personne n'osait aviser le marquis exilé de cette particularité de son héritier. Le marquis, du reste, était renseigné là-dessus, mais il n'y attachait pas d'importance. Touché par la détresse de Florimond, adouci peut-être aussi par l'heureux succès d'une instance où il venait de triompher et de
gagner le droit de s'appeler non plus Duvau mais Marcelin de Vaulx, chose à ses yeux considérable, l'homme de loi lui consentit cependant un prêt, au denier douze, il est vrai, mais enfin un prêt de six mille livres. Grâce à cet argent, dont il garda toutefois la majeure partie, Florimond put donner la pâture à son ménage affamé et en clore pour quelques mois les becs, Aux scènes de jalousie il était trop habitué par son métier d'homme à bonnes fortunes pour leur accorder une attention même minime. Donc, léger de cœur et d'esprit, il s'occupa de Mme Jeanne de la Pelice, femme du conseiller Godefroy Harant, homme de soixante ans, alors que celle-ci n'en comptait pas trente. Mme Jeanne possédait cette beauté diminuée qui emprunte son mérite à l'élégance des habits et aux artifices de la toilette. Mais sa taille était ravissante, et la blancheur mate de son teint se rehaussait par le noir soyeux d'une chevelure extraordinairement longue et fournie qu'elle s'amusait, par un caprice singulier, à couvrir de poudre blonde, de telle sorte qu'elle ressemblait à un chou de crème saupoudré de cannelle.
Cette femme de magistrat, fille d'échevin ayant acheté la noblesse, séchait d'envie, tant sa vanité la torturait en lui prouvant combien sa condition était infime à côté des nobles d'épée. Cette fausse bourgeoise pointue, acide, sentimentale et dolente, suivant les gens, vivait
ig2 I. INCOMPARABLE FLORIM^M'
persuadée qu'elle avait déchu en épousant un membre du Parlement. Elle crut se relever on prenant pour amant un jeune homme qui allait entrer aux gardes. Riche, avare et défiante, elle crut Florimond plu^ riche qu'il n'était, et se flatta de trouver en lui l'idéal de magnificence et de galante perfection après quoi elle n'axait
lé de soupirer. Introduit chez elle par des officiers du gouverneur à qui elle donnait à jouer, Florimond put dire qu'en un m jour il était venu, avait vu élevait vaincu. Ll discrétion du jeune homme était petite, celle de la dame encore moindre, l'indifférence du conseiller Narant, par contre, dépassait les limites du croyable. N'eût été la jalousie de Madelon, avivée par la cautèle de la mère Ma cette. Florimond aurait trouvé dans l'hôtel de ce magistrat cette paix du CCBOT, indispensable accompagnement de toute liaison intelligente, c'est-à-dire où chacun des intéressés récolte ce qu'il a semé, c'est-à-dire encore autant comme rien.
Malheureusement Madelon ne voulut pas se pénétrer des simples nécessités de la vie. Elle poursuivit de billets sans signature le conseiller Harant, qui n'en pouvait mais et les semait avec insouciance dans les couloirs, les cours, ou même dans la rue, la marquise Julie, qui s'en gaussait avec ses femmes, et quelques gentilshommes en droit de se considérer comme étant les uniques favorisés de ces distinctions
amoureuses que conférait Mme de la Pelice à ses heures. La lingère en fut pour ses frais de papier. Et si Florimond, surpris par le conseiller, qui rentra à une heure où Ton ne l'attendait pas, dut se blottir certain soir dans une armoire à linge et y passer la nuit entière accroupi parmi les serviettes et les taies d'oreillers, cette disgrâce ne fut imputable qu'à un malheureux hasard.
Son caractère impérieux et violent d'enfant gâté dès le berceau en garda l'impression d'une rare et cruelle offense. Et il jura une haine sauvage, déclara une guerre perpétuelle et sans merci au robin malencontreux dont les ronflements avaient offensé ses oreilles pendant cette nuit de mai où lui-même avait ronflé et dormi, loin de la désolée Madelon, et à poings fermés, sur le linge fin de la conseillère. Et il n'eut pas une pensée bienveillante à l'égard de cette dame, tout à la fois perfide et sensible, qui, dans sa cruelle insomnie, avait compté les heures jusqu'à ce que le lever du soleil appelât son mari au Palais de Justice, où, de mémoire d'homme, il n'était jamais arrivé autrement que premier. Ce matin-là, le conseiller Harant entra modestement, comme à son ordinaire, mais les épaules couvertes d'un beau manteau de revêche gris de lin, doublé de peluche rose sèche, manteau qui n'était pas le sien, puisque sur le coup de huit heures on vint le réclamer de la part de Mme de la Pelice.
194 • INCOMPARABLE FLOIUMOND
— Donnez, donnez, fit répondre M. Harant. ma femme sait bien quels sont mes habiN.
M. Clément avait trouvé son maître dorm;ml du sommeil du juste à L'hôtellerie dos Jeux Marin-. OÙ il se cachait pendant ses escapade de Bourges. Une fois réveillé, Florimond oublia ses grands serments de vengeance et reconnut que le retour à Bannes s'imposait. Pendant les dix lieues de route, M. Clément ne cessa de le blâmer à cause du temps qu'il perdait dans de pauvres divertissements sans gloire, alors que la fleur de Primelles se penchait amoureusement vers lui. impatiente dY-tre cueillie. Ainsi les propos légers de La Bâti et de Tourouwv. tel hautaines et perfides insinuations de sa mère, les conseils ingénieux d'Aimeri et les avis savamment flatteurs de Malompret, d'autant plus flatteurs qu'ils se rehaussaient de reproches sentant la franchise du serviteur dévoué, poussaient tous Florimond sur la même voie : « C'est une conspiration amoureuse contre moi, — songeait-il, balancé à l'amble régulier de son cheval de poste, — et la charmante iMarguerite en est la principale conjurée, puisqu'elle me rappelle, sans aucun doute!... Aimeri fut bien inspiré en me poussant à m'éloigner pour quelques jours!... Avant que de la revoir, je veux qu il m'explique les plus beaux passages de CAstrée, qu'il m'en bourre la tête... Alors pourrai-je aborder la belle et débuter ainsi. . . »
Ses réflexions lurent brusquement interrompues par Cottebleue, qui le salua, à la tête d'un gros de paysans et de laquais, au milieu de l'avenue du château :
— Bonne nouvelle, monsieur! J'espère que vous serez content I Nous avons pincé Marin ! . . . Le drôle nous assomma trois hommes, ou à peu près, mais nous le tenons!
Florimond, à la grande stupéfaction de Cottebleue, n'entra nullement en joie. Fronçant le sourcil, il tourna la tête vers Clément :
— N'aurais-tu pu m'avertir?
Le geste du valet prouva au maître que la nouvelle était fraîche et qu'ils étaient deux à l'apprendre. Florimond toisa alors le porteur d'exploits, qui demeurait bouche bée, le chapeau à la main droite, le bâton à la gauche, devant le cheval qui fumait. Et il lui demanda, d'un ton rogue si on n'avait pas maltraité Marin.
— Pas plus que déraison, monsieur!... Pas plus que de raison...
— Juste Dieu!... Vous ne l'avez pas blessé, au moins?
— Ah monsieur, il sera toujours assez frais pour...
— Tais-toi maroufle!... Allons, vous autres, parlez! Où est-il?
Tout le monde se tut. Cottebleue prit sur lui de répondre en reculant toutefois prudemment hors de la portée du fouet que Florimond venait de tirer de sa botte :
i()(> l'incomparable florimond
— En bon lieu, monsieur!... Dans le caveau de la vieille tour du nord, et bien ficelé, je vous en réponds. Cette fois il ne nous glissera plus entre les doigts!
Florimond jeta un écu h Cottebleue : « Pour ta peine! » et, sans l'écouter davantage, rendit chez lui. Son premier loin fol d'ordonner à Clément d'amener Marin : « Qu'on le déUobe, et qu'on ne le brutalise pas, tu m'entends! Et tu le feras monter ici, dans ma chambi Qu'on ne me dérange point. Je n'y suis pour personne. Inutile d'avis< i ma mfert de mon arrivée... Envoie-moi Aimeri et reviens avec Marin! »
Clément s'inclina on souriant d'un air confit : « Monsieur, prenez garde. C'est un lérat capable de tout, et il l juré ma mort... Mais j'obéis, monsieur, j'obéis. » Il descendit les escaliers quatre à quatre, bouscula MM. de Tourouvre et de la Butière. qui tentaient de se glisser chez Florimond, en criant : « Non, non! La consigne est pour tout le monde ! On n'entre pas!... Nous avons de grosses affaires, oui, messieurs, c'est ainsi! » M. Clément semblait avoir chaussé les talonnicres ailées de xMercure ; il se hâtait, porté en quelque sorte par ses pressentiments : « Tout va à merveille ! Ce misérable Marin devient la cheville ouvrière de ma combinaison!... Au diable Francine! Je suis prêt à jurer que je ne connais môme pas la couleur de ses cheveux. »
M. Aimeri d'Olivier ne mit pas longtemps à se produire. Il s'assit gravement, négligea de dire, tant sa modestie était grande, que tout allait pour le mieux depuis qu'il avait pris la queue de la poêle, saisit sa tabatière, où il paraissait puiser ses maîtresses pensées, et s'informa de la santé de son cher Florimond avec une affectueuse indifférence. Celui-ci, impatient, mit aussitôt les fers au feu :
— Aimeri, tout dépend de ta prudence. J'ai confiance en toi. A toi le soin de diriger l'interrogatoire de ce Marin que le diable confonde, mais que nous devons soigner mieux qu'un enfant Jésus. Ne m'abandonne pas! Quand je te semblerai errer, tu taperas avec ta boîte à tabac sur le bras de ton fauteuil; alors je me tairai, et tu parleras.
— Mon cher enfant, votre sagesse dépasse trop la mienne pour que je puisse faire mieux que vous. Profitant toutefois de votre permission, j'essayerai de placer un mot, à l'occasion, sans plus.
Dirigé par M. Clément, qui clignait de l'œil d'une façon tout à la fois paterne et condescendante, Marin entra. Ses vêtements en lambeaux disaient la violence de la lutte inégale qu'il avait soutenue contre plusieurs, et la trace des cordes sur ses poignets saignants prouvait la force des liens autant que l'acharnement de ceux qui les avaient serrés. Sa tête brune, embroussaillée, était balafrée et meurtrie; de sa
barbe rousse on avait arraché une touffe. Il avait perdu un soulier, et ses chausses déchirées montraient ses genoux ï vif.
Florimond considéra le braconnier sans colère :
— Il n'y a pas de bon sens à secouer ainsi les gens. Clément, tu manderas à Cottebleue de modérer son zèle à l'avenir. Ce garçon, pour coupable qu'il soit, ne devait pas être mis en pièces. Emmène-le sans tarder, donne-lui du linge et des habits convenables, et explique-loi qu'il n'y a pas de quoi se désespôi m regardez-le, monsieur d'Olivier : ne dirait-on point d'un sanglier coiffé par un vautrait tout entier Mes ordres ont été dépassés, comme toujo c'est clair. Ah ! qu'on est mal servi par le temps qui court, et que les mœurs des champs sont sauvages!... Depuis combien de temps est-il au cachot?
— Depuis tantôt deux jours, monsieur! — Et Clément ajouta avec un accent de comj sion dont la sincérité apparaissait évidente : — Et je crains bien qu'on ne l'ait pas nourri à sa faim. . . Si j'avais pu savoir ! . . .
Encouragé par les hochements de menton d'Aimeri, qui, les mains croisées sur sa panse, les jambes allongées, examinait Marin avec intérêt, Florimond haussa les épaules et, affectant une pitié très profonde, grommela :
— Tant pis! Tant pis! Tout cela est contraire à la justice. On ne procède pas autrement
chez les Turcs!... Ce garçon, après tout, n'est encore qu'accusé; je ne puis prendre sur moi de le traiter comme un coupable, hem!... hem ! . . . comme un coupable.
— Sans doute, sans doute, monsieur, un accusé, simplement!
Et M. Aimeri d'Olivier, ayant ainsi fourni des preuves de sa modération, tira sa tabatière de son haut-de-chausses et la garda dans sa main.
Florimond, n'entendant pas le bruit du fauteuil heurté, comprit qu'il pouvait continuer à défendre les droits du faible. Ramenant sur son genou gauche sa jambe droite encore bottée, il en examina les plis poussiéreux avec intérêt et reprit :
— C'est fort ennuyeux, fort ennuyeux, Clément, et je suis fort mécontent... Hem!... Hem!... Qu'on donne donc à ce garçon, et sur l'heure, à manger suivant sa faim!... Et je veux aussi qu'il boive à sa soif, qu'il fume même, pourquoi pas, s'il le désire?... Je l'interrogerai après.
Marin, qui jusque-là avait gardé obstinément ses yeux baissés, regarda Florimond de côté, furtivement. Alors Florimond, qui l'observait en dessous, dit :
— Çà, Clément, qu'attends-tu pour lui délier les mains?... Sans doute que la corde ait froissé les os?... Voilà de la belle besogne.
Clément se crut autorisé à discuter cet
ordre : « L'homme était dangereux, le laisser ainsi... »
— Allons, tranche-moi cela, et vivement, et sans le couper. Prends ce couteau, et que ce soit fait soigneusement !
La figure énergique de Marin, crispée par la colère, s'adoucit. Il 1» va sur Flmimond ses yeux qui, sous leurs épais sourcils, brillaient de vivacité et d'intelligence. Puis il parla :
— Bien sûr que j'ai faim!... Et pourquoi se sont-ils jetés à huit sur moi pendant (jue je rentrais chez nous avec des bourrées? Je ne fai pas de mal... El l'on n'a pas le droit de saisir les gens sur la terre de leur seigneur. . .
— Dirait-il vrai? demanda vivement Ploffl mond, dont M. Aimeri. maniant avec nonchalance sa tabatière inutile, admirait ;i\ec stupéfaction la force de dissimuler. Mes gardes t'ont mis la main au collet chez Mme de Primelles? Dirais-tu vrai ?
— Pourquoi mentir?... Et puis, ce ne sont pas vos gardes qui m'ont pris. Ils n'oseraient pas venir sur nos biens, peut-être!... C'est Gottebleue, avec sept valets de ferme. Je les connais bien, les sept valets de Landry Vaillard, votre fermier des Aubrois. . .
Florimond serra les poings, se mordit les lèvres et cria d'une voix blanche :
— Ce n'est pas possible! Prends garde!... Je...
M. Aimeri donna un coup de sa tabatière sur
le bois du fauteuil, comme pour s'aider à l'ouvrir. Florimond se tut, et le poète prit la parole :
— Ce garçon, monsieur, n'a pas, à mon humble avis, ce mauvais aspect des malfaiteurs de profession, et je suis convaincu qu'il parle franc. Si vous vouliez me permettre de vous donner mon opinion. . .
Florimond, qui regrettait son accès de colère et craignait surtout de l'avoir laissé percer, acquiesça gracieusement, tout en enrageant contre cet Aimeri, dont il avait attendu si longtemps le secours. M. Clément approuva d'un murmure et d'une révérence. Il avait gardé le couteau après avoir coupé les liens de Marin et se tenait sur la défensive, tant il redoutait ce hardi braconnier : « Pourvu qu'il ne nous bouscule pas d'un bond, ne saute après par la fenêtre I II nage mieux qu'un poisson. En deux temps il aura passé l'eau, gagné le parc, et adieu!... Puis, quelque soir, il me donnera un bon coup de bâton!... Attention, je crois qu'il va s'élancer! »
Mais Marin ne nourrissait pas des intentions aussi aventureuses. Meurtri, faible de faim, il frottait machinalement l'une contre l'autre ses mains délivrées. Elles étaient gonflées, douloureuses; le sang extravasé avait empouacré les ongles.
— Mon Dieu, monsieur, à votre place je donnerais d'abord à ce pauvre diable la nourri-
ture et les habits que votre bonté lui promettait... Et après on causer i.
Marin refusa avec fierté. Au vrai, il était plein de défiance. Ce que venait de dire M. Aimeri n'était sans doutequune plaiiantam concertée avec le seigneur de Bannes. Florimond fut tout simplement admirable. Sa mansuétude dompta l'ombrageux braconnier, qui accepta ses offres, avec cette restriction toutefois :
— Votre valei utnemepla e...
Et puis nous avons un vieux compte à régler. . . Sauf votre respect, monsieur, je m'accommoderais mieux d'un autre gardien Foi de Marin, je ne chercherai pas à fuir !
Nins sourciller, Florimond renvoya Clément en lui ordonnant d'appeler Barrois. Cléuèttt accepta cette combinaison avec joie, car il avait autant peur de Marin que celui-ci avait de haine et de mépris pour lui. Le valet de chambre en second, Barrois, vieux serviteur du marquis, se présenta avec la gravité d'un bedeau, reçut les instructions et emmena Marin, qui salua en cherchant machinalement son chapeau absent.
Alors M. Aimeri félicita Florimond de sa mansuétude :
— Mon cher enfant, vous méritez mieux que des compliments pour cette puissance de commander à vous-même. Si madame votre mère vous avait vu ainsi décidant en seigneur et juge, — et avec quelle ferme modestie! — je gage que les larmes lui en auraient coulé des yeux. . .
L'INCOMPARABLE FLOR1MOND 2û3
et c'eût été grand dommage, car je n'en contemplai jamais d'aussi beaux... si ce n'est les vôtres... M acte animo, generose puer... Je veux dire : achevez maintenant ce que vous avez si bien commencé. Déployez la même longanimité, pratiquez voire avisée patience dans l'interrogatoire... J'écouterai... Ne vous engagez à rien... Laissez croire à ce drôle que votre chagrin serait d'être calomnié chez vos voisins. Aspergez son vilain museau d'eau bénite de cour... Aussi bien vous découvrez-vous tant habile que je me demande quel secours je pourrai bien vous apporter dans le cas présent.
Florimond huma cet encens vulgaire avec plus de plaisir que celui du curé de Lunery quand celui-ci lui faisait, suivant le droit et l'usage, honneur avec son encensoir, sous le dais seigneurial, en sa paroisse.
— Tu te moques, Aimeri, tu te moques!... Je retiens seulement, de ton appréciation bienveillante, ce que tu dis de l'habileté. Dieu merci, je ne crois pas manquer de cette marchandise. Grâce à mon adresse, Aimeri, ton élève a échappé aux pires dangers! J'ai déjoué les entreprises jalouses du conseiller Harant. Non content de me voler mon manteau, que sa femme sut lui faire lâcher d'ailleurs, ce mari ridicule, — est-il, Aimeri, un mari qui ne soit pas ridicule? — ce pleutre, ce robin essaya de me donner la mort sournoisement, cette nuitée, en me retenant dans une armoire où je
pensai périr au milieu de pièces de linge. J'en sortis pour longtemps parfumé, tant la coiim il 1ère avait serré de capricornes mnsquéf parmi ses mouchoirs. En cherchant bien, tu trome rais, je gage, quelques déhris de oei mooohei dans mes manchettes et mes cheveux... lin veux-tu? Rien de meilleur pour aromatiser le tabac. Et encore j'ai réussi à soutirer quelque trois mille livres à t mathieu de Marcel-
lin... Quand je dis trois mil 1
Florimond pouvait regretter ses paroles, mais non les rattraper. Il s'en mordit la langue, car M. Aimeri, saisissant la halle au bond, cria aussitôt misèie : ion habit montrait la corde; ses rabats eililochés, ses inancb* élingées prouvaient sa ruine. Florimond dut lui lâcher cent livres, et M. Aimeri jura de garder le secret sur cette libéralité et particulièrement sur sa source. En échange, le jeune homme reçut une grande quantité de bons < seils, et aussi force citations à relire dans l'Astrée pour son entretien du lendemain :
— Si vous daignez ne pas oublier mes recommandations, la demoiselle tombera amoureuse de vous comme une bête. Elle palpite déjà comme un oiseau blessé. Ne vous a-t-elle pas vu?... Heureux Florimond, qui ne connut jamais de cruelles! Allez de lavant. Tout m'annonce que Marguerite ne vous repoussera pas. Le voudrait-elle que l'amour ne lui en laisserait pas la force. Toutefois, ne vous montrez pas
L'INCOMPARABLE FLOIUMOiND 205
impatient. Caton, pendant de longues années, demanda la ruine de Garthage. Ces années seront pour vous de brèves journées, sans plus... Mais j'entends votre braconnier. Attention! Il fait partie du piège où va tomber votre belle. Ne brusquez rien !
Marin rentra. Lavé, vêtu et restauré, il avait assurément meilleure mine. Il regarda avec une tranquille assurance, et sans forfanterie, Florimond, qui l'admonesta avec une hautaine douceur :
— Ecoute-moi, puis tu répondras tout à ton aise. Personne ici ne te veut de mal, quoi qu'on ait pu te dire à Primelles. Je te mettrais bien en liberté; encore ne suis-je pas seul en cause. Que tu aies tendu des collets sur le talus de mon parc, la semaine passée...
Marin s'agita, murmura quelques mots inintelligibles, haussa les épaules. Puis il baissa la tête et ne bougea plus.
— Oui, tu les as tendus, tu en conviens toimême. Et mieux, tu les as fabriqués. Personne autre que toi n'est capable de tresser ainsi le crin... Ou bien, c'est ton père?... Tu restes muet?... Après tout, le crime est petit, et je ne sais même pas si je t'obligerai à répondre de cela en justice...
Marin respira plus librement. Nul ne savait mieux que lui que c'était le petit baron Louis- Antoine qui avait posé les collets. Sa terreur était qu'un autre pût le savoir, et aussi que le
ao6 l'incomparable fl«
petit seigneur se mêlât de le délivrer en se déclarant coupable. Il surveilla plus attentivement Florimond, qui, maintenant débotté, jouait avec sa pantoufle.
— Enfin, tu les as posés, ces collets, au pied de mon mur, tu l'avoues?
Marin rougit; ses lèvres tremblèrent. Mais il se renferma dans son silence obstiné.
— On t'accuse malheureusement d'actions plus graves. Tu as battu mes gardes, et tu en blessas même un grièvement, i la Toussaint dernière... Et encore n'as-tu pas cassé te brtl de Mathieu Laurent, mon sergent blavier, quelques jours a\;mt Pâques?... Tout cela, mon garçon, est plus grave que tu ne le penses... Pour moins on va aux galères... Parlera enfin de cette attaque contre mon fidèle gentilhomme?...
M. Aimeri d'Olivier eut à ce moment ave< tabatière, qui ne voulait pas s'ouvrir, un colloque d'où il sortit pourtant victorieux. Au bruit de la corne heurtant le bois, Florimond s'était tu. Il reprit bien vite :
— Voyons, je vous en fais juge, mon cher monsieur Aimeri.
— Que vous dirais-je, monsieur? vous avez mille fois raison. La sagesse et la charité parlent par votre bouche. Les galères, c'est une bien lourde punition pour des peccadilles de ce genre, et ce pauvre garçon est bien jeune. Malheureusement le roi décide le plus souvent en
toute sévérité contre les contrevenants aux édits sur la chasse. En se conformant aux désirs de Sa Majesté, les juges ne font que leur petit devoir. La chose est fâcheuse... Ce pauvre diable, monsieur, est, je le répète, bien jeune. Il s'amendera. . . Comme juge de Lunery, vous n'êtes pas tenu de l'envoyer au tribunal d'Issoudun... Si j'étais à votre place. . .
Florimond, n'étant plus obligé de parler, avait repris pied. Son calme, sa dignité, son sérieux avaient on ne sait quoi d'auguste. Balançant sa pantoufle au fin bout de son pied, il interpella Marin, qui se tenait coi, sans rien comprendre :
— Tu entends, Marin Labrande, ce que dit M. Aimeri d'Olivier. C'est un homme droit et doux entre tous. . . Eh bien, mon cher monsieur Aimeri. comment agiriez- vous à ma place?
— Mon Dieu, monsieur, je garderais ce bon garçon ici, sous clef. Je ne le laisserais manquer de rien. Et, quand j'aurais sérieusement examiné son affaire, je me déciderais à prendre un parti... pas avant, monsieur, de m'être informé de toutes les circonstances.
En conséquence, Florimond décréta que Marin Labrande serait tenu sous les verrous jusqu'à plus ample informé. Le braconnier, ainsi interrogé sans qu'il eût pu répondre, se retira abasourdi de cette extraordinaire mansuétude : <a Ils manigancent quelque chose, bien sûr! Mais qu'est-ce qu'ils veulent? Soupçonneraient-ils
208 L'INCOMPARABLE FLOHIM
M. Louis-Antoine? En tous cas, ce n'est pas moi qui le vendrai. »
M. Clément Malompret, qui. l'oreille collée à la porte, avait suivi la conversation juridique, ne se fit point faute d'avertir Françoise Golbert :
— Ma fille, ta demoiselle est, à cette heure, maîtresse souveraine du sort de Marin. Je t'avouerai, entre nous, que ce drôle s'est laissé aller contre moi à des menaces que je méprise, du reste, parce qu'il m'accuse de courtiser sa sœur Francine. Or, peut-on songer à cette Francine quand on a l'avantage sans pareil d'être distingué par une beauté de ton mérite?
Colbert retint ce propos, et aussi un bel écu blanc que lui glissa le valet de chambre avec une familiarité galante. Elle eut bientôt instruit M,u Marguerite des malheurs du fils Labrande :
— Ah! mademoiselle, quand je pense qu'un seul mot de vous suffirait pour sauver ce pauvre garçon des galères !
Flattée de ce discours qui lui prouvait sa toute-puissance sur l'Incomparable Florimond, Marguerite de Primelles attendit avec une nerveuse impatience ce lendemain où elle verrait a ses pieds ce modèle accompli des bergers qui ne sortait plus de sa pensée.
Il se rencontrèrent, à point nommé, dans le chemin de Lunerette. Aussitôt que Florimond parut, Golbert s'écarta discrètement et se percha sur un bloc de pierre d'où elle pouvait tout
surveiller du côté des deux châteaux. Clément Malompret, posté à cheval beaucoup plus loin sur la gauche, se cachait derrière un buisson qui ne l'empêchait pas de voir au loin, et il avait le chemin sous lui. Florimond apparut donc seul aux regards charmés de Marguerite, qui, par contenance, garda son mouton auprès d'elle et son Astrée sur les genoux. Assise sur la roche moussue qui lui servait de fauteuil, elle reçut le salut respectueux et caressant de Florimond avec une réserve pleine de gravité et de grâce, qu'elle sut garder malgré les battements précipités de son cœur. L'émotion la faisait rose, et son visage long, au petit nez aquilin, aux mâchoires peu saillantes, en prenait une grâce et un éclat qu'ils n'avaient jusque-là possédés. A qui l'eût vue en ce moment, Marguerite de Primelles eût apparu transfigurée. Et sa mine, discrètement radieuse, s'efforçait de garder la fierté d'une fille de bonne maison et la supériorité d'une bergère prête à recevoir les hommages d'un berger digne de ce nom.
Ses cheveux blonds, ondulés plus que de raison par Colbert, étaient bien ceux qu'avait loués sans art M. de la Butière. Sans se croire autorisé à mettre pied à terre, Florimond flétrit les procédés de ce butor. Il en exprima tous ses regrets, se confondit en plates excuses, sans rien perdre de son prestige, car déjà Marguerite admirait tout en lui. La Butière en ce moment
était également béni par Florimond et par la jeune fille, puisqu'il surgissait comme un prétexte honnête à cet entretien tant désiré.
C'est pourquoi Florimond avait, au premier temps, abordé ce sujet, après les rapides et première* excuses pour cette audace d'adresser la parole à une femme qu'il ne connaissait que par ce qu'un chacun proclamait de ses mérites: « Soutirez que je me présente, puisque personne n'est là pour se charger de ce soin. Mon indiscrétion me rend oonpable, sans doute, mail vous me de\«v pardonner, car, en vous voyant occupée à lire cette merveilleuse Àstrée dans la campagne sauvage, j'ai < ompris la hauteur de vos sentiments et gagné lo désir de m'incliner devant votre sagesse. Vous êtes l'oracle qui m'indiquera le chemin, la lumière qui me guidera pendant la route, l'étoile de la nuit... Ah, mademoiselle, laissez votre humble serviteur baiser la trace de vos pas ! »
Marguerite ne sut pas mauvais gré à ce soupirant cavalier du peu de poli de son langage : « Il ne possède pas encore, se dit-elle, cette facilité dans l'expression que donnent seuls l'exercice et la lecture assidue du grand Honoré d'Urfé. Le code de l'honnête amitié ne lui est pas familier... Je veux lui en enseigner tous les articles, et il sera plus savant que moi. » Ainsi pensant, M1,e de Primelles avait répondu d'une façon tout à la fois protectrice et évasive. Hésitante et malaisée d'abord, la conversation se fit
familière et confiante. Ce fut Florimond le plus timide. Suivant avec un sang-froid assez rare à son âge les recommandations minutieuses d'Olivier, il affecta un trouble qui n'agitait point son cœur. Jamais oiseau de carnage n'emprunta plus sournoisement les espèces de la colombe pour pénétrer dans le pigeonnier. Le loup revêtit la peau de l'agneau. Florimond réussit même à éteindre ce regard brillant dont la flamme avait au premier contact communiqué son ardeur dévorante à des coquettes expertes dans l'art d'aguicher les hommes. Il plaignit sa vie triste et solitaire, son amour des champs, où errait son désir à la recherche d'une âme pareille à la sienne, mais plus riche en qualités de délicatesse, plus noble, plus ornée, et qu'il pût prendre pour modèle sans se piquer de la jamais égaler. Mais, hélas ! où, et comment la trouver?... Et voilà que le hasard le plus heureux, — si l'on peut être assez dénué d'esprit pour voir là l'effet du hasard, — que la fortune, plutôt, le conduisait aux pieds de celle dont le moindre désir deviendrait pour lui un ordre, trop heureux si en l'exécutant il pouvait garder cet espoir qu'elle lui permît d'obéir toujours à ses lois...
— Je veux donc, dit Marguerite radieuse, vous mettre tout à l'heure à l'épreuve. Si je vous demandais une grâce?
— Les grâces viennent des reines, et moi je suis votre humble sujet.
— Cela n'est pas répondre. Si je vous demandais... comment dire?... un service...
— Mademoiselle, il est accordé d'avance.
— Jurez ça !
— Je le jure! Si je ne l'accomplis point, c'est que je n'en aurai pas le pouvoir.
— Je ne veux pas de restrictions !
— J'écoute avant que d'obéir.
— Il y a... un... certain... — M"p d« Primelles hésitait; au fond, elle était abominablement troublée, — un certain Marin Labrandc que vous retenez en prison . . .
La figure de Florimond était de marbre. Les yeux baissés sur la crinière de son cheval, il s'obligeait à ne pas sourire. « Vraiment Aimeri était sorcier. . . Ou bien alors une mystification. . . Mais pourquoi?
Très vite, comme si elle craignait de ne pouvoir aller jusqu'au bout de sa phrase, elle dit:
— Je vous prie de le mettre en liberté... S'il vous plaît !
Ces derniers mots furent prononcés avec une tremblante humilité qui donna à Florimond un avant-goût de plus solides victoires. Il ne répondit pas tout d'abord. Fronçant les sourcils, il parut n'accorder son attention qu'aux oreilles de son cheval. Évidemment il hésitait, etM,le de Primelles, haletante, attendait. Enfin, elle parla. Sa voix, un peu brisée, décelait son angoisse :
l'incomparable florimond 9lS
— Eh bien, monsieur, vous ne le voulez donc pas ?
— Mademoiselle, — fit Florimond avec une émotion contenue que lui eût enviée le meilleur comédien, — pourquoi me le demander à nouveau ? N'ai-je point juré?. . . Cet homme sera en liberté dès que je serai moi-même rentré.
Elle lui tendit la main, qu'il baisa avec une ardeur discrète. Le regard triomphant de la jeune fille prouva à Florimond combien elle s'enorgueillissait de sa victoire, et il se jura de lui faire payer un tel prix que toute sa vie ne pourrait réussir à l'acquitter, vie de honte, de désespoir et d'opprobre, et lui se réjouirait de ses larmes. Ainsi le fils de la drapière Julie administrait l'avenir de la fille du baron de Primelles, tué par son père à lui, le marquis de Bannes.
A la même heure, MUc Catherine de Lépinière, rencontrant Cottebleue qui s'en allait d'un pied léger à Houet, lui tenait ce langage :
— N'essaye pas de te sauver, Cottebleue, ou je jure Dieu que mon écuyer te baillera autant de coups de bâton que t'en distribua naguère M. Le Bouteiller. Allons, approche et m'écoute !
Cottebleue, voyant qu'il ne pouvait se sauver dans le sentier qui courait entre les vignes, avança jusqu'à toucher le cheval de la jeune fille et attendit, le chapeau à la main. Depuis deux jours, il ne savait plus sur quel pied dan-
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ser. Rabroué la veille par Florimond alors qu'il en attendait des compliments et une récompense honnête, voilà qu'aujourd'hui il se trouvait exposé à la colère de la belle-fille du marquis. M,le Catherine, en effet, no semblait pas de bonne humeur Sous son regard, on m liraient le mépris et le courroux, Andoche bai la tête. Au vrai, mie peur bleue travaillait le drôle chaque fois que sa mauvaise chance le mettait en face de M,u de Lépinière. Et Cottebleue enviait à cette heure la condition des lapins, ses protégés bien qu'il n'en «ùl pas la garde. Au moins ces bêtes à longues oreillei pouvaient-elles, en cas de danger, rentrer dans les profondeurs de leur- trous et y braver la fortune contraire, tandis que lui était exposé, sans secours, aux violences de parole et d'action de cette furie en jupons qui montait à cheval et s'y tenait a califourchon comme un homme. Fort entre tous de la protection de la marquise ou de Florimond, il ne répugnait à aucune besogne vexatoire, opprimait, rapinait. se parjurait, payait d'audace et terrorisait tout le pays. C'était bien. Mais en face de M,u Catherine il perdait tous ses avantages et tremblait de peur. « Un mot d'elle, songeait-il. et le marquis, dont le bras est plus long qu'une nuit d'hiver, m'obligera à vendre ma charge. Alors il me faudra quitter le pays, où je ne pourrai plus vivre. Chacun se vengera de moi; je serai peut-être assassiné I... Qu'ont-ils donc tous contre moi,
L INCOMPAUABLE FLORIMOND
et Marin est-il devenu subitement un saint pour que sa juste prise m'amène de tels ennuis? »
Malgré sa venette, Cottebleue tenta de payer d'audace. Puisqu'il ne pouvait s'enfuir dans les vignes à cause de Mlle Catherine, d'André d'Archelet et du laquais, qui accompagnaient celle-ci , pouvait-il au moins exciper de son mandat. Porteur d'exploits, il détenait une part de l'autorité royale. Ce fut donc au nom de cette autorité qu'il fit un effort pour élever la voix.
— Toute révérence gardée, mademoiselle, je dois me rendre de ce pas à Houet, puis à Lapan et aux Loges de Laiguillon, pour les devoirs de ma charge. Et le temps me reste à peine d'y arriver avant le coucher du soleil. Veuillez donc me laisser passer, et que Dieu vous garde !
— Cottebleue, — fit Catherine en portant son cheval de côté, — tu me réponds de Marin sur ta tête! Je t'ordonne de me dire comment tu trouvas ce courage de l'arrêter sur les terres de Mme de Primelles, ou plutôt qui te le donna.
Andoche pensa un instant à tourner les talons. Si le chemin lui était ainsi barré du côté du Cher, rien ne semblait l'empêcher de se couler dans les friches embroussaillées de la Rille. 11 se reprocha de ne pas l'avoir fait plus tôt; Catherine comprit son dessein et appela son écuyer :
— D'Archelet, fais-moi le plaisir de garder
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la route derrière le sieur Cottebleue. Il faut que je lui parle.
Alors le porteur d'exploits s'excusa d'un ton impudent où perçait néanmoins son inquiétude :
— Est-ce ma faute, après tout? Je dois faire mon devoir. Monsieur le baron est gneur de Bannes, c'est lui qui commando tu l'absence du marquis... Et puis ces hittoin
ne regardent pas les demoiselles... S. i \ itcur. je suis pressé ! . . .
— S'il tente de gagner au pied, rone-le de coups, d'Archelet, et que Jeanne! t'aatiata avec son fouet.
Andocbe Cottebleue, très rouge, cria qu'il était sous la protection det justes lois du royaume. Il exhiba son brassard et son bâton, jura qu'il porterait pl.nnte devant le bailli de Lnnery et qu'il seraitentendu, dût-il en appeler jusqu'à la table de marbre, qui tranche, en dernier ressort, des cas forestier
— Tais-toi, mauvaise bétel... Maintenant, rappelle-toi ma question. A qui obéissais-tu en empoignant Marin derrière sa maison?... Si tu ne réponds pas, je te jure, moi. que le marquis te chassera. Entends-tu, lâche et triste valet qui te charges des basses œuvres du faux maître?... Ecoute-moi ! Si Florimond ose traîner Marin en justice, je viendrai témoigner en personne! Oseras-tu soutenir que c'est Marin qui posa les collets de crin, quand tu sais bien que...
Andoche, en tant que Normand, saisit le côté avantageux de cet interrogatoire où, entraînée par la générosité de son sang, la jeune fille multipliait les demandes sans attendre les réponses. Retrouvant son sang-froid, il dit avec dignité :
— Mademoiselle, sur tout ce qu'il y a de plus sacré, je porte serment que je ne le sais pas.
Catherine ne comprit pas que Cottebleue s'en tirait à peu de frais et que ce n'était pas là répondre. Toute à son idée, elle cria :
— Pouquoi donc as-tu déclaré que Marin était le coupable?
— Ce n'est pas moi, mademoiselle. Le pauvre diable l'a avoué, puisqu'il n'est pas allé contre. . .
— Il a eu tort ! Retiens donc, imbécile, que c'est moi qui les avais tendus, ces collets. . . pour m'amuser. Je les avais payés à la mère Labrande. Symphorien en fabrique souvent pour moi...
Cottebleue eut l'impression que la jeune fille mentait : « Mais dans quel intérêt? Que vientelle chercher là dedans? Il y a autre chose. » Il répliqua avec une indifférence admirablement jouée :
— Du moment que c'est comme ça, il ne me reste plus qu'à en aviser M. Florimond...
Catherine rougit, et l'autre continua :
— Pour sûr, mademoiselle, vous avez le droit de vous amuser avec des collets. Toutefois c'est bien la première fois que je vois une demoiselle chasser à la façon des braconniers.
2i8 l'incomparable florimond
Catherine rougit plus fort. Les larmes lui vinrent aux yeux, tant elle balisait le mensonge. Pour cacher son trouble, elle exagéra sa colère :
— Maroufle! Je te vais couper la figure' En attendant, tu as frappé, empoigné* ligoté Marin, et cela sur la terre de Pi i md le: s I Tu as de la chance que le vieux ne l'ait pas entendu...
— Oh! le vieux Bouteill asse jamais par là !
A cette interruption c\ ni«|ue. ( latin i ine leva son fouet sur le drôle, qui para machinal» nient du coude un cinglon qui ne vint pas.
— Cottebleue, si tu parles en ces termes du baron de Mordicourt, je commanderai à mes gens de te batmmer. . . ,1e te dis, méchant \ald. que si le vieux Labrande t'avait entendu tu restais mort sur la place. .
— Ça se serait bien pu, fit Cottebleue en ricanant.
Mais l'écuyer André d'Archelet prit alors la parole :
— Dis plutôt, l'ami, que vous étiez assez nombreux pour ne rien craindre. Et tu t'en es vanté hier encore dans la grande écurie...
— Bien ça! s'écria Catherine heureuse de reprendre l'avantage. Ainsi, tu avoues, face de traître, que tu avais emmené du monde avec toi pour enlever Marin !
Impatienté, humilié, très sérieusement inquiet sur le dénouement de cette aventure, il
L INCOMPARABLE FLOIUMOND 319
nia, s'embarrassa dans ses finasseries. Cependant Catherine et ses gens raillaient et le menaçaient. Cottebleue perdit la tête. Trépignant de fureur, il jeta par terre son chapeau, le foula aux pieds, brandit son bâton :
— En voilà assez, n'est-ce pas?... Sommesnous ici au tribunal? Et qui êtes-vous pour me commander?... Vos témoignages, voilà ce que j'en faisl
Son geste ignoble s'acheva sous une grêle de coups de fouet. Il tourbillonna, se garant la tête et la face, se heurta aux chevaux, glissa au pied du talus, hurlant de peur et de rage :
— Ah! vous n'allez pas me tuerl... Je suis sous la garde du roil
Et les coups de pleuvoir : « A toi, pleutre! Pied plat I Faux témoin ! Butor ! »
Alors il demanda merci, promit de parler, avoua toute sa pauvre conspiration, dénonça ses complices, les garçons de la ferme des Aubrois. Il déplora son succès, s'aplatit, incrimina Florimond, La Butière, la marquise et Tourouvre : (( S'il avait su. il n'aurait pas risqué de danser une pareille gaillarde pour un petit écu! » Il alla jusqu'à s'engager à délivrer Marin, sachant bien qu'il n'en avait plus le pouvoir. Catherine l'écoutait avec une telle expression de mépris que Cottebleue put à peine se retenir de pleurer. Et il se promit une inexorable vengeance.
Enfin, Mlle de Lépinière dit à l'écuyer et au laquais :
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— Placez-le entre vous deux et liez-lui les mains I . . . Là ! Serrez son bâton dans la poche de ma selle, il viendra le réclamer chez moi. Taistoi, Cottebleue. ou, j'en jure par ma défunte mère, que ta scélératesse eût certain» nu nt lassée, je te fais mourir sous le fouet. Et en route I
Sous son chapeau. Cottebleue sentit la sueur mouiller son front et ses cheveux se dresser de terreur. « Où M"' Catherine prétendait-elle l'emmener? » On était sur les terres de Primelles, maintenant, et l'on se dirigl ait vers la bergerie de Tonlieu. C'était là que, deux jours auparavant, Marin avait été saisi et enlevé par Cottebleue et les garçons de Landry Vaillard. La chose avait été si virement exécutée que, bien qu'on l'eût attaqué à cinquante pas de sa maison, le fils aîné de Symphorien le sorcier ne fut pas entendu des siens. Le père était encore aux champs, les femmes préparaient le souper, la nuit tombait, tout demeurait désert. Serré, étranglé par seize mains, Marin avait mordu, rué, frappé en vain. Cottebleue et les sept valets de ferme étaient restés vainqueurs, au prix de deux mâchoires cassées, d'un crâne fêlé, de trois poignets foulés et d'un genou froissé. Si Marin eût trouvé le temps de tirer son couteau, le porteur d'exploits et ses acolytes n'auraient pas gardé l'avantage. Mais il fut assailli à l'improviste, pliant sous le poids de trois gros fagots qu'il avait chargés au bois des Usages.
La lande gardait encore les traces de la lutte. Un petit pommier galeux se penchait à moitié rompu. Des lambeaux de drap demeuraient accrochés aux ajoncs; et, entre les maigres touffes d'herbes foulées, des empreintes de pieds s'imprimaient nettement dans la terre durcie, car il n'avait pas plu depuis cette bataille rustique.
— Tu vois, Gottebleue, dit Catherine, le terrain de ta victoire. Regarde-le bien, mon homme, tu ne seras libre qu'après avoir demandé, sur cette même place, à Marin de te pardonner, et à deux genoux encore.
Cottebleue recommença de multiplier ses serments : « Qu'on lui donnât seulement une heure, et Marin serait libre comme l'air, foi d'Andoche! »
— Et, foi de Lépinière, je t'assure, moi, Andoche Cottebleue, que tu ne sortiras pas de chez le vieux Labrande que son fils ne lui soit rendu. Allons, marcheras-tu?
Alors, Cottebleue fut mordu par la peur aux entrailles. Il se désespéra. « Tout, plutôt que d'être livré à Symphorien, le berger qui lisait dans les astres, et à sa femme Jeannette, la jeteuse de sorts, à Honorin, le tondeur, et aux autres. » Il invoqua encore les justes lois, les privilèges de son état, le bailli de Lunery et le seigneur de Bannes. Il rendit M11* de Lépinière, le sieur d'Archelet, le laquais Jeannet, responsables de son sort devant Dieu, le roi et les ju-
ridictions inférieures, et s'effondra sur le banc où la vieille femme de Symphorien avait coutume de filer sa quenouille. La Bande accourut; ses yeux d'or luisants s'arrêtèrent sur le porteur d'exploits. Et la chienne gronda, menaçante, fonça sur le misérable. Avant qu'on la pût écarter, elle lui avait levé un morceau du drap de ses chausses et un échantillon de peau du mollet.
— Mère Jeannette, cria Catherine, mère Jeannette, viens-t'en sans tarder! Je ne te ra mène pas ton fils, mail en roid un qui le vaut presque. Regarde!
La vieille paysanm parut sur le pas d< porte. Derrière, par-dessus son épaul<* abaissée par l'âge, brillaient les larges yeux noirs et les cheveux ébouriffés de sa fille Francine, brune et ambrée, telle un joli pain bien doré. Puis sortirent ses deux frère*, Honorin, le second berger de Primelles, et Médard, garçon de charrue qui promettait d'être un rude homme. Ainsi livré, les poings liés, à ses particuliers ennemis. Cottebleue pensa défaillir, et ce que dit Catherine ne lui remonta pas les esprits.
— Regardez-le tous, mes braves gens! Le voilà, ce valeureux Cottebleue, soutien de la justice! Il a tant d'honneur qu'il fit entre mes mains un grand serment de ne vous plus quitter avant que Marin revienne. Ficelez-le bien, pourtant, parce que son assiduité à s'acquitter de sa charge est telle qu'à la première occasion il
retournerait à Lunery pour chercher du papier timbré et vous écrire une promesse dans les formes.
Pareil à un ecce homo de paroisse campagnarde, Gottebleue, le nez baissé, demeurait exposé aux regards malveillants de la famille Labrande. Honorin, qui ne se recommandait point par la mansuétude, opina pour qu'on envoyât le porteur d'exploits au fond de la mare, afin d'y assigner les grenouilles. Son cadet Médard était d'avis qu'on le donnât en pâture aux" porcs que l'oncle Baudet engraissait dans l'enclos voisin. Mais, d'autorité, la vieille Jeannette imposa silence à ses fils.
— Méchant valet, dit-elle de sa voix creuse, tu me réponds de mon garçon. S'il lui arrive malheur, tu mourras. Qu'on lui attache les pieds et qu'on le porte au grenier! Le père décidera à son retour.
Cottebleue, grinçant des dents, menaça tous les Labrande des fourches de justice : « On verrait bien qui aurait le dernier. Il représentait le seigneur de Lunery. qui saurait bien le défendre ! »
Il s'arrêta de parler et poussa un cri de douleur. Sous prétexte d'aider ses frères à le ficeler, Francine, la fille ébouritlée en corset de toile, lui avait sournoisement piqué la jambe avec une aiguille à laine, et Honorin serrait les menues cordes d'une telle force que les bas drapés de Cottebleue entraient dans sa peau.
Ainsi ces petits se vengeaient-ils à leur ma-
324 l'incomparable FLOKIMOMï
nière du misérable suppôt de Florimond. Et ils allaient l'emporter, insensibles à ses protestations juridiques dont ils se moquaient sans délicatesse, quand la mère Jeannette dit :
— Attention, enfants, voici le père!... Taisez-vous et l'écoutez!
Mais dans le crépuscule où l'on distinguait à peine les gens et les choses quelqu'un s'avança rapidement. Et des exclamations de joyeuse surprise s'élevèrent.
— Non, ce n'est pas Dieu possible!
— Ce n'est pas le père !..
— C'e>i Mariai
— Mon Marin ? Vous riez !..
— Non, non. c'est bien lui !
C'était lui. on effet* ayant encore sur le dos les habits qu'il devait à la libéralité de Florimond. Alors on sauta de joie; Francine dansait, et les ailerons de sa coifle voltigeaient ainsi que des papillons blancs. On s'embrassait. Catherine, sur sa petite jument, battait des mains. Raide et muette, la vieille Jeannette se laissa accoler par son fils aîné. Mais des larmes roulaient sur son visage plus âpre qu'une antique muraille. Combattant son émotion où elle ne voyait que faiblesse, cette vieille femme, enfant de la glèbe, se dressait dans l'ombre grandissante comme un emblème de la patiente et sauvage fierté de ceux qui tirent de la seule terre et leur raison d'être et leur force ; — leur raison d'être qui est de nourrir l'humanité, leur force
l'incomparable florimoisd aa5
qui est dans l'effort ininterrompu du quotidien travail courageusement supporté sans espoir d'un avenir meilleur. Et le vieux Symphorien, qui venait de rejoindre le groupe, n'était ni moins sérieux ni moins superbe.
— Voila, dit-il, appuyé sur son haut bâton d'épine, voilà celle qu'il faut remercier! La demoiselle de Lépinière est un ange parmi les hommes. Souffrez, belle et bonne demoiselle Catherine, vous que nous voudrions tous saluer ici pour notre dame et maîtresse, souffrez que je vous salue en vous bénissant !
Et, pliant un peu son genou raide, le vieux berger inclina sa longue figure blanche et grise sur les mains de la jeune fille, qu'il baisa. Et les pleurs du vieillard et de l'enfant se mêlèrent sur les gants de peau de chien. Doucement, elle tendit son front pour que le bon vieux l'embrassât entre ses boucles brunes, elle le tendit avec tant de grâce, que chacun joignit les mains comme qui prie et cria :
— Noël pour Mlle Catherine! Que Dieu l'assiste et la garde de tout mail... C'est la chère demoiselle qui a tout fait. Par elle, voici Marin de retour parmi nous. Çà, Francine, n'as-tu pas un bouquet de roses?... Ma fille, cours au potager!
Et Catherine, étouffant de joie et de tendresse, avait beau crier :
— Mais, bonnes gens, je n'y suis pour rien, hélas! Ce bonheur est venu sans moi!
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Tous reprenaient en chœur :
— Noël à la gentille demoiselle! Tous ici nous sommes prêts à mourir pour vous! Donnez-nous-en l'occasion ! . . .
Alors, Catherine les supplia de la laisser parler.
— Mon père Sympfiorien, et vous, ma mère Jeannette, vous avez retrouvé votre fils, et malheureusement sans que je vous aie pu aider. Maintenant, si vous m'aimez, il faut rendre la liberté à Cottebleue
Un murmure désapprobateur s'éleva parmi les anfantl : 8 Eh «juoi! on allait lâcher cette bête puante!... Pas avant de l'avoir écorché... bétonné... lardé! »
La voix du vieux Symphorien domina ce maussade concert de regrets :
— Qu'entends-je?... Et ce Cottebleue n'est pas encore libre? Osez-vous bien attendre avant que d'obéir?
Tout se tut. Puis dans la nuit qui descendait, opaque et humide, montèrent les menaces de Cottebleue, qui s'éloignait a grands pas. Alors la vieille Jeannette parla a son tour :
— Holà ! les garçons ! Chacun une torche, et qu'on s'arme! Vous ne quitterez la demoiselle que lorsqu'elle sera rentrée sous son toit...