‹ L'incomparable Florimond; moeurs du temps de Louis XIIIChapitre 6 sur 10 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Quinze jours entiers Andoche Gottebleue garda le lit, où le cloua une mauvaise fièvre, car, la pluie n'ayant pas cessé de tomber pendant qu'il courait à travers champs au risque de s'égarer dans les ténèbres épaisses, il était arrivé à Lunery trempé jusqu'aux os. Malade encore plus de peur que de froid, il trouva bien juste la force de se coucher. Une heure après, le porteur d'exploits délirait entre sa femme Philomèle, qui levait les bras au plafond sans aider à rien, deux matrones expertes dans la fabrication des purgatifs et des onguents, et le barbier de Lunery, qui le saignait en toute abondance.

Cottebleue se rétablit. Aussitôt il s'occupa d'exercer sa vengeance. Puisque c'était comme ça, il combattrait Marin par les moyens directs. Compter sur le seigneur de Bannes, autant bâtir sur le sable mouvant. Ce Florimond de mal-

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heur avait prouvé, en relâchant Marin contre toute justice, ce qu'on en pouvait attendre. Avec un pareil écervelé, capricieux et bizarre, il valait mieux ne plus lier partie. Cottebleue agirait sans le prévenir. Porter plainte contre MI,e de Lépinière, contre André d'Archelet ou le laquais Jeannet. était dangereux et complètement inutile. Procéder contre Marin tout bonnement, telle était la simple sagesse.

Fort de son mandat, Cottebleue fora, frais, tant la haine impose silence a la plus sordide avarice, copie de citations au greffe du bailliage. Avec un seul de ces papiers il avait le droit de requérir aide et protection de tout venant. Armé de ses grimoires, il requit quelques sergents de justice, leur promit une récompense honnête, et marcha à leur tête sur Tonlieu, où il espérait bien mettre la main sur l'audacieux braconnier qui bravait son autorité et sa légitime colère. Dans la bousculade de la grande baltue aux loups que M. de Montenay dirigeait sur les trois domaines, rien de plus facile que de cueillir Marin au milieu des rabatteurs.

« Une fois que je le tiendrai, ce gredin, je ne serai pas si sot que de le livrer à M. Florimond. Je le traînerai à Lunery, et le bailli en fera son affaire. Il y a là, dans ma sacoche, douze plaintes et autant d'ordres d'informer contre ce drôle. C'est largement suffisant. Le bailli n'osera pas lui donner la clef des champs, le tri-

bunal d'Issoudun connaîtra des délits par ma diligence. »

Déjà le vindicatif Normand voyait son ennemi Marin dans les cachots d'Issoudun, puis dans ceux de Bourges, voire de Paris, aux geôles de la Conciergerie, et enfin sur les côtes de Provence, où archers à cheval et argousins poussaient la chaîne des forçats, dans la poudre aveuglante des routes sans fin, jusqu'à la mer. Là, Marin devrait logement et nourriture à la générosité du roi : « Tu le faucheras, le grand pré, canaille, avec la manille au pied et une bonne rame aux poings!... Et, allez, le nerf de bœuf! »

Pour mieux poursuivre son équitable vengeance. Cottebleue songeait à laisser le Berry pour Marseille ou Toulon et à prendre rang parmi les comités. Quel plaisir démoucher les épaules nues de Marin avec un bon nerf de bœuf, tandis que le drôle, désespéré, haletant, devrait suivre le mouvement et ne point perdre la mesure, sous peine d'avoir la tête fracassée par la poignée de la rame d'arrière. Enthousiasmé par ce spectacle, Cottebleue allongeait le pas, encourageait son monde :

— Et allez donc, mes enfants! Le nerf de bœuf, le nerf de bœuf des galères, voilà qui est bon pour ces vauriens !

Et les sergents, émoustillés par le vin gris que Cottebleue leur avait libéralement versé et payé au cabaret de Lunery, répétaient en s'appli-

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quant à marcher droit et à ne pas trop fouler les récoltes : « Le nerf de bœuf, voilà qui est bon, en vérité! »

La bonne fortune souriait à Marin. Elle voulut qu'il tombât à la descente du coteau de la Rille sur l'homme promis par lui aux galères de Sa Majesté. Agenouillé, Marin, le couteau à la main, était en train de dépecer un gibier : (( Attention, vous autres! » Et Cottebleur glissant entre les ajoncs, toucha de son bâton blanc, que M11* Catherine de Lépinièrc lui avait rendu quand il partit de la maison des Labrande, l'épaule du braconnier : « Je t'y prends, vermine, à voler les chevreuils de M. de Montenay!... A moi. les enfants, empoignez-le sans crier gare!... Et s'il... »

Andoche n'acheva point sa phrase. Entre Marin et lui deux cavaliers surgirent, et Marin, penché sur sa pièce, ne se dérangea pas. Suant d'angoisse, l'homme au papier timbré avait reconnu Florimond et le baron de Mordicourt en tenue de veneurs, le jeune homme vêtu de drap rouge, le vieillard de drap gris, et tous deux l'épée de chasse au côté. Derrière se pressaient des valets de chiens, des porteurs d'arquebuse, des piqueurs avec leurs épieux, dont les larges fers en feuilles de laurier, croisés a leur nœud par la billette, étincelaient au soleil de juin.

Florimond et le baron de Mordicourt, ou si l'on prélère M. Le Bouteiller en personne! Le

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vieux Biaise, l'oncle de Mme de Primelles. raide et cérémonieux sur son cheval vair aussi vieux que son maître! M. Le Bouteiller, qui l'avait bâtonné impunément, lui, Andoche Cottebleue, le porteur d'exploits, bras droit des huissiers et soutien de toutes justices! Et M. Le Bouteiller causait amicalement avec Florimond! C'était à n'y rien comprendre!... Ou bien Cottebleue ne comprenait que trop : une conspiration générale, ourdie contre lui spécialement, réunissait tout le pays en ce lieu afin de consommer sa ruine.

Et, pour donner à Cottebleue le dernier coup de massue, voici que Marin, dégageant un grand loup gris qui gisait sous lui, en ollrait la patte à M. Florimond, baron de Chézal-Benoît, représentant le marquis de Bannes, seigneur de Lunery en l'occurrence! Florimond donna deux pièces d'or à Marin : « C'est bien, mon brave! Jamais je ne vis mieux travailler... N'oublie pas que la tête est pour M. de Montenay, qui mène la chasse. Décolle-la proprement et la lui porte!... En vérité, monsieur de Mordicourt, votre Marin est un veneur accompli... »

Cottebleue aurait voulu rentrer sous la terre qui buvait le sang du loup. Moins heureux que les sergents qui s'étaient prudemment perdus dans les broussailles, il demeurait bien à découvert. M. Le Bouteiller l'interrogea aussitôt sans douceur :

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— Que cherches-tu ici, vermine?... Est-ce vous, monsieur, qui l'avez appelé?

— Non, certes, monsieur, répliqua Florimond, qui rougit de contrariété et foudroya le malencontreux Andoche du regard. Par ma foi, je n'en sais pas plus long que vous!... Peut-être a-t-il été engagé parmi les rabatteurs? En tout cas, il n'est pas à sa place. Vous plaît-il qu'on le renvoie?

— Cela me plaît, monsieur, et je veux y veiller moi-même. Holà! maroufle, qui te permit de te mêler à la battue avec ta vilaine figure et les ridicules insignes de ta triste profession ? Ça, parleras-tu?

Cottebleue balbutia, se gratta la tête, cacha son bâton sous son halandran, usa de moyens dilatoires : « Si tel était le bon plaisir de ces messieurs, il s'en irait... Venu en simple curieux... »

Un valet de chiens eut l'indélicatesse de l'interrompre :

— Espèce de menteur!... En curieux!...

Avec son bâton et cinq sergents!... Si on me permet de découpler les chiens, je vous ramène les sergents tout à l'heure...

Un rire malveillant couvrit la voix de Cottebleue. Il ne renonça pourtant pas à se défendre : (( Chacun avait le droit... » Mais on le huait, et l'on parlait de lâcher les chiens sur les sergents. Le porteur d'exploits, gagné par la peur, commit la maladresse de parler de ses fonc-

tions : « Si tel était le bon plaisir de ces messieurs, il remettrait la chose à un autre jour... Il avait cru bien faire en... »

M. Le Bouteiller lui coupa la parole avec rudesse :

— Quelle chose, face de Mathieu?... Et que prétendais-tu faire?... A qui en as-tu ici, avec ta sacoche, et ton bâton, et ton papier timbré, dont je vois un échantillon dépasser de ta manche?

Andoche perdit tout à fait la tête. Il avoua stupidement que son papier timbré était pour Marin. Et. la lâcheté détruisant toute son habituelle prudence, il s'écria, les larmes aux yeux:

— Dame, vous comprenez, mes bons messieurs, la justice doit suivre son cours. Les ordres de M. le bailli sont formels. Les sergents qu'il m'a adjoints...

Elevant la voix au-dessus des rumeurs de la cohue qui s'esclafait comme un cent de mouches, le vieux baron garda son sérieux et demanda :

— Où sont-ils ?

Où ils étaient? Cottebleue s'en doutait bien, et il eût souhaité les rejoindre. Partis, envolés les sergents! Ils s'étaient dissous en fumée. Et l'abandonné songeait : « Quelle volée de bois vert je vais recevoir, Dieu seul le sait, à moins qu'il ne m'assiste! » Il ôta poliment son chapeau, voulut prendre congé :

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— Serviteur, messieurs!... Chacun son ouvrage 1... Je vous salue bien humblement!

Mais le baron de Mordicourt n'en avait pas ainsi décidé :

— Attends ici, maraud!... Attends ici mes ordres!... Qui t'a permis de partir?... Marin, mon brave, prends ta baguette et frotte m < épaules de M. Cottebleue jusqu'à ce que j'aie dit : « Assez ! »

Le rêve d'Andoche où il se réjouissait à épousseter Marin avec un nerf de bœuf tournait décidément court. La réalité était tout autre.

Marin présentait alors à Florimond la f du loup, sanglante, hérissée, avec ses yeux glauques, voilés et encore hagards. Un pied de langue jaillissait entre les crocs formidables. Derrière les oreilles pointues, une triple collerette de crins raides encerclait le cou.

— C'est un des plus beaux loups que j'aie vus! s'écria le jeune homme avec une joyeuse admiration; admiration aussi feinte que le compliment. Car, n'aimant pas la chasse. Florimond n'était pas grand connaisseur en loups. Il examina encore la lourde tête d'où le sang tombait goutte à goutte, et reprit :

— Cette tête accompagnera dignement les dix ou douze qui ornent la porte d'entrée de Montenay. Tiens, Marin, prends encore ceci.

Et il donna au fils de Symphorien une pièce d'or. Distrait par la tête du loup que Florimond

offrait à son admiration, M. Le Bouteiller oublia le porteur d'exploits, qui essaya de gagner au pied. Mal lui en prit, car le grand-oncle de M110 Marguerite ne regardait le loup que d'un œil:

— Empoigne-le, Marin, et le rosse.

Cottebleue se plaça alors sous la protection de Florimond et saisit sa botte avec une ardeur telle qu'il faillit le désarçonner.

« Stupide animal! » cria le jeune baron. Et il allait détacher à Cottebleue un coup détrier dans les côtes, quand il se retint. « Non, non, pensa-t-il, c'est le moment de ne mécontenter personne. Je suis venu ici pour me gagner des amis... Montrons à ces gens combien je suis bon prince. Procédons avec prudence et habileté. »

A parler franc, cette habileté lui avait été inculquée par M. Aimeri d'Olivier, qui ne cessait de lui répéter depuis huit jours : « Endormez-moi tout ce monde par une bienveillance sévèrement observée! Défiez-vous du premier mouvement : il ne pousse jamais qu'aux sottises. Montrez-vous homme conciliant sur tous les terrains ! On ne prend pas les mouches avec du vinaigre. Quand tout le pays frémira d'émotion en citant vos actions charitables, vous pourrez faire le diable à quatre. Personne ne croira vos accusateurs. Endormez-les, vous dis-je, et après les fricassez suivant votre volonté! ))

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C'est pourquoi Florimond intercéda pour Cottebleue auprès du baron de Mordicourt :

— Je vous demande, monsieur, la grâce de ce malheureux. Voyez, il est aux trois quarts mort de peur, et il s'agrippe à ma botte comme le noyé serre la branche qu'il a pu empoigner. Je réponds de lui. Sur ma foi, il ne reparaîtra plus sur vos terres. Accordez-moi cela, et vous me trouverez en tout empressé à vous plaire. Je me tiens d'ailleurs pour votre dévoué serviteur. Ce que vous ordonnerez sera bien.

— Mon Dieu, monsieur, vous me retirez l'envie qui me tenait de bâtonner ce drôle... Qu'il s'en aille donc, puisque cela vous agrée I

Cottebleue respira plus librement. Mail il n'osa pas quitter l'abri tutélaire qu'était la botte de Florimond, car la baguette de Marin, vraie baguette de veneur, en beau coudrier non écorcé, puisqu'on allait entrer dans l'été, et longue de sept pieds du gros bout à la pointe, lui inspirait plus que du respect.

Florimond remercia très poliment le baron de Mordicourt, secoua sa jambe, que le porteur d'exploits dut enfin lâcher, et parla avec une bonhomie condescendante :

— Ecoute, Cottebleue, et retiens bien ce que je vais dire. Tu vois bien ce bon garçon, — et du manche de son fouet il désignait Marin , dont la main robuste tenait à bonne hauteur sa baguette, — j'entends que partout où tu le ren-

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contreras tu sois poli avec lui et passes ton chemin sans le molester!... Et toi, Marin, à compter de ce jour je te donne permission d'accompagner mes gardes et de chasser avec eux sur mon bien, sans exception de lieux... Mais ménage mes chevreuils et mes cerfs, car je n'en ai plus guère...

M. Le Bouteiller se récria. 11 trouvait la chose excessive :

— Vous le gâtez, monsieur, vous le gâtez! Il ne fera plus que musarder!

Florimond reprit avec une déférente gracieuseté :

— Laissez-moi, monsieur, ce plaisir de rendre heureux un brave homme que vous aimez... Et puis, c'est un peu mon intérêt, après tout. Je suis mangé par les loups!... A partir d'aujourd'hui mes moutons dormiront tranquilles.

— S'il en est ainsi, monsieur, je n'ai plus qu'à approuver et à me réjouir pour ce mauvais sujet de Marin... Allons, remercie M. le... baron de Chézal-Benoît... seigneur de Lunery.

M. Le Bouteiller ne prononça ces derniers mots qu'à regret. Il fronça même le sourcil. Feignant pourtant d'oublier les terribles discordes qui divisaient Bannes et Primelles, il reprit d'un ton enjoué, en s'adressant à Florimond de rechef :

— Ma parole, vous me plaisez, monsieur; et je regrette d'avoir tant attendu pour vous con-

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naître... Eh! là, Marin, ne nous prendras-tu pas un autre loup?

Cottebleue s'était esquivé sans demander son reste. Quant à Marin, tout fier de son succès, il déclara que la journée n'était pas finie. Qu'on longeât les coteaux en tirant sur Lapau, et certainement on trouverait encore quelque Lu lit4 occasion! Pour lui, le plus gros de la besogne était fait. Ce loup gris, qu'il avait rabattu jusque sous l'arquebuse de Florimond, était une bête comme on n'en tuait pas tous les vingt ans : « Voilà, monsieur, plus de cinq ans que je le traque, et toujours il m'a échappé. Heureusement qu'il n'a pu gagner l'eau, sans quoi nous ne l'aurions pas eu, je vous le garantis. Ce compagnon-là nous a saigné plus de cent moutons, à lui seul, en deux saisons... sans compter ceux qu'il a enlevés chez vous! »

Les sons aigres des huchets, que l'on entendait du côté de l'Échalusse, apprirent aux chasseurs que M. de Montenay continuait la battue de ce côté avec M1,e Catherine et M. de Mauny d'Anrieux. Florimond demanda à M. de Mordicourt s'il ne vaudrait pas mieux rejoindre le gros de la troupe :

— A vous de commander : j'obéis.

Flatté par ce témoignage de respect, le vieux gentilhomme s'inclina :

— Puisque vous voulez bien prendre mon avis, je crois qu'il vaut mieux suivre Marin, avec nos quelques valets et nos chiens de tête.

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Nous avons chance de réussir en battant les coulées qui sont familières à ce garçon. Il m'a parlé d'une louve et de ses louveteaux.

— A vos ordres, monsieur. Que Marin nous guide!... Passez en avant, je vous prie.

M. Le Bouteiller, ayant salué de son petit chapeau à l'antique, piqua des deux, et à sa suite tout le monde s'enfonça dans les broussailles. Alors les sergents qui avaient si courageusement soutenu Cottebleue se levèrent du taillis où ils reposaient à plat ventre et reprirent le chemin de Lunery, en riant avec une impudence qui n'avait rien de commun avec l'importance de leurs fonctions.

Au-dessus des maigres buissons, des genêts et des ajoncs qui couvraient les terres incultes au pied des petits coteaux où se rangeaient les échalas inégaux des vignes, M. Le Bouteiller dressait sa longue et maigre personne vêtue à la mode du temps passé. Habillé de chamois et de drap gris de fer, avec le pourpoint tailladé, le haut-de-chausses étroit ceint du lodier à coupons de carpe, les bottes étroites, les manches plates à épaules remontées par des bourrelets, il portait sa mine basanée, à barbe en coin et à cheveux ras sur une collerette à plis pressés et sous un bonnet en façon de mortier, orné d'une enseigne d'émail, le tout avec une morgue véritablement espagnole.

Cela s'expliquait par le long séjour qu'avait fait M. Biaise Le Bouteiller, baron de Mordi-

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court, dans les camps de Sa Majesté catholique. Partout où la Ligue avait tenu tôle au défunt roi, on l'avait vu payant de sa personne. De ce vieux débris des guerres civiles le corps était blessé en dix endroits. Seule, la tête était restée bonne, si l'on ne voulait l'arrêter à deux balafres qui se croisaient à hauteur du front, et à un trou laissé par une balle de mousqu» l'angle de la mâchoire, du côté gauche

Né en i564, M. Le Booleiller n'avait que huit ans lors de la Saint-Barthélémy. On < ùt pu croire cependant, à la haine dont il favorisait ceux de la religion, qu'il avait été mêlé à cette affaire, dont il ignora le détail, car sa mère le garda avec elle, dans sa chambre, rue du Battoir, pendant que son père courait par les rues dans l'espoir vain de rétablir l'ordre. M. Le Bouteiller père tenait état de gentilhomme auprès du chevalier d'Angoulême. Il est indéniable que son plus amer regret fut de ne pas avoir joué, faute d'années, sa partie dans ce mémorable tumulte. Mais les guerres qui suivirent et durèrent plus de vingt ans lui fournirent des compensations majeures. A la journée de Coutras, où il chargea avec les gendarmes de la compagnie Carrouges, il eut la tête fêlée d'un coup de mousquet, à ce moment même où un boulet le décoiffait de son armet et où un autre tuait son cheval entre ses jambes. Il demeura deux jours sous les morts. A peine guéri, il reprit du service et guerroya

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sans repos ni trêve contre la maison de Bourbon jusqu'au jour où la paix générale l'obligea de planter ses choux.

Il possédait dans le Vexin une mauvaise gentilhommière plus qu'aux trois quarts ruinée, où il se terra pour y vivre de pain noir et de fèves. Les mauvais senliments qu'il nourrissait contre Henri IV — et le baron de Mordicourt ne l'appelait jamais autrement que le parpaillot — ne devinrent pas meilleurs pour le fils qui succéda à ce grand roi tué par l'eustache de Ravaillac. Il ne reporta pas cependant sur Louis XIII sa haine tout entière, puisqu'il choisit le cardinal ministre pour en supporter une bonne moitié.

Malheureusement les seuls bons troubles dans lesquels il eût trouvé à satisfaire son humeur aventureuse furent ceux où les protestants s'allièrent aux Anglais contre le roi. Ainsi pris entre les huguenots qu'il abhorrait et le roi qu'il ne pouvait pas sentir, le baron de Mordicourt se réfugia dans l'inaction et continua de manger du pain noir, des fèves et de ce maigre gibier qu'il tuait d'occasion sur sa terre dont un enfant de cinq ans pouvait faire, sans se hâter, le tour complet en une petite heure.

Cependant il s'était laissé embaucher, avec quelques gentilshommes sans ouvrage, quand la reine mère leva contre son fils l'étendard de la révolte. Sans avoir jamais compris les raisons de cette pauvre émeute qui prit sa fin ridi-

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cule à l'échauffourée des Ponts-de-Gé, il paya de sa personne en cette journée mémorable où Ton ne fit pas de mal à un chat, trouva moyen de recevoir un coup de pique à la jambe, et rentra chez lui profondément découragé par le manque d'entrain des générations présentes. Celui qui avait combattu en bataille ouverte contre le petit roi de Navarre à Coutras. contre le même petit roi, devenu roi de France, à Arques, à Ivry. sous les murs de Paris, où il le moqua publiquement à l'ailaire de Corbeil, et en vingt autres places, avec les lansquenets, les gendarmes français, les Italiens, les Wallons et les Espagnols, faillit mourir de chagrin après la débandade des Ponts-de-Cé. Son chagrin changea en maladie noire lorsque le cardinal ministre, arrivé au pouvoir, après avoir abandonné la bonne dame de reine mère, se mit à persécuter sournoisement la noblesse. Le ligueur irréductible déclara la guerre au prêtre qui déshonorait son habit en s'associant aux rancunes du Bourbon. Avant que Richelieu n'exerçât, en son nom, le pouvoir, Louis XIII, fils du parpaillot, demandait à sa noblesse la fidélité sans plus. Maintenant, il en exigeait la soumission.

La gentilhommière du Vexin était, heureusement, à trop grande distance des oreilles du cardinal, qui pourtant écoutait et entendait tout, pour que les propos libres, et partant malsonnants, du baron de Mordicourt pussent

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parvenir jusqu'à elles et les offenser. Sans quoi ledit baron aurait pu en pâtir malgré sa chétive position. Quelques amis de Mordicourt, confidents de ses secrètes pensées, et, à son exemple, ennemis de la maison régnante, comme de toute autre maison qui aurait régné, essayèrent de l'aboucher avec le duc d'Orléans, dont les conspirations de comédie suffisaient a flatter leurs espoirs désordonnés et imprécis. Il refusa de prendre parti pour un Bourbon contre un autre Bourbon, sous ce prétexte qu'à l'arbre on connaissait les fruits et que de cet arbre toutes branches étaient également mauvaises. M. Le Bouteiller, regrettant des illusions dont il lui eût été malaisé de définir la nature, vécut seul, avec l'admiration de ces temps abolis où les sentiments et les actions héroïques couraient les rues, tandis que le temps présent se recommandait par l'absence de tout esprit chevaleresque.

Sans se donner la peine, du reste inutile, de réfléchir, sans comprendre que c'était surtout de sa jeunesse qu'il éprouvait les regrets beaucoup plus que des luttes politiques où elle s'était consumée, le baron de Mordicourt vit ses cheveux blanchir et ne renonça pas à ses rêveries chimériques. Ce vieil homme ne voulut rien comprendre ni rien savoir de la nouvelle société qui se formait et qui tendait à substituer aux libertés anarchiques que durent tolérer les derniers Valois, faute de les pouvoir

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détruire, un principe d'ordre général et de régularité sous l'observation des lois.

Triste et solitaire, ce féodal sans famille, ni seigneur, ni vassaux, avait atteint ses soixantedeux ans quand sa nièce Marie-Célestine-Françoise de Saudres, baronne de Primelles, que l'épée du marquis de Bannes faisait veuve, s'adressa à lui dans sa détresse et le pria d'accepter, avec le gouvernement de sa maison décapitée, la tutelle de ses enfants sans père.

M. Biaise y consentit volontiers, dans l'espoir de former un gentilhomme en la personne de son petit-neveu, Louis-Antoine, et poussé aussi par ce secret désir de protéger et d'aimer auquel il n'avait jamais pu sacrifier dans sa vie aventureuse et vagabonde. Sa pauvreté et son complet isolement l'avaient ensuite condamné à refouler ce désir au plus profond de son cœur.

Le caractère du baron de Mordicourt était de ceux qui défient l'examen des gens superficiels dorit le monde est pour les trois quarts composé. Son extraordinaire désintéressement laissait froids les indifférents et blessait ceux qui ne vivent que pour se pousser vers les situations profitables. A qui jugeait suivant les apparences, M. Biaise était une manière de fou pas trop dangereux, mais dont il était préférable d'éviter le contact, d'autant que l'extraordinaire liberté de ses jugements déplaisait à cause de l'espèce de responsabilité que cette

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façon de s'énoncer inflige en quelque sorte aux auditeurs. A moins qu'ils ne soient directement menacés dans leurs intérêts, leur vanité ou leurs plaisirs, les gens n'aiment point prendre parti. S'ils se décident, contraints et forcés, c'est toujours contre le plus faible, c'est-à-dire contre celui dont on sait qu'il ne possède pas la capacité de nuire.

Trop bon et aussi trop facile dans le tréfonds, M. de Mordicourt apportait tous ses soins à cacher ce qu'il considérait comme des faiblesses. Et la dureté tout apparente de son écorce empêchait de reconnaître l'excessive tendresse de son cœur. C'est qu'il était ombrageux et bizarre, ne se fiait pas à quiconque, et molestait ainsi ces personnes d'élite dont la seule occupation est de provoquer des confidences pour s'en forger des armes, car l'on ne sait jamais sous quel vent tourneront les choses, et il est bon de prendre ses précautions contre ses meilleurs amis.

Ainsi le baron Biaise, tenu pour passionné, violent et brutal, avait éternellement été la dupe des ambitieux réfléchis qui l'avaient employé comme un instrument qu'on rejette dès qu'il ne peut plus servir. Toujours à la peine, jamais on ne le vit aux honneurs. Ceux-là mêmes qui chantaient ses louanges en prenaient acte pour le dénigrer plus commodément. On l'aimait à ce point qu'on s'en autorisait pour dire de lui pis que pendre, et surtout

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répéter qu'il était bien heureux de n'avoir pas de besoins. De telle sorte qu'on se trouvait dispensé par cela même de la pénible nécessité de lui rendre service. Sa brutalité riait passée en proverbe alors qu'on eut été assez embarrassé pour en fournir des preuves sérieuses. Au vrai, on n'aurait pu trouver homme, catholique ou protestant, auquel il eut vraiment lait du mal. En dehors du champ de bataille et des duels où on l'avait provoqué, jamais M. de Mordicourt ne versa le sang. Néanmoins sa réputation était celle d'un homme sanguinaire. Sa franchise, son courage et son indépendance gênaient.

M. de Mordicourt, une fois installé à Primclles. où les trompettes de la renommée le précédèrent pour annoncer ses méfaits, reconnut vite l'ingratitude de la tâche à quoi il l'était attelé. Pris entre sa nièce, qu'il vénérait comme une sainte et dont il admirait et la piété fervente et l'énergie que ne rebutait aucune privation, et deux enfants dont l'éducation était trop singulière pour qu'il ne s'en avouât pas choqué, ce chef sans autorité d'une famille ingouvernable ne s'appliqua plus qu'à la défense des intérêts matériels du domaine de Primelles. Son activité, que ne pouvait refroidir sa verte vieillesse, fut dès lors tendue tout entière vers les améliorations pratiques. Il s'adonna à l'agriculture, retrouva son goût pour la chasse dans les friches giboyeuses, vécut à cheval, courant

en un même jour de Saint-Ambroix à Corquoy et de Mareuil à Tonlieu. Il surveilla les fermiers, les bergers, s'occupa des foins, des seigles et des vignes. Heureux de pouvoir enfin boire à sa soif et manger à sa faim dans cette maison où son industrie ramenait peu à peu l'abondance, il se laissa aller à une vie grasse où il se serait épanoui si sa famille lui eût montré un semblant d'amitié.

Mais, s'il réussit à se faire craindre et même à se faire aimer par les tenanciers et les paysans du domaine, il n'y réussit pas au château. Louis-Antoine le redoutait assez peu en dehors des exercices de l'escrime, et Marguerite le méprisait comme grossier et barbare malgré sa culture d'humaniste qui transportait d'admiration le curé de Primelles. Quant à la baronne sa nièce, la seule chose qui l'intéressât, c'était les progrès de son fils dans la science difficile de l'épée.

Le vieux Biaise avait trop longtemps compté sa vie comme rien pour tenir à bien haut prix celle des autres. Il estimait cependant que la carrière de spadassin n'était point celle qu'un gentilhomme devait choisir. « Ma nièce Françoise, pensait-il, s'imagine à tort que le fils du marquis de Bannes vit uniquement dans l'espoir de donner un mauvais coup d'épée à Louis-Antoine pour se venger de l'exil de son père. Elle a tort assurément. Les hommes de ce temps ne sont plus d'un tempérament aussi

valeureux. Ce Florimond, dont MM. de Montenay et de Mauny me racontent de temps à autre les escapades, est un galant qui ne se remue ici-bas qu'à se divertir. Et on lui prête de bien noirs projets. Il s'en ira à la cour ou à l'armée, en quête d'occasions de pousser sa fortune, et augmentera le nombre des chiens couchants qui entourent le Bourbon et son ministre en robe rouge. Louis-Antoine ne fera jamais, ou je me trompe fort, un duelliste bien redoutable. Il tire l'épée comme un autre, mais pas mieux. Il a surtout du goût pour la chasse et pour la flânerie. Mais qu'y faire? Sa mère ne veut pas que je m'en nêlc ! . . . Et ainsi du reste. Si Louis-Antoine passait seulement sur ses auteurs le dixième du temps que sa sœur perd à lire des romans, cela n'en irait que mieux. Cette fille est folle sans remède. Vaine, enflée de vent poétique, méprisant tout, elle rougit de sa pauvreté sans être capable d'y apporter le remède salutaire du travail. Est-ce bien, après tout, par simplicité qu'elle s'habille à la campagnarde et joue à la bergère?... Ne serait-ce point plutôt par mauvaise honte de porter de simples habits?... Et quand je pense que depuis que j'entrai ici sa sainte femme de mère se contente de la même robe!... Tout cela, c'est l'époque!... Et aussi la faute du Bourbon!... De notre temps, les filles des petits gentilshommes ne se croyaient pas tenues à vivre parmi les livres, ainsi que des princesses... Elles occu-

paient leurs dix doigts, devenaient de bonnes femmes de ménage... Aujourd'hui!... Allez donc parler raison à ces pécores!... Autant en emporte le vent! »

Parfois M. de Mordicourt se demandait encore si sa nièce Françoise ne nourrissait pas, en poussant ainsi son fils Louis-Antoine vers les exercices d'escrime, des projets soigneusement cachés. Que cette veuve ne pût apaiser dans les abîmes mystiques de la dévotion le trouble de son cœur, qu'elle ne vécût que pour la vengeance, cela lui paraissait insensé. « Ainsi cette douce Françoise rêverait de lâcher Louis-Antoine, quand le temps serait venu, sur Florimond? Je ne le croirai jamais! »

A la vérité, quand il se sentait ainsi envahi par le brouillard des rêveries, M. Le Bouteiller appelait le bon vin à son aide, et la généreuse liqueur des coteaux du Cher réussissait, presque en tous temps, à ramener ses pensées vers un horizon moins pluvieux.

Parfois, cependant, la mélancolie s'affirmait, triomphante. Alors le vieux baron s'accusait, sans réussir à se trouver coupable. S'il eût été moins vieux, il aurait appelé Florimond pour le tuer et frapper ainsi le marquis de Bannes dans ses plus chères affections. Mais, s'il était trop vieux pour se battre utilement, il l'était aussi assez pour aller au fond des choses. Le marquis — il le savait de bonne source — n'aimait que peu ce fils, légitimé par faiblesse, dont il n'a-

a5û I I NCOMPARABLE FLORIMO\n

vait jusqu'ici tiré aucune satisfaction pour son orgueil de père. Et voilà pourquoi le vieux g tilhomme se demandait jusqu'à quel point il était opportun de risquer la vie de son petit-neveu Louis-Antoine, qu'il aimait sans daigner le dire, contre L'héritier assez contestable du meurtrier de son défunt neveu, le baron de Primelles. qu'il n'avait jamais m ni connu.

C'est qu'avec l'âge la sagesse avait forcé l'entrée de son cœur. Le vieux coureur d'aventures qui avait semé son sang, sans en compter les goutta, mu les cbamps de bataille de la Ligue, se découvrait avare du sang de ceux qu'il aimait. Au fond, il m croyait pas un accord impossible, car pour l'homme d'action tout est préférable à la paix Minée qui use les forces et amoindrit lentement les courages. Donc le baron de Mordicourt avait saisi, et sans répugnance, cette occasion qui s'était ofTerte à lui de lier connaissance avec Florimond pendant la battue aux loups. En agissant ainsi, rien ne l'empêchait de voir venir. Sa première impression lui avait semblé bonne. Celle de Florimond fut encore meilleure, mais, pour parler ainsi que les géomètres, dans un sens diamétralement opposé.

— Tu n'as pas idée, disait-il le soir même à M. Aimeri d'Olivier en lui rendant compte de ses faits et gestes, tu n'as pas idée de la simplicité de cet antique imbécile. Les pères, tuteurs et autres barbons de comédie ne sont rien au

prix de ce hobereau ridicule. Je lai entortillé à mon gré, et la chose me semble à présent sans intérêt, car elle fut vraiment trop facile.

— Vous avez eu cette prudence de ne pas lui souffler mot de sa nièce?

— Ah çà, Olivier, me prends-tu pour une bête?

— Loin de moi une pareille pensée ! . . . Mais je redoute toujours quelque éclat de cette magnifique gaieté... Enfin tout est pour le mieux. Vous avez conquis l'oncle, éteint la défiance... Ah ! . . . dites-moi. . . MUe Catherine n'assista point à cet entretien?

— Non pas, certes! Elle est restée avec Montenay et Mauny d'Anrieux, et aussi avec Tourouvre et La Butière.

— Savez- vous si elle est rentrée au château ?

— Oui, je le sais. Elle est tellement rentrée que la cour des écuries retentissait de ses cris quand je revins moi-même. Elle défendait à ce pauvre Tourouvre de reparaître jamais devant ses yeux... Quelque nouvelle sottise!

Florimond ne vit pas la figure retournée et livide de son précepteur, parce qu'il s'occupait de se faire débotter. Barrois emporta les bottes, et M. Aimeri, qui avait repris son sang- froid, demanda à son élève s'il ne croyait pas le temps venu de recommencer à investir Marguerite de Primelles :

— Vous la négligez trop. Depuis quinze jours que vous l'avez abandonnée, elle doit se

a5a l'incomparable florimond

dessécher, tel un arbre sans eau. Et ne craignezvous pas que l'isolement où vous la condamnez refroidisse son amoureuse ardeur?

— J'attends, mon cher Aimeri, que son oncle Bouteiller lui chante mes louange-

Florimond accompagna ces paroles d'un claquement de doigts à ce point désinvolte, et conquérant, et gracieux, que sa mère, qui entrait pour prendre sa part de cet entretien honnête, se pâma d'aise et cria, prête à tomber en faiblesse, tant son orgueil maternel était flatté :

— Mais regarde-le, Aimeri, regarde-le! Il est divin, plus que divin !.. Que n'ai-je des mots pour exprimer ce que je pense!... Florimond, vous êtes le phénix, le... Ah! que sais-je?

Et la marquise s'assit, sans prendre garde aux regards consternés et aux signes que lui envoyait le poète.

— Madame, fit alors Florimond en se rengorgeant, il m'est venu une idée...

— Pas possible !

Cette observation que laissa échapper imprudemment M. Aimeri ne fut pas relevée, parce que la mère et le fils étaient, à cette heure et comme toujours, trop pleins d'eux-mêmes pour égarer leur attention sur cet homme étriqué, que l'envie ne réussissait pas à augmenter de volume. Il en crevait cependant avec sa mine jaune comme un coing, coiffée d'une calotte noire. Florimond, bombant le torse, continuait :

— Une idée, madame, qui est si belle que vous voudriez l'avoir trouvée, je gage!... Et j'ajoute que sans votre précieux concours cette idée ne saurait aboutir.

— Parlez, Florimond, parlez! Ne nous faites languir!... Aimeri, ne remue pas ainsi et écoute!

Florimond toussa, tira sa barbe en pinceau, caressa complaisamment sa moustache et sa turquoise, et daigna s'expliquer.

Il s'agissait de donner un bal à Bourges. Le conseiller Harant prêterait son hôtel, sa femme payerait les violons, quelque autre la collation; lui, Florimond...

— Vous, mon amour, vous viendrez!... Ne trouvez-vous pas cela suffisant?

— La difficulté, madame, à ne vous rien cacher, et je la tiens pour grande...

— Ah ! mon fils, que vous vous exprimez élégamment!... N'est-ce pas, Olivier... que...

Elle avait enfin compris les signes désespérés d'Olivier. Mais, trop maîtresse d'elle-même pour déceler son trouble, elle ne s'interrompit pas de parler :

— Que c'est plaisir de l'entendre !

— Assurément, madame, assurément. Monsieur votre fils, en cela pareil à sa mère, et pour user de votre propre langage, est un phénix, le seul, l'unique phénix !

Florimond laissa s'évaporer cet encens et reprit en souriant :

a54 l'incomparable florimond

— La difficulté, madame, sera d'attirer à ce bal la petite Primelles... Qu'elle me voie danser, et la pauvrette en demeurera férue au cœur jusqu'à la fin de ses jours.

— Cette idée, s'écria la marquise qui avait retrouvé son sang- froid et s'éventait avec son mouchoir trempé d'ambre, cette idée est tout simplement sublime... Aurais-tu trouvé cela, toi?

M. Aimeri, ainsi interrogé, se garda bien de répondre la vérité. L'idée était de lui. Toutefois, l'avait-il souillée avec une telle discrétion que Florimond se l'était appropriée de bonne foi sans même s'en rappeler l'origine.

— Je pense tout comme vous, madame.

Encore faut-il que M * Marguerite assiste à ce bai : Hic jacet lepus... Ilem!... Je veux dire ainsi que c'est là où le bat nous... le bat me blesse!... Jamais ces Primelles ne laisseront la douce enfant danser à Bourges.

— Eh! qu'en sais-tu, Olivier? répliqua aigrement la marquise. J'ai, grâce à Dieu, conservé d'assez belles relations à la ville pour ne pas désespérer d'enlever cette affaire. J'y songerai cette nuit... Bonsoir.

Tout en l'accompagnant avec force salutations, Aimeri trouva moyen de murmurer à l'oreille de Julie :

— Tourouvre a manqué son coup.

Elle pâlit, se mordit les lèvres :

— L'imbécile!... Que Florimond n'en sache rien, et que Tourouvre se taise!

Aimeri s'inclina plus bas encore, baisa la main qu'on lui tendait :

— Il se taira.

C'est peut-être à cette histoire que la marquise pensa, car elle ne dormit pas de la nuit. Sans doute aussi pensa-t-elle au bal de Bourges, car le lendemain, comme son fils la saluait dans une allée du parc, elle l'accueillit par ces mots :

— Vous pouvez, mon cher Florimond, commander les violons. Je les veux payer de mon argent. Et votre belle viendra, ou j'y perdrai mon nom.

« Gela pourrait bien lui arriver quelque jour si elle continue à manigancer ainsi. » Mais, de cette réflexion tout intérieure, M. Aimeri ne daigna donner communication à personne. Il eût été d'ailleurs désolé de voir s'arrêter en si beau chemin une intrigue où il prêtait la main encore plus pour la gloire que pour l'argent. M. Aimeri d'Olivier participait de la nature des singes, qui font le mal pour le seul plaisir de mai faire et se moquent de se couper les doigts pourvu qu'ils brisent en mille pièces quelque précieux vase de cristal.

MI,a Catherine de Lépinière, à qui cette comparaison juste en soi fut empruntée, redoutait M. Aimeri plus que Florimond et tous ses estafiers réunis. Mais Louis-Antoine, à qui elle communiquait ses secrets dans les guérets sauvages de Tonlieu, ne s'intéressait pas au précepteur de Florimond. Ce qui l'intéressait, c'était la

a56 l'incomparable florimond

battue aux loups de la veille, où son amie lui avait défendu de paraître.

— Est-il vrai, Catherine, que tu avais un habit tout rouge avec des galons d'or et de l'or sur toutes les coutures, un habit, enfin, pareil à celui de Florimond?

— L'as-tu donc vu? demanda-t-elle avec uno vivacité dont elle ne fut pas maîtresse.

— Oui, pendant qu'il parlait à l'oncle Bouteiller, en contre-bas du coteau de la Rille. J'étais là, moi, caché dans l'herbe, et si près d'eux que j'aurais pu tirer les chiens par la queue.

— Si l'on t'avait vu, Louis-Antoine!

— Eh bien, je me serais laissé glisser dans le grand trou, derrière le rocher. Malin qui m'y eût déniché... Avec tout ça, Catherine, tu ne me dis pas pourquoi tu n'as point voulu que je me mêle à la chasse. L'oncle voulait pourtant m'emmener...

— Et toi, tu ne m'as pas dit ce que racontaient ton oncle et Florimond.

Sans remarquer que la jeune fille éludait sa question en y répondant par une autre, Louis- Antoine raconta ce qu'il avait entendu et vu : l'intervention de Florimond en faveur de Cottebleue, la faveur où le fils de la marquise tenait Marin, l'amicale attitude de l'oncle Bouteiller.

— Si tu avais pu les écouter, ta surprise n'eût pas été mince. Ils causaient comme une paire

d'amis. Un moment, Florimond a invité l'oncle à venir chasser chez lui.

— Tu en es bien sûr?

— Me crois-tu donc sourd?... Et l'oncle l'a quitté, à la fin de la battue que j'ai suivie en me faufilant dans les broussailles, avec de belles paroles. Encore un peu, et ils allaient s'embrasser!

— Et Marin ?

— Oh I Marin, je l'ai rencontré ce matin. Il danse de joie parce que Florimond lui a donné licence de tirer son gibier dans tout le domaine. Il ne jure plus que par le jeune maître de Bannes et déclare qu'il passerait par le feu pour lui être un tant soit peu agréable...

— Et ta sœur Marguerite?

— Oh! celle-là, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il grêle, elle se promène chaque jour du côté de Lunerette avec son mouton, son livre et Golbert.

« Que complote Florimond? se demandait Catherine. Il cherche à se rapprocher des Primelles; dans quel intérêt? Pour l'heure, il ne semble pas en avoir après Louis-Antoine. . . Marguerite, peut-être? Mais est-ce probable?... Et comment se relie à ses machinations ténébreuses le coup qu'il fit hier tenter contre moi? Je le gêne, rien de plus certain. »

Cela n'était que trop vrai. M. de Tourouvre avait essayé d'assassiner Catherine pendant la battue aux loups. Se souciant peu de chasser

258 l'incomparable florimom»

avec l'équipage de Florimond, qui devait rejoindre le baron de Mordicourt dans les boi Toux, M"6 de Lépinière était partie pour la Vergne avec son écuyer André d'Archelel. chiens et ses piqueurs à elle. A la \ ergoe, elle trouva le rassemblement au complet, et aus>i M. de la Butière. Celui-ci avait demandé au maître des chiens la permission de suivre, et M. de Montenay ne crut pas devoir lui refuser ce qu'il avait accordé à dix gentilshommes des environs.

Catherine, flairant un danger dam la présence de l'estafier de Florimond, se promit de ne pas quitter M. de Montenay et se rangea hotte à botte avec lui au moment du départ. Ella n'avait pu couru trois cents pas que sa selle tourna, et, sans iM. de Mauny d'Anrieux. qui la flanquait I droite, elle fût tombée rudement et de haut, car son cheval était grand. Le gros des chasseurs s'arrêta juste à temps pour ne pas la fouler. André d'Archelet accourait pour lui porter secours, quand M. de Montenay s'aperçut que la sangle avait été tranchée sous le panneau avec un fer dont le fil devait être irréprochable, tant la coupure était nette. Il garda ses réflexions pour lui. On répara vivement le dégât, et Catherine remonta sur sa selle. Elle ne parut pas attacher d'importance à l'accident, et même son enjouement fut remarqué. Tout en plaisantant avec son tuteur Montenay et M. de Mauny d'Anrieux, elle cherchait à se rappeler certaines

particularités qui l'avaient frappée lors de l'arrivée de La Butière : « C'est lui qui a coupé la sangle, j'en suis sûre, maintenant! » En effet, pour entrer dans la salle basse de la Vergne, où M. de Montenay offrait une collation matinale, Catherine avait laissé son cheval dans la cour de la maison de chasse. Et M. de la Butière était resté presque seul, au milieu des chevaux, très occupé à vérifier divers détails du harnachement de sa propre monture.

Catherine ne doutait plus. Mais l'absence de preuves la condamnait au silence, quoique le sourire et l'air soucieux de M. de Montenay fussent pleins de sous-entendus. Fuyant leurs regards, M. de la Butière s'était cantonné à la queue de la troupe. Puis il se laissa distancer et on ne le revit plus de la journée.

A la croisée des mauvais chemins qui mènent des fermes de l'Échalusse à Tureau, un accident plus singulier arriva; et celui-là non plus ne pouvait être mis sur le compte du hasard. M. de Montenay, averti que deux loups, dont une bête accompagnée, allaient débucher des broussailles que l'on battait du côté de Chevrais avec la huée, posta Catherine à trente pas en avant, en lui recommandant de tirer droit, sans s'écarter : « Vous êtes trop grande chasseresse pour que je me croie obligé à d'autres recommandations. Ici l'on met pied à terre. Deux piqueurs sont la derrière leurs épieux, en cas de retour, car il y a un vieux loup, paraît-il. Et voici Ro-

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bineau. mon maître garde, qui vous assistera en cas de besoin. Au ralliement, revenez sur les chevaux. »

Ainsi placée, à pied, dans un lieu dé* couvert, M,le de Lépinière, avec son habit de chasse rouge et doré, ne pouvait, en bonne conscience, se confondre avec une bête rousse ou grise. Il advint cependant qu'à cet instant même où elle tirait, et assez heureusement pour le blesser, sur l'un des loups qui se suivaient en trottant la tête basse et en secouant d'un coup de gueule qui fauchait les chiens assez malavisés pour rompre la distance, un coup de feu brilla et résonna en face d'elle. Le plomb traversa son chapeau au sommet de la forme, rasa le plumet et donna contre une pierre. Tremblant d'émotion encore plus que de fureur, le vieux garde Robineau voulait foncer sur le maladroit. De celui-ci Catherine entrevit la tête empanachée qui plongea dans les seigles, bien loin, au-dessus du talus.

La sévère ordonnance de la chasse défendait à MIU de Lépinière et au garde de quitter leur poste. Ils demeurèrent donc en place, et Catherine répara adroitement son chapeau de manière à cacher les traces de la balle. Mais Robineau, qui avait vu les deux trous qui traversaient le feutre, serra les poings et grommela : « Ce n'est pas là du plomb à loup. Je jure Dieu que le coquin sera pincé, ou je mourrai ! » Et, s'éloignant, il quêta, derrière la jeune fille, parmi les

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rocailles. Quelques minutes après, il revenait avec une balle de calibre aplatie qu'il présenta sur la paume de sa main : f Pauvre demoiselle, le coup était bien pour vous! Quelle abomination!... Gardez-la, mademoiselle, gardez-la comme preuve!... Le meurtrier ne m'échappera pas, je vous en fait serment ! » Catherine, ayant pris le plomb, dit alors au garde stupéfait de son courage : « Non, Robineau, tu te tairas ! Et ton serment, mon brave, sera de ne parler à personne sur terre de ce coup. . . Plus tard, je te dirai le nom de l'homme. . . Aujourd'hui comme demain, tu te tairas, si tu m'aimes. »

M1,e de Lépinière ne se vantait pas. Elle eût pu nommer l'homme. Il s'appelait M. de Tourouvre, et elle l'avait bien reconnu. Quand Catherine rentra au château de Bannes, la première figure qu'elle vit daus la cour de la grande écurie fut celle du gentilhomme aux gages de Florimond. Il venait de descendre de cheval, et une arquebuse de carabin était accrochée à sa selle. Il eut l'audace de saluer la jeune fille et de lui tenir l'étrier quoique André d'Archelet fût là pour ce faire.

Tout en acceptant l'aide, Catherine dit tranquillement :

— D'Archelet, donne-moi la carabine de Tourouvre qui est suspendue à son harnachement.

Et elle sauta légèrement à terre sans lâcher l'épaule de M. de Tourouvre, qui n'osa pas s'en

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aller. Elle prit l'arme des mains d'André et cria : « Tourouvre, valet trop bas pour qu'on te châtie, fuis-t'en de ma présence et ne reparais jamais devant moi! » Interdit, l'estafier de Florimond passa du rouge au vert et au blanc, baissa la tête et s'éloigna sans mot dire.

Maintenant, avec l'arquebuse et la balle, elle tenait aussi l'homme. Toutefois, prudente et circonspecte autant qu'assurée dans son courage, elle ne voulut rien brusquer et se promit de tirer l'affaire au clair sans scandale. La tentative criminelle de La Butiêrc serait moralement prouvée quand elle le voudrait. Le regard de M. de Montenay lui en avait dit long, sans paroles : « Le jour viendra, songeait-elle, où les misérables tomberont dans les filets qu'ils tendent autour de moi. Ils commettront quelque faute grossière, et je les aurai à merci!... Tant qu'ils ne toucheront pas à Louis-Antoine, je les laisserai en repos... Mais qu'ils n'y viennent pas ! Pour lui, pour le défendre, je me changerais en tigresse ! »

Et c'est pourquoi, en quittant Louis-Antoine, elle lui renouvela ses recommandations habituelles : « Evite Florimond ! Je te défends de le rencontrer, tu m'entends!... Pour l'amour de moi, je te le commande. Il ne faut pas, Louis- Antoine, que vos regards se croisent. C'est déjà trop de respirer le même air. Devrais-tu te tapir dans les broussailles quand il passe; je t'ordonne de le faire. Et, plus tard, tu compren-

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dras... Louis-Antoine, puisque tu sais le latin, rappelle-toi la devise de mon tuteur Montenay, car elle est fort belle : Gaudet patientia duris... Allons, traduis !... Quoi? Tu es jaloux de Montenay?... Pauvre sot, comme si je pouvais aimer un autre que toi !.. . Montenay ! Ma joie serait de le mariera ta sœur!... Allons, embrassemoi, je me sauve! »

Louis-Antoine la regarda partir, ainsi que chaque jour, avec une obscure tristesse. Ce garçon était semblable aux fleurs qui ouvrent leur corolle sous les baisers du soleil et les referment à son coucher. Son soleil était Catherine. Il ne vivait que quand elle était là, dans l'herbe, à lui tenir compagnie. Il lisait dans ses yeux les secrets des choses. Tandis que, lorsqu'elle n'était plus là, tout perdait sa signififîcation.

Et, regagnant son pauvre logis où l'attendaient invariablement Saint Augustin et la leçon d'escrime, il songeait :

« Elle ne parle jamais sans raison, et je gagne toujours à l'écouter. C'est clair. Si je lui avais obéi il y a tantôt trois semaines je n'aurais pas laissé mes collets en place, et Marin ne serait pas tombé aux mains de Cottebleue et des gardes... Non, pas des gardes... Ils sont les amis de Marin parce qu'ils ont peur de lui... D'ailleurs, je n'y comprends rien ! Voilà maintenant que Marin est l'ami des Bannes, de la Drapière et de son fils Pontaillan. Et encore,

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pourquoi Pontaillan? Il est baron de Chézal- Benoît, c'est son droit d'être appelé ainsi... N'empêche que le vieux Symphorien l'a rudement secoué, Marin, pour s'être laissé habiller et payer par Florimond ! La mère Jeannette ne décolère pas. Elle jette des sorts du côté de Bannes. Quelque jour, Symphorien tarira leurs sources, ils n'auront plus de bonne eau à boire. . . Et la mère Jeannette me fait des signes... En voilà, des mystères !

« Que veulent-ils? Je n'en sais rien. Croientils que Florimond veut m'assassinerP. . . D'abord je me défendrais : je suis fort... Et au fond nous nous moquons l'un de l'autre. Seulement, Florimond a de l'argent, tandis que moi je n'en ai pas. et mes chausses sont trouées... Et puis après? Qui cela gêne-t-il?... Il y a autre chose : son père a tué le mien, il y a fort longtemps de cela... Est-ce donc une raison pour qu'il me tue aussi? Je n'ai pas peur de lui!... Mais Catherine me défend de parler de tout ça, et même d'y penser : « Louis-Antoine, me dit-elle, tu au- <( ras ton heure! »... Quelle heure? Celle où je me marierai avec elle?... Ça, c'est un secret! »

Ainsi livré en proie à des rêveries vagues et dont il s'avouait incapable de tirer quoi que ce fût de rassurant, le jeune baron de Primelles marchait dans la campagne en dessinant, suivant sa coutume, des passes d'escrime avec son bâton, sa fidèle épée rouillée restant accrochée à sa hanche. Et pensant tantôt à Saint Augus-

tin et au curé qui lui enseignait l'amour du prochain, l'horreur du duel, tantôt à son oncle Bouteiller dont revenait sans cesse la maxime favorite que tirer l'épée est le premier devoir d'un gentilhomme, Louis-Antoine se sentait extraordinairement fatigué.

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