‹ L'incomparable Florimond; moeurs du temps de Louis XIIIChapitre 7 sur 10 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Malgré ses embarras d'argent, la marquise Julie avait trouvé de quoi stipendier La Butière et Tourouvre. Au premier elle avait compté deux cents écus, et au second trois cents, ces deux sommes à valoir sur l'entreprise qu'ils devaient tenter contre M11- de Lépinière. En cas de succès, La Butière toucherait encore trois cents écus, et Tourouvre six cents, car les risques qu'il courait étaient considérables. En somme, couper les sangles d'une selle n'est pas un méfait tellement noir — et encore le faut-il prouver — qu'il puisse mener son auteur au gibet. Tandis que loger à une demoiselle quelques onces de plomb dans le corps, voire par imprudence, y conduit son homme sans rémission.

M. Aimeri d'Olivier, après en avoir conféré longuement avec la marquise, s'était chargé de traiter l'affaire avec les deux braves. Il l'avait

menée avec son habituelle prudence. Prenant chacun d'eux en particulier, il laissa entendre à La Butière combien il faisait peu de cas de Tourouvre, et à M. de Tourouvre la petite estime où il tenait M. de la Butière. De telle sorte que ces deux gentilshommes partirent munis d'argent et convaincus qu'ils jouissaient sans partage de la confiance et de la marquise et de M. Aimeri.

« Tourouvre, se disait La Butière, est à ce point désespéré par la misère où l'enfonce sa passion déjouer qu'il a perdu tout courage. Il a les foies blancs, c'est visible. Aussi n'est-ce pas à lui qu'on a pensé pour le coup. Voilà qui fut agi sagement. » Et M. de la Butière ne s'en reposa sur personne du soin de repasser son couteau de poche, qu'il rendit tranchant à l'imitation d'un rasoir.

De son côté, M. Acresin de Tourouvre songeait, en caressant ses écus : « La Butière, ce misérable ivrogne, n'a aucune part à la faveur de la marquise. Et son indiscrétion est telle que jamais on ne se serait ouvert à lui d'un aussi important projet. D'ailleurs, incapable de loger, même à vingt pas, une balle dans le fond d'une assiette, sa main tremble et son cœur est trop peu généreux pour de telles actions. Moi, c'est une autre chanson! Ma vieille arquebuse de guerre me vaudra demain six cents écus de plus. . . sinon mille. . . car la bonne marquise hait encore plus que moi la méchante

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pécore dont la Parque va sous peu trancher le fil des jours. Toi, ma belle, tes heures sont comptées. Un accident, dans ces chasses à la huée, est chose trop commune pour tirer à conséquence... Au vrai, j'aurais accepté de faire le coup pour la moitié de l'argent! »

Mais ni M. de Tourouvre ni kl. de la Butière n'eurent de revenant bon selon ce qu'ils s'en promettaient. Ils durent se contenter des arrhes qu'ils avaient touchées, sans plus. Chacun de son côté essaya bien de montrer les dents. Ce fut en vain. Et même M. de Tourouvre se vit arrangé de la belle manière quand M. Aimeri apprit l'histoire de sa carabine, si prestement enlevée par André d'Archelet, suivant le commandement de MllB Catherine. « Si la marquise apprend cela, monsieur, votre ruine est certaine. Taisez-vous, vous ne réussirez pas à m'eflrayer avec vos grands airs. Tant de mal que vous pensiez de mon ami La Butière, je vous le dis tout net : jamais il n'aurait montré et une telle imprudence et une pareille pusillanimité. Taisez-vous et tachez de rentrer en possession de votre arme. Je vous le conseille, sans autrement vous en indiquer les moyens. »

Et il avait recommandé aux deux maladroits de garder le silence devant Florimond : « M. le baron de Chézal-Benoît n'est, Dieu merci, pour rien dans tout cela. Qu'il l'apprenne, et il vous chassera, soyez-en sûrs. Votre intérêt

commande donc qu'il demeure de tout ignorant. »

M. de la Butière répondit qu'il avait déjà tout oublié. Comme il empestait le vin, M. Aimeri ne mit pas sa sincérité en doute. Il lui emprunta dix écus et le renvoya. M. de Tourouvre, qu'il interrogea ensuite, parla de même, refusa de prêter même un denier, et s'en fut mécontent, parce qu'à sentir de l'argent tinter dans ses goussets il retrouvait quelque superbe. Et puis il ne rêvait que vengeance. Il se croyait lésé par Catherine de Lépinière. Cette jeune sotte lui coûtait peut-être quinze cents écus à cette heure, car les prétentions de M. de Tourouvre croissaient en proportion de ses regrets.

« Hélas! madame, disait, le soir même de cette fâcheuse aventure, Aimeri d'Olivier à la marquise, qui, la tête chargée de papillotes, l'écoutait mollement couchée dans son lit, hélas ! on ne peut plus compter sur personne par le temps qui court. Ces deux imbéciles nous ont claqué dans la main, l'un par sa précipitation, l'autre par sa maladresse. Et, quand je vois l'incapacité de tous ces gens qui ont porté les armes, je sens s'évanouir chaque jour davantage les regrets qui me poignaient jadis de n'être pas homme d'action. Croyez-moi, madame, il nous faut trouver quelque autre chose. »

Accablée non point par sa perte d'argent,

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mais par le mauvais succès d'un projet dont elle avait cru jusque-là la réussite infaillible, la marquise avait répondu en soupirant :

« Puisses-tu trouver, Olivier! Pour moi. je désespère de vaincre cette espionne domestique qui me brave jusque sous mon toit. Elle me dessert auprès du marquis et entretient avec lui une correspondance où je n'ai aucune part. Quand j'écris à mon mari, j'en reçois des lettres dures et chagrines où jamais il n'est question de cette Catherine dont je n'arrête pas de me plaindre! Elle fera tant, Aimeri. que Florimond sera sacrifié par son père! »

Et, déchirant son mouchoir brodé à belles dents, martelant de ses poings gantés de peau grasse, afin d'entretenir la finesse et la blancheur de sa peau, la courtepointe en velours amaranthe, Julie, couronnée de papier, s'écria d'un accent tragique plus digne d'une reine de tragédie que d'une marquise douillettement allongée dans un lit drapé : « Ah! Olivier! Olivier ! qui nous débarrassera de Catherine? »

Sa voix s'était élevée, si claire et si haute que la belle Maroie Lenatier, sa fille d'atours, couchée dans le cabinet voisin, n'en perdit pas un mot, non plus que du reste. Julie, exaspérée, montrait à nu sa nature boutiquière. Les imprécations les plus vulgaires, les injures les moins nobles dévalaient en torrent de ses lèvres passées au cérat qui défend contre les gerçures. Son visage, si plaisant d'ordinaire, était défi-

guré par la grimaçante colère. On eût dit d'une tête de Méduse rendue luisante par la pommade et dont chacun des serpents, tenant office de tresses, eût été entortillé dans un cornet de papier. Oubliant sans doute que c'était de la seule grâce du marquis qu'elle tenait son lit drapé de tabit et de moire cerise, alternant par bandes avec le velours amaranthe, son lit de marquise à quenouilles sommées de panaches d'autruche, Julie la Drapière chargeait le marquis de Bannes, son maître et seigneur qui l'avait élevée jusqu'à lui :

« Toujours il a pris parti contre moi!... Dieu sait pourtant ce que je lui ai sacrifié! »

M. Aimeri le savait aussi. Toutefois, il garda le silence. Etant de ceux qui dépendent des grands de la terre, il n'ignorait rien de ce qui leur peut déplaire, et notamment de ces intempérances de langage dont on n'est jamais le bon marchand. Encourageant les fureurs de la marquise par son attitude pitoyable, il huma sournoisement une prise et gémit avec componction.

Et toujours Julie accumulait les griefs. Tous, — du marquis son mari à Mlle de Lépinière, du notaire Trémolat aux Primelles, tous, tout le monde aussi, — s'unissaient dans un infâme complot contre Florimond. L'envie, la jalousie, la haine entouraient l'enfant de ses entrailles, son fils, enfin! « M'en pourrais-tu citer, même à la Cour, de plus accompli?... Est-ce pour

rien qu'on l'a surnommé l'incomparable ? » Puis elle en revint à La Butière et à Tourouvre. Flétrissant leur maladresse, elle la porta au compte de leur lâcheté, parla de poison, de noyade :

— Il paraît qu'on peut, on battant les gens avec des sacs longs et étroits remplis de sable, les tuer sans laisser traces des coups !

Effrayé par son exaltation, Àimeri approuvait sans discuter

— Gela est bien possible!... De grâce, madame, parlez moins haut!

Mais la rage de Julie coulait à pleins bords, tel un torrent bourbeux qui charrie même les pierres gisant en travers de son lit. Et Maroie Lenatier se signait en retenant son souffle.

Aimeri tremblait devant cette fureur barbare : (( C'est, se disait-il en soi, une prétresse de Thrace!... Non, plutôt une tigresse d'Hyrcaniel » Et il suppliait la marquise de se calmer. Peut-être valait-il mieux appeler ses femmes :

— Songez, madame, que l'on pourrait entendre les éclats de votre voix, écouter aux portes... N'y a-t-il personne à côté?

— Laisse-moi, Olivier, ce n'est rien! Ma fille de chambre, rien de plus. Elle dort et ne nous entend pas. D'ailleurs, elle m'aime... Et, si par malheur elle se montrait indiscrète, j'ai plus d'un moyen pour assurer à jamais son silence... Je pense, Olivier, que le plus sage

est de nous tenir cois et d'attendre... Tu vois, maintenant je suis bien calme... Quant à cette petite Primelles, dussé-je périr à la tache, je veux que Florimond arrive à ses fins. Demain, pas plus tard, j'irai à Bourges, et tu m'y accompagneras. J'ai besoin de tes conseils. Oui, j'irai à Bourges, j'y retournerai dix fois, vingt fois s'il le faut. Le bal se donnera, et notre Marguerite, la bergère, y assistera. Sur ma part de paradis, cela se fera, te dis-je!... Tu peux te retirer, bonsoir!... Ahl envoie-moi Nicole, je veux la voir avant de dormir; bonsoir!

Ainsi congédié, M. Aimeri d'Olivier avait baisé un doigt du gant gras de Julie, et s'en était allé coucher, tout en murmuraut : « Sa part de paradis!... Elle se vante... Moi, si je n'étais qu'elle, je m'affairerais à trouver à cette Catherine un galant. La fille amoureuse perd toute capacité de nuire, sinon à son amoureux, comme de juste... Ah! si j'étais né comte, marquis, ou simplement baron! »

Et M. Aimeri, ayant enfoncé, comme à l'ordinaire, son bonnet de nuit jusqu'à ses yeux, s'endormit du sommeil du juste en s'imaginant qu'il avait toujours ses vingt ans et les grâces que comporte cet âge... Seule la noblesse lui manquait; c'est pourquoi il ne pouvait songer à M1,e de Lépinière.

Deux jours après ce colloque avec son poète domestique, la marquise de Bannes s'en fut à Bourges. Elle en battit le pavé avec une telle

constance qu'elle trouva, en moins d'une semaine, une dame très noble pour prêter sa maison, dix autres dames qui en amèneraient trente, et une dame, enfin, qui se consacra à cette besogne d'attirer Marguerite de Primelles au bal de Mme de Cbazeron, qui prêtait sa maison. Cela, par exemple, coûta fort cher, dix fois plus peut-être que les violons, le luminaire, les collations et les autres frais... sans compter les humiliations. Et elles furent considérables.

Julie possédait trop de finesse naturelle pour ne pas s'arrêter sur ce que le choix fait par Florimond de Mme Jeanne de la Pelice, épouse du conseiller Godefroy llarant, avait de désastreux. A supposer qu'on voulût bien oublier ce que tout Bourges savait des rapports de cette personne avec Florimond, la noblesse ne viendrait pas chez cette robine qui avait déchu en se mariant avec un magistrat, ni Marguerite de Primelles non plus par conséquent. D'autre part, la position de Julie elle-même lui défendait de nourrir l'espoir d'agir de sa personne sur cette noblesse où on l'accusait de s'être glissée à la façon des filous. La femme du marquis de Bannes s'en rendait très bien compte. Mais ce qu'on ne pouvait l'empêcher de faire, c'était d'acheter les gens, de les diriger, d'ordonner leurs mouvements ainsi qu'un montreur de marionnettes actionne, caché dans un réduit de son théâtre, les fils de ses poupées.

Et ces poupées seraient MmM de Chazeron, de Saint-Agoulin, de Greulles, de Rochefort, d'Alloigny, de Saint-Aubin et de Puyferrant.

A les mouvoir elle s'employa sans marchander, car Marcelin de Vaux, qui espérait pouvoir acheter un titre pour mieux orner son nouveau nom si avantageusement changé, semblait avoir repris depuis quelque quinze jours confiance dans sa signature. Ses correspondants de Bruxelles et d'Anvers, avec qui il négociait du papier, lui avaient écrit que le marquis était malade et qu'on le disait très bas. Le procureur ne communiqua pas cette nouvelle à Julie, parce que ce n'était pas son affaire et qu'il ne voulait pas qu'on le sût si bien renseigné. Marcelin n'apprit pas davantage à Julie qu'il avait vu le testament du marquis, déposé chez le notaire Trémolat, et dont un clerc acheté lui avait permis de lire les moindres détails. Dans ce testament, qui ne semblait pas avoir été révoqué, Julie la Drapière, constituée marquise douairière de Bannes, se voyait assurer une réserve considérable en dehors des reprises à exécuter légitimement sur ses propres biens. Maître Marcelin compta donc à la marquise, trop fine pour montrer sa joie de l'aubaine, quelques milliers d'écus. Elle les emporta dans son carrosse, en une belle cassette, qu'elle mit sous clef aussitôt rendue chez sa cousine, Mme de Chazeron, où elle était descendue.

Mme Madeleine de Chazeron, née de Maille-

cornet, veuve d'un gentilhomme de M. le Prince, vivait mal dune méchante pension, payée à regret par celui-ci, mais que triplait heureusement une seconde pension assurée par le marquis de Bannes. Bien qu'elle fut sa tante, son âge ne dépassait pas celui d'Armand- Alexandre. Très helle encore malgré ses quarante-trois ans, Madeleine de Chazeron ne se remaria pas, parce que, à s'en rapporter à la rumeur publique, son mari défunt la battait fort et buvait d'autant. L'hôtel qu'elle habitait, avec sa façade sur la rue des Arènes et ses jardins adossés à ceux de Saint-Pierre-le-Guillard, lui appartenait en son entier. C'était un des beaux de la ville, avec ses portes antiques, sa cour en fer à cheval et ses trente fenêtres à meneaux, avec des estanfiques si agréablement travaillées à rinceaux, à figures d'hommes et de bêtes, que tout étranger à la ville ne pouvait la quitter avant d'avoir admiré l'hôtel des Cent Marmousets. De ce vieux nom les curieux retrouvaient l'origine dans les petits personnages qui se jouaient parmi les chicorées de pierre. Et Mme de Chazeron se désolait de n'être pas assez riche pour pouvoir jeter par terre toutes ces drôleries gothiques et de mauvais goût, pour les remplacer par de beaux cordons de brique encadrant des bossages de pierre à pointe de diamant, comme ceux que l'architecte Perrin Gâchelard prodiguait dans la nouvelle maison du président Prémolin.

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Le défaut d'argent condamnait M"" de Chazeron a d'autres privations encore. Celle de ne pouvoir offrir le pain bénit pour faire pièce à Mrae de Saint-Aubin lui était la plus sensible pour l'heure. Il est vrai queM006 de Saint- Aubin avait offert ce pain bénit avec un luxe tel, à la dernière Pentecôte, que bien des dames en palissaient encore d'envie. Toute la paroisse de Saint-Pierre-en-Guillard fut émue, tant le pain dépassait par ses proportions tout ce qu'on avait vu jusque-là. De mémoire d'homme, jamais pareil pain ne fut offert à l'admiration du populaire. Quatre sacristains en court surplis pliaient l'épaule sous le poids de la planche. Et celle-ci, sous sa housse de damas blanc et bleu à franges d'argent, ployait aussi sous ce pain circulaire, pyramidal en son milieu, blond, roussi par places, doré à l'œuf, et pétri dans la plus fine fleur de gruau par Simonet Tardif, le meilleur boulanger de Bourges, et célèbre jusqu'à Issoudun par son art à fabriquer les palices. En grande pompe, M. le vicaire Torton l'était venu prendre, ce pain, chez Mme de Saint-Aubin, à l'hôtel de la rue de Suez. Et M. Torton marchait avec quatre suisses, autant de diacres et des enfants de chœur en nombre indéterminé, mais dont les soutanelles et les petites calottes rouges transformèrent à l'instant la rue des Arènes et le carrefour Saint-Hippolyte en un champ de coquelicots.

Mmo de Ghazeron en fut plus irritée qu'un

taureau par un jupon couleur de sang. Elle avait demandé qu'il lui fût permis de joindre une couronne de pain à cette offrande unique. Elle en fut pour ses frais. L'altière Saint- Aubin avait répondu : « Que Mm* de Chazeron offre le pain bénit à son jour, quand bon lui semblera. Pour moi, j'entends que ce soit aujourd'hui le mien. 11 m'en coûte cinquante écus, avec la cire des cierges, l'encens et le vin de la messe, c'est tout dire. Qu'on me laisse et la paix et la gloire de mon pain ! »

Et, de même, lorsque \I,M de Saint-Aubin aviit (jurt. dans l'église, aucune dame parois- BM une ne l'accompagnait. Seule au milieu de ses femmes de service qui tenaient U queue de sa robe ou la soutenaient par les coudes pour que la foule ne l'offensât pas, la pimbêche était allée à l'offrande, sautillant sur ses talons hauts comme des cornets à jouer aux dés, et l'argent et le cuivre pleuvaient dans sa sébile d'or.

Et enfin, non contente d'avoir ainsi humilié tout un chacun par son faste, cette Saint-Aubin avait envoyé dans chaque maison non point un morceau de pain bénit, ainsi que d'usage, mais un beau petit pain mollet où des grains d'anis et des nonpareilles reproduisaient la figure du Saint-Esprit.

— Ah ! ma chère, j'en ai encore le goût dans la bouche!... La coquine n'avait-elle pas fourré, avec six ou sept douzaines de ces pe-

tits pains, la masse principale de son pain bénit!... Quelle insolence!... Si vous l'aviez vue s'avancer, heureuse de montrer aux hommes son museau démasqué, précédée par tous les suisses la pertuisane au poing, et par les mortes-payes des Jacobins avec la hallebarde sur l'épaule ! . . . Quelle pitié ! S'exhiber ainsi en plein jour, à visage découvert! On eût dit de cette reine Vasthi que son orgueil obligea Assuérus à répudier, ou de quelque autre Candace. Voyez-moi la belle reine de Saba!

— Qui vous empêche de lui rendre la pareille? demanda Julie avec tranquillité.

— Ah ! ma pauvre enfant ! . . .

Mme de Chazeron appelait toujours ainsi la marquise sa nièce, qui, au vrai, n'était sa cadette que de trois ans. Ainsi la veuve affirmaitelle sa supériorité^ puisqu'elle prenait d'emblée l'avantage avant même qu'on sût ce qu'il lui plairait de raconter.

— Ah! ma pauvre enfant, comme on voit bien que tu n'es pas dans ma bourse!... Dépenser cinquante ou soixante écus pour du pain bénit, Seigneur! Et où veux-tu que je les prenne?... Quant à l'artifice des petits pains anisés, je le juge détestable et en tout contraire à l'esprit de l'Église. Ce pain bénit, d'une seule pièce, puis proprement coupé en morceaux que l'on distribue aux paroissiens, n'estce pas une fidèle image de la communion des fidèles?... Et...

— Je suis bien de votre avis, ma tante, mais...

— Mais tout ce qui passe par la tète à lèvent de cette Saint-Aubin parait admirable. Sa richesse lui tient lieu d'esprit, et le curé de Saint-Pierre-le-Guillard n'a d'oreilles que pour elle... Enfin)... Ne médisons de personne!... Quand je pense qu'elle lui a encore donné, dernièrement, une chapelle de tabis vermeil, avec les chasubles, les chapes, sans compter les dalmatiques des diacres, les aubes, les collets et lesamicts!

— Voyons, ma tante, soyez raisonnable. 11 y a bien plus beau à Saint-Pierre de Rome.

— Sans doute, répliqua Mm' de Chazeron avec une touchante simplicité. N'est-ce pas au moins Mœe de Saint-Aubin qui l'a donn

— Elle a certainement beaucoup à se faire pardonner.

A cette remarque envoyée par Julie d'un ton détaché, la veuve joignit les mains et s'écria avec une vive compassion :

— Serait-ce Dieu possible? Et saurais-tu quelque chose de nouveau sur cette évaporée ?

Julie ne savait rien. Pourtant elle baissa le menton et leva son index sur sa bouche pour indiquer sans doute que la tombe ne garderait pas mieux son secret que les lèvres avivées par une discrète pointe de rouge.

— Je sais, je sais! fit Mme de Chazeron qui ne savait rien non plus. Que veux-tu, ma

pauvre enfant, nous n'avons pas de quoi offrir à la paroisse des chapelles de brocart et de satin... Quand je dis « nous », je parle pour moi seule, car toi, Julie, il est à la connaissance de tous que tu puises dans des coffres sans fond.

La marquise ne releva point le propos. En vertu du proverbe qui nous apprend qu'il vaut mieux inspirer l'envie que la pitié, elle ne se crut pas obligée de prendre M™6 de Ghazeron pour confidente de sa gêne presque continuelle. Bien mieux, elle confirma les paroles de sa tante par une déclaration dont la banalité lui permit de gagner du temps pour voir venir.

— Ma chère tante, l'argent ne fait point le bonheur... Chacun de nous porte sa croix sur la terre !

Elle présenta le tableau de sa vie abandonnée, solitaire, entre un mari absent par la volonté du roi et un fils absent par goût des plaisirs. Mme de Ghazeron compatit à ses peines : « Tous les hommes étaient pareils. Les meilleurs ne valaient pas mieux que les pires. » Elle se répandit en récriminations contre son défunt mari, qui buvait à se dessécher le corps, la battait et lui mangeait son argent.

— Et, pourtant, lui était gentilhomme!... Comprends alors que ton fils... naturellement...

Julie eut le courage de ne pas relever cette allusion perfide. Elle commanda à sa colère. En s'adressant aux parentes de son mari, elle

acceptait d'avance toutes les humiliations. Elle leva les épaules, soupira et se plaignit à son tour en approuvant le sévère jugement de sa tante :

— Oui, les meilleurs ne valent pas les pires. . . Puis, légèrement, elle en revint au pain

bénit.

— Pourquoi, chère tante Madeleine, ne rendriez-vous pas à Saint-Aubin son coup de la Pentecôte, en offrant le pain bénit ce prochain dimanche qui suit la fête de la Trinité?

— Tu en parles facilement, ma fille. Te répéterai-je que je réussis bien juste, avec mes pauvres ressources, à joindre les deux bouts?...

— Mais, ma tante, ne suis-je pas là, trop heureuse si vous me permettiez de vous aider? Donnez-moi ce plaisir de vous mettre à même de payer le pain bénit a votre tour...

Si pleine de bonne grâce que se présentât l'offre, Mme de Chazeron l'accueillit avec une méfiante froideur : « Vers quel but caché tendait cette intrigante? Sans doute s'imaginaitelle que la bonne tante Chazeron lui permettrait de quêter à ses côtés en pleine église?... Plutôt vivre toute sa vie de pain et de ces fruits secs qu'en raison de la couleur de leur robe on appelle les quatre mendiants ! »

Elle répondit donc très prudemment du fin bout de son bec rose et en chassant d'une chiquenaude une mite qui prétendait s'installer sur son corsage noir sévèrement busqué :

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— Tout cela n'est que vanité, mon enfant. Nous ne pouvons pas, tu es trop fine pour ne pas comprendre, offrir le pain bénit à Saint- Pierre-le-Guillard... Mais, à Lunery, tant que tu voudras.

Mme de Chazeron avait appuyé sur ce « nous » d'une façon assez insultante pour que Julie se sentît dévorée par l'envie de lui arracher les yeux, de grands yeux bruns, veloutés, candides, doux, lumineux, adorables. La marquise répondit avec une parfaite mansuétude :

— Pourquoi dire « nous », ma bien-aimée tante? Jamais je n'ai nourri cette sotte prétention d'aller à l'offrande avec vous. Quand vous offrirez votre pain bénit, je serai chez moi, à Bannes, et non pas ici.

« Cette fille est pleine d'esprit, se dit Mme de Chazeron. Je conçois qu'elle ait entortillé Charles-Armand, qui aurait, du reste, plus sagement agi en m'épousant. Dieu voulut qu'il prît cette traînée à femme. Inclinons-nous devant sa volonté. Le malheur est arrivé : qu'y faire?... Et puis, j'oublie que Charles-Armand est mon neveu ! »

Ainsi pensant, elle ne laissa pas de sourire agréablement et dit :

— Ma chère enfant, loin de moi une pareille idée! Tu es la femme de Charles-Armand devant Dieu et les hommes... Il n'y a plus de remède...

La langue lui avait fourché, bonté divine î

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Mme de Chazeron toussa, essaya de rattraper ses paroles, se moucha, surtout pour cacher la rougeur de sa face. Stoïque, la marquise ne bougea pas. Elle avait emporté de Bannes une telle dose de patience que cette première attaque n'était pas capable de l'épuiser. Une lourde bourse en dama- noir pendait au bras droit de son fauteuil. Julie la prit, l'ouvrit, en tira des écus d'or, dont elle compta vingt que sa main glissa dans celle de sa tante.

— Voyons, très chère, pas d'enfantillages! Offrez donc votre pain bénit! Vous en mourez d'envie. Le marquis vous aime tant qu'il en eut fait tout de même à ma place. Je ne suis que son intendante.

M"" de Chazeron rougit. L'aumône était trop grosse pour que l'idée lui vint de la refuser. Elle prit donc les espèces : « Où veut-elle en venir, la coquine, pour m acheter aussi cher?... »

Julie ne la laissa pas longtemps sans lui apprendre ce qu'elle attendait. « Il s'agissait d'une assemblée, d'un bal... » Bref, elle défila son chapelet. L'étonnement de la tante Chazeron fut profond de voir payer de ce prix une chose aussi simple : « Prêter sa maison pour un bal? Pourquoi pas? Elle avait une chambre de quarante pieds de long sur trente de largeur, bien lambrissée, plafonnée à l'antique et parquetée de chêne. Pour peu qu'on cirât ce plancher, on pourrait au besoin s'y mirer... Mais... » 11 n'y eut pas de mais. La seule ob-

jection qui eût pu se produire, la marquise l'avait détruite par avance, en dénonçant son ferme propos de ne pas assister à cette fête.

— Voyez-vous, ma bonne tante, je vieillis beaucoup. Tous ces bruits me fatiguent. C'est à Bannes que je me sens vraiment dans mon assiette. La paix des cbamps, la vie grasse! Se lever avec le soleil, se coucher avec lui ! Veiller n'est pas mon fort. Je hais la vie factice... Quelle triste femme de cour j'aurais faite!

— Ça, mon enfant, c'est affaire de naissance... Ah! pardon!... Je...

Mme de Ghazeron, cette fois, regrettait sincèrement ces mots. Ils lui étaient échappés : <( Que je suis donc sotte, et où ai-je la tête?... Combien cette distraction va-t-elle me coûter? Bien sûr, elle va me reprendre ces beaux écus dont je me promettais merveille! » Ainsi songeait la bonne dame en serrant dans ses mains l'argent de sa nièce la Drapière et en mirant sac de damas à la dérobée.

Comme si elle n'eût rien entendu, la marquise continuait :

— Tout cela, c'est pour Florimond que je le demande. Je vous en prie, ma chère tante, pensez à. votre petit-neveu! Aidez-moi à le pousser vers les plaisirs honnêtes! Grâce à vous, mon... le fils du marquis pourra fournir la preuve, devant la bonne société de Bourges, de ces belles qualités qu'il prodigue bien inutilement à Paris.

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— Paris î — fit Mme de Chazeron en levant vers le plafond ses mains désormais libres, car elle avait adroitement glissé l'or de sa nièce dans une poche, sous sa jupe, — Paris! J'v suis allée deux ou trois fois, jadis. . . Quelle ville sale et puante, avec ses boues! Personne ne vous y connaît, et le monde vous regarde en tordant le nez!... Ne me parlez pas de Paris. mon enfant!... Enfin, pour te complaire, je prêterai ma pauvre maison pour ce bal... Mais ne compte pas sur moi pour autre chose!

— Ma chère tante, songez à la merveilleuse jalousie dont souffrira Mm• de Saint-Aubin quand elle vous verra recevoir ainsi la meilleure noblesse de Bourges. Cela lui portera un coup... Et le pain bénit qui suivra!... Je vous gage que la dame s'en mettra au lit avec une bonne fièvre.

— Elle l'aura bien méritée... Mais quelle affaire !... Aurai-je seulement le temps de remettre mon pauvre mobilier en état?... Gela te regarde, dis-tu?... Allons, c'est bien!... Pour quel jour désires-tu que je sois prête?... Ah! mon Dieu, que d'embarras !

Julie, sentant la partie gagnée, donna son dernier effort avec le sac noir. Une poignée d'écus d'or décida Mme de Chazeron. Elle la prit, en murmurant pour la forme :

— Ah! ma pauvre Julie, iln'en était pas besoin!

— Et surtout, ma bonne tante, laissez entendre que je ne suis pour rien dans tout cela. . .

A votre place, je répondrais, à qui m'en parlerait, que tout cela est par la volonté du marquis.

— Heureuse et charmante idée!... Ainsi, c'est convenu, il ne sera pas question de toi?

— J'y compte!... Ah! ma bonne tante, laissez-moi vous embrasser, tant je vous aime !

La blonde Julie et la brune Madeleine s'accolèrent de bon cœur, parce que chacune estimait qu'elle avait l'avantage dans cette affaire : « Gageons, se disait Mme de Chazeron tout en comptant ses écus, — en tout il s'en trouvait trente et cinq, dont deux un peu rognés, — gageons que la coquine veut attirer ici quelque galante pour son aimable fds. Gageons aussi que, maintenant qu'elle a trouvé le toit, elle court chez la Saint-Agoulin, qui lui procurera la demoiselle! »

Madeleine de Chazeron ne se trompait point. Julie, après cette première victoire, n'eut rien de plus pressé que d'aller chez Mme de Saint- Agoulin, pour la cueillir au nid, après la sortie de la messe. Cette vieille dame, encore que parente éloignée du marquis de Bannes, aimait à se donner pour sa tante. Pauvre et décriée, Eléonore de Saint-Agoulin était cependant une vraie puissance. Tout Bourges comptait avec elle. On l'avait instituée gardienne et arbitre dur bon ton : les jeunes femmes la consultaient pour la façon de leurs robes, et les maris pour le choix d'une mignonne. Elle décidait en dernier lieu, jugeait sans appel. Condamné à son

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tribunal, on n'avait plus d'autre ressource que de s'enfuir, car on était, par la force des choses, mis au ban de la société.

11 eu allait toutefois des arrêts de la baronne Éléonore comme de ceux des tribunaux. L'argent n'était pas étranger à ses verdicts. En n'y regardant pas à cent écus, on pouvait obtenir <1< favorables sentences. Comment cette vieille dame avait été intronisée souveraine maîtresse des élégances, c'est ce dont personne ne gardait le souvenir précis. Elle régnait de fait, et l'on ne discutait pas les origines de sa royauté. On racontait que son mari le baron avait eu, à la cour du feu roi, cette réputation de porter le mieux la cape à l'espagnole et de danser la courante mieux que M. de Bellegarde en personne. Beaucoup de cette solide gloire aurait rejailli sur la compagne du fameux danseur. Celui-ci, devenu imbécile à force d'excès, vivait au fond de son petit hôtel, sis rue du Four-Chaud, en face du cloaque, dans la vieille ville. Il ne se montrait jamais. Pauvre d'esprit au moins autant que d'argent, il subissait la tyrannie tracassière d'une épouse autrefois délaissée qui prenait, à le confiner dans un infect taudis, le plaisir d'une tardive revanche.

En se rendant chez Mme de Saint- Agoulin, la marquise de Bannes croisa, dans son superbe carrosse de cuir de Russie monté en bronze doré, la voiture antique et dédorée de Mme de Rochefort, belle personne célèbre par sa morgue

et son incroyable méchanceté. Julie ordonna aussitôt à son écuyer Piccolomini, qui gardait la portière gauche, de commander au cocher de céder le pas à Mmo de Rochefort. M. de Tourouvre, qui suivait à cheval, en faillit avaler un des glands de son col, tant fut grand son étonnement. Le cocher, à la livrée reluisante de Bannes, rangea ses chevaux le long d'un mur; mais la rue était si étroite que le vieux véhicule accrocha le carrosse neuf de Julie. Celle-ci aussitôt se confondit en excuses, et la comtesse Isabelle de Rochefort, retenant les brocards insultants dont elle s'apprêtait à charger la Drapière, lui rendit son salut.

— Ah! madame, dit Julie à demi sortie par la fenêtre encadrée de cuivre, ahl madame, quelle rencontre heureuse ! Je suis votre petite servante I ,

Et, après quelques autres compliments pleins d'humilité, elle demanda à Mmo de Rochefort, qui souriait avec toute la grâce des tenailles ouvertes par le bourreau pour déchirer un patient, la faveur de la visiter. Il s'agissait de charité :

— M. de Bannes m'a chargée, madame, de vous remettre une somme d'argent pour les pauvres de M. Vincent dont vous êtes fille. Me sera-t-il permis de verser cette pauvre aumône entre vos jolies mains?

— Ne prenez pas cette peine, madame, répondit la voix pointue de la comtesse Isabelle,

qui, du fond de son carrosse capitonné de velours puce, examinait la Drapière avec une impertinente curiosité. Mon intendant passera chez vous.

— C'est que, madame, j'aurais une grâce à implorer de votre bonté.

— Dans ce cas, madame, exposez-moi votre demande.

Sans perdre courage ni patience, Julie, toujours à la fenêtre de son carrosse, tenta d'expliquer qu'il s'agissait de choses d'importance qu'on ne pouvait crier aux oreilles de tout venant. Mais, comme les laquais avaient réussi à dégager les roues, M00' de Rochefort, voyant la route libre, donna l'ordre de toucher, et Julie parlait encore que la comtesse roulait, tout en riant comme une folle du bon tour qu'elle venait de jouer à la Drapière.

— Toi, ma fille, je te repincerai, dit tranquillement Julie en se rasseyant à côté de Nicole, qui, flanquée de la fille d'atours Maroie Lenatier, accompagnait la marquise. Nicole, dis à Jacques de s'arrêter devant la porte d'Eléonore, où tu m'attendras.

Julie entra chez la baronne avec son sac noir dont elle eut soin de faire sonner innocemment le contenu en prenant le fauteuil qu'on lui avança.

Placée en face d'elle, Mme de Saint-Agoulin se tenait un peu de côté, montrant son profil en lame de couteau, son nez pareil au bec d'un aigle et son œil fureteur qui semblait percé à la

vrille. Le sourire qu'elle ébauchait, en s'eflbrçant de le rendre plaisant, disloquait sa mine ingrate, où l'absence de menton complétait la ressemblance avec une tête d'oiseau. On eût dit d'un vieux perroquet blanchi par l'âge et qui aurait porté des frisons.

La tante Saint-Agoulin, Julie la savait par cœur. Endettée, toujours besoigneuse, altérée de luxe et n'arrivant jamais à satisfaire ni ses besoins ni ses goûts, Mm6 Eléonore de Saint- Agoulin, née de Neuville de Saint-Thoret, tirait d'intrigues compliquées et savamment conduites des ressources inavouées.

C'était une appareilleuse du grand monde. Elle possédait, en outre, le merveilleux talent de se procurer des papiers compromettants. Bonne personne au fond, Mme de Saint-Agoulin tirait les gens d'embarras en leur cédant, contre une récompense honnête, ces mêmes papiers que son esprit d'ordre lui commandait de ne pas laisser traîner. Délivrant ainsi les uns de cuisants soucis, menaçant de façon ouatée les autres, obligeant ceux-ci, inquiétant ceux-là, surveillant tout le monde, n'exécutant personne, mais vendant à qui pouvait payer le repos et la réputation des familles, elle jouissait de la position assez enviable de conseillère à gages, sans que personne eût l'imprudence de se vanter de l'avoir corrompue.

Avec cette dame, dont la rapprochait un goût commun des pratiques sournoises, Julie n'était

pas obligée d'y aller par quatre chemins. Elle lui exposa son affaire, carrément. Le marquis son mari, ayant chargé Mm# de Chazcron de donner le bal en son hôtel, lui avait eont elle, Julie, l'argent nécessaire au paiement <le> violons, des lumières, de la collation, bref, de tous les frais. Les convenances lui défendaient de paraître à cette fèt« .

M"* de Saint-Agoulin approuva d'un mouvement de tête. Son nez s'abaissa sur sa maigre poitrine, pareil au bec d'un aigle occupé à 8'épouiller. Et elle dit en gémissant :

— Eh! oui. ma pauvre tille, le monde est si méchant !

Julie, sans s'émouvoir, continua :

— J'ai pensé, d'accord en cela avec le marquis, que vous seule pouviez dignement organiser l'assemblée. Que \.»us l'approuviez seulement, et tout le beau monde de Bourges y courra... Surtout quand on saura que vous avez daigné en assurer l'ordonnance. Je vais vous donner l'argent.

M,ne de Saint-Agoulin approuva encore. Mais son nez s'allongea jusqu'à singer celui d'un vautour quand Julie, sans délier les cordons de sa grosse bourse, ajouta :

— Il faut que la petite Primelles vienne au bal. Florimond y tient absolument.

— Qu'elle y vienne si cela lui plaît, répondit sèchement Mm" de Saint-Agoulin. Pour moi, je ne me mêle pas de ces choses.

— En vérité?

L'exclamation posément étonnée de Julie pouvait se traduire ainsi : « Et depuis quand? » Mme de Saint-Agoulin affirma, la mine pincée, sa réponse première :

— C'est la pure vérité, ma nièce. Cherche ailleurs !

Julie, qui maniait négligemment le sac aux écus, le laissa dormir sur ses genoux et, regardant la Saint-Agoulin bien en face, la pria d'un ton mielleux :

— Même si l'on vous en priait a genoux?

— Que veux-tu dire?... Cela est impossible.

— A vous peut-être, et encore!... Mais vous savez certainement à quelle porte frapper pour réussir... Allons, chère tante, un bon mouvement!

Mme de Saint-Agoulin secoua la tête et se renferma dans un silence obstiné. Alors, très tranquillement, Julie tira de son corsage des papiers plies en long, et, sans les remettre à la vieille dame qui regardait ce manège avec défiance, elle s'écria sur un ton de surprise parfaitement jouée :

— Oh ! que je suis sotte ! . . . J'allais oublier. . . Figure-toi, ma pauvre Éléonore...

A s'entendre ainsi tutoyer par la Drapière, Mme de Saint-Agoulin rougit. Ses petits yeux s'élargirent, sa bouche édentée bâilla, trembla. De ses deux mains appuyées aux bras de son

fauteuil de cuir flamand, elle se souleva à demi, puis retomba, pâle, anéantie, car Julie poursuivait :

— Figure-toi que Marcelin de Vaux, — il est noble maintenant, tu sais, et n'a point j cher sa noblesse, — enfin il m'a remis les papiers de la succession de... mon... défunt Péréal. Tu dois six mille écus, trente-six mille livres, ma pauvre Éléonore. Les jugements sont exécutoires, tous les recours épuisés. Il te faudra payer. Comment vas tu faire?

— Je... croyais... la chose réglée depuis longtemps... Ne m'avais-tu point promis?...

— Tu crois?... Je t'en demande pardon... Pourtant, à cause de mon fds, je n'ai pas le droit d'abandonner tant d'argent... A la vérité, j'y ai mis de la négligence. Que veux-tu?... A parler franc, je suis un peu serrée en ce moment... Alors, tu comprends, je laisse Marcelin poursuivre.

« Poursuivre!... Exécuter les jugements!... Trente-six mille livres au principal, sans compter les frais ! . . . » Mm* de Saint-Agoulin en pensa défaillir. Dans sa chambre tapissée de nattes, tout dansa autour d'elle : les chaises tournaient, et le lit drapé de serge et les tableaux accrochés aux murs qui ondulaient, et le prie-Dieu, et la table de toilette semblaient se saluer... « Ruinée! Écrasée! Perdue! » Elle se vit déjà dans la rue, avec son mari infirme ; elle vit son vieil hôtel vendu, ses meubles dispersés...

LINCOMPARABLE FLORIMOND 2$5

ses papiers... ah, oui, ses papiers!... Mais, au fait, avec eux peut-être pouvait-elle parer ce coup félon.

— Trente-six mille livres ! Sainte Vierge, ditelle en se tordant les mains, où veux-tu que je les prenne?

— Ma foi, je n'en sais rien. Tu t'arrangeras. Tes amis Primelles consentiront peut-être à t'aider?

— Ah! oui, parlons-en, des Primelles!

— Je ne demande qu'à en parler, ma chère tante.

— Eh bien donc, puisque c'est là ce qui te touche... écoute, Julie, jure-moi de m'épargner, et je trouverai peut-être un moyen...

Silencieuse, Julie attendait. Alors Mme de Saint- Agoulin prononça ces mots très bas :

— Une seule personne peut décider Bouteiller à conduire sa nièce Marguerite à ton assemblée. C'est Isabelle de Rochefort.

— Voilà, Eiéonore, ce qui s'appelle mal tomber ! Je suis à couteaux tirés avec elle. . . Cherche autre chose !

— Pourquoi?

— Parce que de cette pimbêche je renonce à forcer la porte.

— Et si je t'en donnais la clef?

La marquise rapprocha sournoisement son fauteuil. La conversation devenait intéressante.

— Ecoute, Julie, remets-moi ma dette, et je te livre Rochefort pieds et poings liés !

— Trente-six mille livres, la peau de cette pécore! C'est trop cher.

Elles discutèrent aprement, telles deux fripières. Dans cette lutte, la nature boutiquière de Julie lui assurait l'avantage. Quand elle sortit de chez Mm* de Saint-Agoulin, la Drapière avait trois cents écus de moins en argent — de mauvais écus blancs — et douze mille livres en un papier. Pour une de ces trois reconnaissances trouvées dans son héritage après la mort de son premier mari, elle avait acheté à la tante Éléonore une lettre que reçut son corsage de drap de soie noir.

Le lendemain seulement, la marquise de Bannes se rendit chez M0" Isabelle de Rochefort. Cette jolie personne, attablée devant sa toilette avec Maceron, sa fille favorite de chambre, consigna d'abord la visiteuse à sa porte. Julie ne réclama pas. Une grande heure, elle posa dans son carrosse. Quand elle se fut donné le plaisir d'humilier ainsi la maquise au dehors, Isabelle lui donna licence de pénétrer dans la cour de son hôtel. Le suisse ouvrit les deux battants. La lourde voiture rouge et or entra au pas de ses quatre carrossiers normands, dont la robe de trois poils, rappelant celle des vaches que l'on nourrit dans les mêmes pâturages, disparaissait sous les harnais blancs à chassemouches houppes, avec des appliques de bronze doré à tous les carrefours. Quatre cavaliers, six laquais à pied, quatre pages accompagnaient la

marquise. Cette fois, elle n'avait pas ses femmes dans son équipage.

Quand Julie descendit, au ras du perron où l'on abaissa le lourd marchepied à quatre échelons, la comtesse de Rochefort, qui la surveillait par l' entre-bâillement des volets, rendit malgré elle hommage au bon goût parfait de ses habits, à la souplesse aisée et fière de sa démarche, à la distinction de sa personne : « Qu'elle est encore belle, et combien est-il malheureux que de pareilles coquines s'emparent du cœur des gentilshommes!... Voyez-la, ne dirait-on pas d'une reine, avec tout ce monde qui la suit?... En somme, eu égard à ses mérites, cette Péréal devrait être logée aux filles repenties. »

Et Mme de Rochefort, pour se consoler, laissa encore la marquise de Bannes se morfondre trois longs quarts d'heure dans son antichambre. Enfin elle la reçut, à dix heures du matin, toujours assise devant sa toilette avec Aimée Maceron, qui lui soumettait des mouchoirs de cou à choisir. Sans se déranger, sans même se retourner, Isabelle cria d'une voix de tête :

— Ah! vous voilà, madame! Depuis hier que je vous attends, le temps m'a paru bien long! Ainsi, cet argent pour M. Vincent, vous me l'apportez?

Et Isabelle, ainsi parlant, examinait la marquise, dont la eereine beauté blonde voisinait avec la sienne dans le miroir posé sur la table,

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au milieu des accessoires les plus variés, depuis les fers à friser jusqu'aux curettes d'ivoire.

Julie, aussi à son aise que dans son salon doré de Bannes, dessina une toute petite révérence et dit ;

— Madame, si vous avez besoin d'argent. on vous en donnera. Je viens spécialement pour...

Isabelle l'interrompit sans politesse, avec des exclamations qui rappelaient le pépiement des oiseaux :

— Regarde, Maceron, ce nœud-là! Oui, oui. ce nœud-là, avec son eflilé d'argent!... Je le veux, je l'aime î... Pose-le bien vite sur ma tête!...

Et, toujours tournant le dos à la marquise, elle reprit dune voix méprisante :

— Vous disiez, madame?

Sans même demander à s'asseoir, Julie, debout au milieu de la chambre, répondit avec suavité :

— Je viens, madame, implorer une grâce de...

— Ah! Maceron, Maceron, est-il joli, ce nœud ! . . . Et bien posé ! . . . J'en raflble ! . . . Tu es un ange, Maceron!... A propos, madame Péréal, auriez-vous la grande bonté de me dire quelle est la qualité de ce drap que l'on veut me vendre?... Vous connaissez cela, vous... Maceron, montre la pièce.

Avec le plus beau sang-froid, la marquise

regarda le drap, la lisière, la marque, et donna son avis :

— C'est du moncayar, madame. Et celui-là est d'une bonne étoffe. On ne fait pas mieux en draps d'été.

— Que vous êtes heureuse, madame, de garder une aussi fidèle mémoire à votre âge!

— De ma mémoire, madame, je n'ai jamais eu à me plaindre. Ainsi, il me souvient à merveille de Saint-Sylvain-sur-Ablon... Eh! qu'avez-vous, madame?... Vous seriez- vous piquée?

Isabelle, très rouge, les sourcils froncés, rappela Maceron :

— Pose là cette pièce, et laisse-nous!... Avance un fauteuil à Mm# de Bannes, et t'en va!

Maceron sortit. Alors Isabelle, qui de rouge s'était faite blanche comme un linge, se leva. Ses grands yeux noirs luisants semblaient brûler de fièvre, et tout son corps tremblait. Marchant sur Julie, qui s'éventait dans son fauteuil avec un magnifique émouchoir d'autruche noire, elle la toisa avec une arrogance empruntée et balbutia :

— Que venez-vous ici chercher, vous?...

Vous allez filer, et vivement! Ou bien j'appelle, et je vous fais bailler les étrivières dans mon écurie... Sortez!

La marquise s'éventait toujours, sans perdre la jeune comtesse des yeux. Elle lui répondit, sans se presser :

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— A d'autres, ma petite!... Il me suffirait d'un mot, d'un seul, et, ici morne, tu serais fouettée par mes pages. Regarde dans ta cour. . . Mes hommes sont plus nombreux que les tiens, et en armes. Ton suisse est sous clef dans sa loge. Ta porte poussée et gardée... Essaye d'appeler, et l'on t'empoigne!... J'ai du monde mi toutes les marches de ton escalier, jusqu'à la porte de ta chambre. En doutes- tu .''

Isabelle, grinçant des dents, poussa le battant. Le panache de M. de Tourouvre se balançait aux mouvements de sa promenade. Conquérant et superbe, il arpentait l'antichambre, où sonnaient ses éperons. Le fourreau de son épée chatouillait de sa bouterolle noircie les déesses des tapisseries. La marquise ne mentait pas : de ses écuyers, de ses laquais, de ses pages, elle avait doublé le nombre avec les meilleurs estafiers de son fils. De la chambre d'Isabelle à la rue de Mirebeau, trente coquins déterminés, avec l'épée et la dague, sans compter les pistolets dans les fontes, attendaient ses ordres.

La jeune femme serra les poings, retint ses larmes, et, haletante, s'écria :

— Vous me répondrez de cette violence!

Mon mari reviendra de Paris bientôt, et...

— Et il t'étranglera, pauvre sotte, quand il saura qu'avant de l'épouser tu t'es laissée aller avec le chevalier de Jonzec. . . Tu sais bien, Jonzec, le beau Raymond? L'aurais-tu oublié, lui

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et la petite maison de Saint-Sylvain-sur-Ablon où tu fis tes couches, soignée par la mère de ta fidèle chambrière Maceron ?

Isabelle du Doulçay, comtesse de Rochefort. s'écroula dans une haute chaise en ciseaux dont le cuir doré se tendit sous son poids. Béante, sans force et sans voix, repoussant de ses paumes étendues le spectre de son enfant noyé dans les fossés de Saint-Gilles, elle écoutait Julie la Drapière, qui lui racontait ce crime brusquement tiré de sa nuit. Sur ses traits charmants, à cette heure déformés par l'angoisse, se lisaient l'épouvante et l'horreur, la peur qui coupe les jarrets et rend stupide, le désespoir qui cloue sur place devant le danger qu'on ne peut plus éviter. Puis, se voilant la face de ses mains crispées, elle fondit en larmes. Sa pauvre nature d'oiselle apparut toute nue, dépouillée du masque qu'y tenaient appliqué, en tous temps, la sécurité et l'orgueil. Désormais sans défense, elle avoua son indignité, essaya de se forger des excuses :

« Etait-ce sa faute, après tout?... Oui, elle aimait alors M. de Jonzec. . . Ses parents l'avaient mariée à un autre, malgré elle, à seize ans!... Était-ce sa faute, encore, si Raymond de Jonzec avait abusé de son innocence et de sa faiblesse?... Etait-ce sa faute, enfin, si son enfant était mort? Non, non, elle ne l'avait pas tué, puisqu'elle ne l'avait même pas vu. »

Debout devant cette loque humaine qui se

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tordait en répandant l'eau de ses pleurs, Julie jouit pleinement de son triomphe. Et elle songea : « Oui, c'est ainsi que je veux voir Marguerite de Primelles!... Et moi, la Drapitat, je la repousserai, en lui conseillant de s'aller jeter à la rivière où se lavent les péohéft. »

Isabelle, entre deux averses de larmes, se risqua enfin à parler :

— Enfin, madame, que voulez-vous de moi?... Et pourquoi me torturer ainsi?... De l'argent, peut-être? Hélas ! vous savez bien que je n'en ai pas!... Et mon mari va revenir, et il me tuera!... Pensez, madame, que je n'ai pas vingt-deux ans!... Voulez- vous donc que je meure? Oh ! parlez ! . . . Ne me laissez pas ainsi ! . . . Parlez !

Et, brisée, anéantie, palpitante, à demi folle de terreur devant ce silence obstiné, elle ajouta, très bas :

— Pardonnez-moi, madame!... J'ai été impertinente et mauvaise!... Hélas! je suis une enfant sotte et malapprise... Oh! si vous saviez comme j'ai été mal élevée!... Ma mère mourut quand je n'avais pas huit ans... Mais parlezmoi, parlez-moi donc!... Vous me faites peur ! . . .

— Remettez-vous, madame de Rochefort, répondit froidement la marquise. On se doit à son rang, que diable ! Et que diraient vos gens s'ils vous voyaient en cet état?

Isabelle reprenait peu à peu ses esprits. Une

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pointe de courage lui revenait à cette heure. La bourrasque semblait passée. Maintenant il fallait se tirer d'affaire : « Accuser les gens, rien de plus facile. Des racontars, des babillages ne suffisent pas cependant pour perdre les gens... Après tout, cette femme n'avait pas de preuves à produire. »

D'une voix qu'elle s'efforçait d'affermir, Isabelle demanda à Julie, qui l'observait sans baisser ses yeux clairs :

— Comment savez-vous cela?... Ignorezvous que, pour la bonne moitié, cette histoire est un tissu de mensonges?

La marquise sourit très aimablement et tira de son corsage busqué à la Flamande, véritable boîte de Pandore, un billet roulé pas plus gros que le doigt :

— Voici une lettre qui suffit à vous agenouiller, avec votre joli cou si galamment ceinturé de perles, sous l'épée du bourreau... Regardez, mais sans toucher ! . . . La reconnaissez- vous ?

Si elle la reconnaissait!... Vivement, d'un élan subit, rapide autant que sournois, Isabelle s'était jetée sur le papier accusateur, sur la lettre où elle annonçait à Raymond son heureuse délivrance et la mort subite de leur enfant. Plus vive encore, la marquise avait relevé la main, et le billet se trouvait hors d'atteinte :

— Recommence, mauvaise guenon, et j'appelle!... Et moi qui me laissais toucher par je

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ne sais quelle imbécile pitié!... Ecoute, voici ce que je veux : à l'assemblée prochaine, chez Mme de Chazeron, j'entends que tu ouvres le bal avec mon fils Florimond.

Isabelle en demeura stupide d'étonnement : « Julie se moquait d'elle, bien sur!... Comment! on ne lui demandait que cela, en échange de ce terrible papier!... » Elle s'écria avec une vivacité où éclatait sa sottise :

— Oh ! ça, tant que vous voudrez, madame ! . . . Votre fils est de ceux que l'on s'honore en distinguant. Tout le plaisir sera pour moi.

Insensible au compliment, Julie i eprit :

— Cela n'est rien, et pourtant j'y compte. Mais, si tu veux que je te rende ton papier, tu conduiras à l'assemblée le baron de Mordicourt

•et sa nièce Marguerite de Primelles...

— Hélas! madame, vous demandez l'impossible!... Comment voulez- vous?... Jamais les Primelles ne consentiront à se rencontrer avec vous!

— Et, d'abord, je n'assisterai pas à ce bal. Je veux qu'ils y viennent, voilà tout. Si tu ne réussis pas à les amener, ton mari aura la lettre, j'en jure sur... ton enfant!

Isabelle se taisait. La menace était sérieuse. D'autre part, si Julie ne paraissait pas au bal, c'était une raison pour que le baron de Mordicourt acceptât l'invitation. Elle réfléchit, tout en observant avec défiance la marquise, blonde, claire et sereine dans ses habits sombres : « Et

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dire que cette boutiquière a fait assassiner son premier mari, ouvertement, aux portes de Bourges, et que c'est elle qui me veut livrer comme meurtrière ! » Timidement, elle répondit à Julie, dont les yeux froids, à l'exemple de l'acier d'une arme, l'interrogeaient :

— Et si je les amenais au bal ?

— Tu auras la lettre, et moi, j'aurai oublié.

— Eh bien, je vous assure sous serment que l'oncle et la nièce viendront. Vous avez ma parole, rendez-moi ma lettre I

— Non, ma belle: donnant, donnant! Le lendemain du bal, madame, vous recevrez le papier, avec un beau bouquet, de mes mains.

— Pourquoi me fierais-je à vous qui n'avez pas confiance en moi ?

— Parce que, petite linotte, je ne risque rien, tandis que toi tu risques ta tête. Et puis, au fond, je ne te hais point... Seulement tu es fantasque et légère... Voyons, madame, cessons de nous harpiller comme deux poissardes, et jouons franc jeu ! Favorisez mes desseins : ils sont considérables. Aidez-moi un tant soit peu et sans me mettre en cause, et je vous sauverai. Je vous couvrirai, de mon côté, et vous ouvrirai ma bourse. Quelle jeune femme n'a pas de dettes ou le désir d'en contracter?... Je payerai la pièce de moncayart, et aussi du velours, du satin. Vous avez bien voulu me rappeler que j'étais assez connaisseuse : tout sera choisi par moi.

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Isabelle, enrageant, désespérée, honteuse, se voila la face de ses deux mains et dit en pleurnichant :

— Pardonnez-moi, madame, j'étais folle, et votre bonté me confond ! . . . Embrassez-moi, que je sache que vous m'avez pardonné !

Alors elles s'embrassèrent. Mais, dans cette étreinte commandée par l'intérêt et la crainte, Isabelle promena en vain ses mains fureteuses sur le superbe corsage de Julie : elle ne réussit pas à reprendre sa lettre. La marquise avait glissé ce papier sans prix, loin de la garde en velours de son haut gant, entre sa paume et le cuir d'Espagne. Dans ce réduit doux, moite et parfumé, le billet d'Isabelle, comtesse de Uochefort, défiait les entreprises des doigts les plus déliés.

La paix ainsi rétablie, les deux dames causèrent de leurs préoccupations et de leurs espoirs. La marquise donna ses raisons, et Isabelle, feignant de croire que celle-ci poursuivait une réconciliation loyale avec les Primelles, annonça qu'elle partirait le surlendemain pour les visiter.

« Surtout, que la baronne de Primelles ne sache rien de nos petits complots, ma toute belle! Ce serait se condamner à échouer, et j'en serais encore plus désespérée que vous. Il n'est pas encore temps de prévenir cette pauvre dame qui vit entre sa douleur et son prie-Dieu ! »

Telle fut la recommandation dernière qu'en-

voya Julie la Drapière à la comtesse Isabelle de Rochefort, née Latour-Champois de Broislin, qui l'avait reconduite jusqu'à la tête du grand escalier, ainsi qu'il convient d'honorer les marquises.

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