‹ L'incomparable Florimond; moeurs du temps de Louis XIIIChapitre 8 sur 10 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Ainsi la marquise Julie avait, en trois visites, remporté trois victoires, et elles ne lui coûtaient pas trop cher, car des créances sur Mm' de Saint-Agoulin la valeur n'était que de circonstance. De ces billets, elle n'en avait lâ< -lu' qu'un. Deux autres lui demeuraient, en réserve, car on ne saurait tout prévoir. Et ce n'était pas tout : il fallait maintenant consolider cet édifice ingénieusement élevé sur l'intérêt et la terreur, par l'adjonction d'autres intérêts, et, à défaut de crainte, d'autres passions. Il fallait se rendre favorables les reines de la mode. Et ces reines étaient en révolte ouverte contre Mme de Saint-Agoulin. Elle niaient son pouvoir. Que Mme5 de Saint-Aubin, d'Alloigny, de Puyferrand refusassent de paraître à l'assemblée, et cette fête tombait dans l'eau, si l'on peut dire.

Julie s'en fut donc attaquer ces trois beautés, qui n'étaient ni à vendre ni en condition de se

laisser intimider. Décidée à ne reculer devant aucun affront pour assurer le triomphe de Florimond, elle se résolut à employer les armes coutumières des gens de cour, qui sont les perfides insinuations, les prétentions calculées, les calomnies sournoises et les audacieuses affirmations. « Je prendrai, se disait cette mère exaspérée par son amour pour son fils, l'une pour battre l'autre. Je les ferai parler sans qu'elles me puissent contredire, et les rendrai à ce point jalouses qu'elles marcheraient sur les mains dans la crotte pourvu que leur rivale y soit enlisée jusqu'au nez. »

Se présenter seule chez ces dames, dont l'insolence valait l'orgueil, c'eût été une faute grave. Julie n'y tomba pas. Elle se réfugia sous le patronage de la marquise de Greulles, vieille amie du marquis de Bannes, et qui avait, jadis, pallié avec un dévouement qui ne connut pas de défaillances les frasques de ce seigneur. Mme Valérie de Greulles aimait cette Julie, dont les fines flatteries avaient toujours trouvé grand ouvert le chemin de son cœur un peu mou et sensible aux délicates attentions. Assez simple pour prendre comme bon argent les belles phrases de sa protégée sur les désirs de réconciliation entre ennemis qui lui étaient également chers, la marquise Valérie promit de s'entremettre et réussit à rendre possibles les démarches de Julie auprès des trois belles de Bourges. Ce furent huit jours de petites cons-

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pirations, d'intrigues à rendre jaloux des Vénitiens ou des Génois. Auprès de l'aimable Saint- Aubin, dont la vanité fastueuse, encore plus que la passion du jeu, était le péché mignon, Julie réussit par les flagorneries les plus basses. Elle eut aussi ce soin d'exciter la jalousie féroce de la dame. Elle lui voulut persuader que Mm* de Chazeron ne donnait ce bal que pour prendre position en face de Mm' de Saint-Aubin, qui l'avait humiliée avec son pain bénit. Elle la supplia de ne pas aller à ce bal : « Il sera ridicule, sans remède. Cette pauvre Chazeron est incapable d'organiser une fête galante... Comment le marquis ne s'est-il pas adressé à vous?. . . Pour moi, je m'intéresse à ce bal pour mon fils... Je ne vais plus aux danses, j'en ai passé l'âge. Si j'étais jeune et belle comme vous!... Mais, hélas!... »

Et Julie eut cette idée de génie, en parlant négligemment des Primelles, d'exciter chez Mm* Antoinette de Saint-Aubin les mauvais instincts de la joueuse :

— On prétend que ces Primelles viendront ! ... Quelle sottise I... Moi, je parierais, contre qui voudra, mille écus qu'on ne les verra pas.

— Et si je vous les tenais? avait répondu vivement Antoinette. Vous seriez bien attrapée!

— Eh! madame, je ne voudrais pas vous voler votre argent ! . . .

— Avouez, bonne Julie, que vous avez peur d'être prise au mot !

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— Non point, madame, mais...

— Il n'y a pas de mais. Eh bien, moi, je vous gage que j'amène l'oncle et la petite nièce au bal Ghazeron!

— Puisque vous y tenez, madame, je tiens le pari; mais vous avez perdu d'avance.

Pour Mœe d'Alloigny, cette beauté huguenote, froide et sévère se décida par des raisons de jalousie très mesquines. Quand Julie lui eut confié, sous le sceau sacré du secret, que c'était Mme de Puyferrand, pas une autre, qui donnait ce bal sous le couvert de MmB de Chazeron, pour y danser avec Florimond, dont elle était amoureuse plus qu'une bête, la comtesse d'Alloigny se jura de souffler le galant à sa rivale. Et comme Julie avait tenu les mêmes propos à Henriette de Puyferrand, qui détestait Diane d'Alloigny au moins autant qu'elle aimait Florimond, — sans en être payée de retour, car cette jeune dame était un petit peu trop rousse, — ■ chacune des deux belles se jura de paraître à son avantage et d'écraser son amie. La présence de l'Incomparable Florimond, l'absence de sa mère, furent si délicatement opposées que la marquise repartit pour Bannes avec la joie et la sécurité dans le cœur. Elle savait, depuis la veille, que Marguerite de Primelles viendrait à l'assemblée de Bourges avec son oncle Le Bouteiller.

Cette dernière affaire n'était pas allée toute seule. Si Mme Isabelle de Rochefort n'eût senti

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sur son cou de cygne le fer affilé du bourreau, elle aurait battu en retraite devant la mine renfrognée du vieux baron de Mordicourt. Les raisons de ce mauvais accueil n'étaient, au vrai, que dans la préoccupation de ce gentilhomme campagnard de dissimuler la pauvreté de sa maison, et l'impossibilité où se trouvait Marguerite de se procurer des habits convenables. L'astucieuse complicité de Françoise Colbert aplanit tous les obstacles. Une nouvelle entrevue ménagée entre Florimond et Marguerite fut décommandée, ajournée, remise sans cesse au lendemain, de manière à exaspérer l'impatience de la jeune fille. Dès lors, elle vécut dans l'attente du moment heureux où elle reverrait l'élu de son cœur. Car Marguerite était blessée à mort par la ilrche de l'enfant malin qui vole au hasard, aveuglé par un bandeau. La chambrière Colbert, qui recevait la bonne parole de Clément Malompret, ne cessa plus dès lors de répéter que cet heureux moment se présenterait à l'assemblée de Bourges où M. Florimond pourrait librement causer avec Mlle .Marguerite au sein de la plus honnête société. L'important était donc de décider le baron à mener sa petite nièce au bal. Mme de Rochefort jouissait auprès de M. Le Bouteiller d'une influence à nulle autre seconde. Fille de M. de Latour- Champois de Broislin, le vieux compagnon d'armes du baron de Mordicourt et comme lui ennemi juré du Bourbon, elle avait conservé,

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après la mort de son père, cette amitié où entrait autant de dévouement et d'estime que de tendresse. Le baron de Mordicourt tenait la jeune comtesse de Rochefort pour un abrégé des merveilles des cieux et ne se privait pas de la donner en exemple à sa nièce.

Aussi se défendit-il mal contre les attaques persévérantes d'Isabelle. Elle semblait prévoir ses objections, lui ruinait ses arguments à peine formés. Aux yeux de Mme de Rochefort. la question des vêtements — et Colbert avait déjà arrangé cela avec Marguerite — était des plus mesquines.

— Des robes, des jupes, des rotondes et des rubans, eh ! monsieur mon ami, j 'en ai de pleins coffres. Mon mari est très bon pour moi et me gâte, à Bourges comme à Paris, en me donnant ce qui se fait de plus beau. J'en suis excédée. Tenez, ce matin même, un messager m'apporta ici deux bahuts bourrés de ces babioles. A cette heure, Marguerite les dénombre avec sa fidèle Colbert. Et cette chambrière est si adroite qu'entre ses mains toute cette friperie reprendra l'aspect du neuf.

Le baron grommela, mécontent, des paroles indistinctes. Gela lui déplaisait. Sa fierté ombrageuse souffrait de ces aumônes déguisées. Mais personne ne le soutenait. Mme de Primelles, qui ne se montrait point, à son ordinaire, avait laissé sa fille libre d'aller avec son oncle à Bourges. Toutes les femmes décidé-

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ment prenaient parti contre lui. Il consulta Catherine de Lépinière. rencontrée au cours dune promenade matinale. Depuis la battue aux loups où il s'était entretenu avec elle, le baron avait gardé bon souvenir de la demoiselle. Elle l'avait séduit par sa franchise, son naturel et sa fierté ingénue. M"* de Lépioièra répondit à M. Le Bouteiller qu'allant elle-même au bal de Bourges elle ne pouvait trouver mauvais que sa nièce y allât. « Je la reverrai avec plaisir. Depuis le couvent de Bourges où nous fûmes élevées cote a côte, je ne lui ai plus parlé. » Et elle s'appesantit sur les tristesses de ces haines de famille, ébaucha un éloge de Florimond, se réjouit des dispositions pacifiques du baron et insista sur le plaisir qu'elle aurait de danser avec lui : « Car je veux vous avoir pour danseur. Ne me refusez pas 1 »

Cet aimable badinage prouva au vieux gentilhomme qu'il n'avait d'aide à attendre de personne. Et, bien plus, Mm* de Saint-Aubin arriva prêter renfort à tous les jupons ligués contre l'oncle.

Fermement décidée à gagner ses mille écus sur la Drapière, elle accusa M. Le Bouteiller, en particulier, de se dérober à la réconciliation que cherchait Florimond, et publiquement de s'affirmer tuteur morose et ennemi des aimables passe-temps de la jeunesse. « Quant à Marguerite, on l'emmènerait d'autorité, voilà tout!... Il ferait beau voir que M. Le Bouteiller refusât

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la conduite de sa petite-nièce à Antoinette de Saint-Aubin! Des robes, des affiquets?... Mais j'en ai à revendre!... Et pourquoi nous empêcher, s'il vous plaît, Mme de Rochefort et moi, d'obliger notre chère Marguerite d'un peu de notre superflu? Et, d'abord, c'étaient là histoires de dames qui ne le regardaient pas ! »

Mal armé contre ces jolies femmes qui ne lui ménageaient pas les caresses et l'attaquaient obstinément et gentiment à grand renfort de chambrières, craignant d'être pris pour un tyran domestique, secrètement flatté par les attentions dont se montraient prodigues et les unes et les autres, couvert par l'approbation de Mme de Primelles, le baron se rendit. Il se rendit surtout parce que sa petite-nièce Marguerite l'avait embrassé et prié si tendrement que son cœur, sans force contre toute tentative affectueuse, avait battu la chamade aux premières douces paroles de cette enfant qu'il aimait d'une affection timide et inquiète :

— Allons ! . . . Allons ! . . . Vous êtes des folles, cela ne fait pas de doute, aussi vrai que je suis un vieux fou!... Et j'ouvrirai sans doute le bal avec vous, Antoinette de Saint- Aubin? A moins que cette gloire ne vous soit disputée par Isabelle de Rochefort?... Vous aurez là un beau galant pour marquer le pas à la gaillarde !

Et le baron de Mordicourt, saisissant les deux fines tailles, esquissa un pas à la vieille mode. Tout le monde battit des mains, les

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chambrières comme les dames. Mme de Saint- Aubin sauta au cou du baron.

— Vous êtes le meilleur des hommes !

— Et l'on veut vous embrasser ! . . . Non, Antoinette... je suis jalouse, moi d'abord!

Mais un qui ne voulait pas qu'on l'embrassât ni qu'on parlât de l'emmener au bal, c'était Louis-Antoine de Primelles. Il se cacha, comme à son ordinaire, dans la garenne de Tonlieu, où, le menton sur les paumes, les coud* terre, il écoutait, couché à plat ventre dans l'herbe, les conseils ou les reproches de son amie Catherine. C'était Catherine qui lui avait défendu d'aller à l'assemblée de Bourges, dont, d'ailleurs, il ne se souciait pas. Catherine irait, elle, et lui raconterait tout par le menu.

Si M80' de Chazeron ne mourut pas du chaud mal, c'est qu'il y a des grâces d'état pour les dames dont l'organisation d'un bal accapare et toutes les heures et tous les moyens pendant une semaine ou deux. Soigneuse et regardante, elle fit passer le balai et la brosse dans les moindres recoins, lessiver, cirer les parquets, épousseter jusqu'aux corniches, battre les rideaux, sans compter le reste. Plus d'une famille de souris et de rats qui vivait en paix depuis des années derrière les lambris ou dans les retraites obscures des placards fut pour longtemps troublée dans ses joies domestiques. Les mites déménagèrent. On eût dit d'une nouvelle fuite des dieux quand ils durent abandonner

l'Olympe, empruntant les espèces des ratepenades, des fourmis et des araignées. Mme de Chazeron, quand elle eut place nette, emprunta des tapisseries flamandes chez l'un, des chaises et des fauteuils chez l'autre. Elle se querella avec Mme de Saint-Agoulin pour les violons. Celle-ci trouvait que c'était assez de huit, avec les hautbois et la basse, quand M"0* de Chazeron en exigeait quinze, sans préjudice des flûtes et des violes de gambe. Des vieilles femmes jalouses intriguèrent pour empêcher le célèbre Taraux Lelicheux, le musicien le plus réputé de Bourges, de diriger cet orchestre. Leur cabale fut déjouée, et Mme de Chazeron, désormais sûre d'elle-même, requit de l'argenterie dans cinq familles et des vieux serviteurs de tout repos pour y avoir l'œil, tant il est rare que dans les plus brillantes assemblées ne se glisse quelque fallacieux filou ! Au bal offert par la présidente Maloison, n'avait-on pas surpris un chevalier de Malte glissant trois couverts d'argent dans ses chausses ? Enfin Mme de Chazeron se coucha exténuée la veille du bal, auquel elle ne put assister, clouée dans son lit par une courbature compliquée de fièvre. La marquise de Bannes, aux premières nouvelles d'un mal si soudain, était accourue à Bourges. Elle s'assit au chevet de sa tante et jura que ses mains seules lui présenteraient tisanes et électuaires. Maroie Lenatier et Nicole Deleuze, courant parmi les gens de service, entretenaient la

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malade et sa garde de renseignements, minute par minute.

D'après les nouvelles ainsi reçues, M™* de Chazeron jugea que sa fête méritait d comptée parmi les plus notoires et de Bourges et de tout le Berrv. IL le prince y avait paru en personne, et M. de la Châtre aussi. Leurs officiers avaient dansé. Quand elle sut que le prince de Gondé avait promené dans sa grande chambre sa figure de hareng sauret, la bonne dame leva les yeux vers le ciel de son lit, joignit Im mains sur sa couverture soigneusement ramenée par Julie, et murmui ni, c'est

trop!... Je ne méritais pas autant!... Non! Non

Florimond ne se nourrissait pas de réflexions aussi modestes quand il parut dans le bal. Il entra comme un dieu qui s'abaisse jusqu'à descendre parmi les mortelles, car il ne saluait que les femmes. Et, à le voir s'avancer hautain, avantageux et superbe, on songeait, malgré soi, — autrement c'eût été jalousie, — à un coq doré, crête, ergoté, qui parcourt despotiquement le poulailler, son domaine.

Depuis huit jours, il avait obtenu une commission de lieutenant aux gardes, et le manteau d'écarlate galonné, brodé, pasquillé à rangées d'or, ajoutait à la richesse de ses habits et les rehaussait du prestige attaché à la profession des armes.

— C'est étonnant, dit M. de Montenay à

M. de Mauny d'Anrieux, comme le gaillard ressemble ù ce Buckingham qui vint naguère en ambassadeur à Paris, où il écrasa les plus braves de son luxe et de sa prodigalité quasi barbares ! Et n'eut-il pas l'effronterie de lever les yeux sur la jeune reine? La fin de ce méchant Anglais ne fut pas heureuse. Je souhaite que ce Florimond arrogant et médiocre n'ait pas un meilleur destin, dussé-je y aider pour ma part !

— Ses manières, mon cher Montenay, ne me reviennent pas plus qu'à vous. Mais les causes de son succès ne lui sont point personnelles. Les femmes se décident pour des raisons tout à la fois vagues et précises qui ne sont heureusement pas les nôtres, quoique, à vrai dire, la sagesse n'y intervienne pas. Croyezmoi, la droiture et la franchise dont nous abusons vous et moi, soit dit entre nous, ne sont pas des marchandises qui plaisent aux dames. Elles s'attachent au succès sans en rechercher les causes. Seuls les résultats sont pour les intéresser. Plus un bellâtre, de l'espèce de cet odieux Florimond, se trouve chargé de crimes amoureux, plus il plaît au sexe enchanteur. Qu'on sache que le galant a causé le déshonneur et la ruine de quelque douze familles, les dames et les demoiselles s'en émeuvent, toutes prêtes à s'offrir en holocauste sur l'autel de l'amour. Le monde est ainsi fait. Ni vous ni moi ne le changerons.

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Ainsi les deux amoureux platoniques de Marguerite de Primelles échangeaient leurs rancœurs et leurs regrets sans en dénoncer plus explicitement les motifs. Et Mlle <lo Primelles, qui ne songeait gucrc à eux. n avait d'yeux que pour l'Incomparable Florimond. Le luxe extravagant de ses vêtements, les rangs de perles qui se croisaient en sautoir sur le pourpoint et se tordaient autour des taillades, les boutons en pierreries de ses manches déchiquetées, les dentelles de son col et de ses manchettes, tout cela n'était, au regard de la jeune fille fascinée, que la continuation logique de sa personne, aussi bien que ses merveilleux cheveux blonds, avec leur moustache enfdée dans une turquoise, aussi bien que ses yeux impérieux et doux, aussi bien que son air à la fois léger, nonchalant et résolu.

Dans sa robe de taffetas colombin agrémentée de velours gris de rat, doublée de damas fleur de seigle, Marguerite de Primelles, sans joyaux, bracelets ni colliers, semblait une délicate fleur des champs oubliée dans une platebande parmi les roses, les pivoines et les tulipes. Autour d'elle, un essaim de femmes magnifiquement vêtues caquetaient, livraient aux hommes non moins richement couverts les assauts de la coquetterie permise, avec cette audace impudente et tranquille qui fait le charme de ces assemblées, où seule la retenue du geste indique qu'on ne s'est pas fourvoyé dans un

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mauvais lieu. Modeste et troublée, oubliée sur son pliant, personne ne remarquait Marguerite. L'oncle Mordicourt, vêtu à l'antique avec ses chausses à la suisse de lucquoise puce et son pourpoint busqué en fleuret pain bis, à manches de velours isabelle tracées d'argent, debout au coin de la haute cheminée, causait de l'affaire des Ponts-de-Cé avec d'autres vieux gentilshommes, portant, comme lui, des collerettes en façon de meules.

Marguerite de Primelles, bien que personne ne parût s'en occuper dans la foule empanachée qui se pressait de plus en plus dense et laissait bien juste la place utile aux danseurs, se trouvait cependant soumise à la surveillance de quatre personnes, qui, indifférentes et distraites en apparence, ne la perdaient point de vue. Tandis qu'éblouie par l'éclat des deux cents bougies dont les feux valaient ceux du jour elle regardait son Florimond de bien loin, lui, entouré autant que M. le prince l'avait été pendant sa courte apparition, la couvait de ses yeux caressants et joyeux, par-dessus les épaules nues et les têtes bouclées par l'artifice du fer.

Du coin où ils s'étaient réfugiés, tels deux philosophes assistant à un banquet de débauchés dans la Rome antique, M. de Montenay et son ami, M. de Maunyd'Anrieux, examinaient avec un pareil intérêt cette Marguerite pour laquelle chacun d'eux se fût lancé dans des

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entreprises fantastiques et rares. Et, enfin, M,,e Catherine de Lépinière, assise auprès de la marquise de Creulles, dont les vastes jupes de brocatelle minime et de satin onde couleur inde s'épanouissaient de manière à cacher aux trois quarts la belle-fille du marquis de Bannes, lorgnait du coin de l'œil son ancienne amie de couvent. Si • Creulles et ses jupes ca-

chaient Catherine aux trois quarts, le dernier quart disparaissait sous la robe souci de M"" de Saint-Agoulin. Et M'" Catherine, habillée de velours pastel, ne montrait guère que sa mine rieuse, éveillée, mal coiffée, mais attentive et résolue comme toujours. Hien ne lui échappait des œillades amoureuses dont Florimond foudroyait Marguerite fascinée.

Elle la vit pâlir affreusement et se rejeter en arrière, défaillante, quand Florimond reçut avec une condescendante bonne grâce le bouquet d'une dame qui l'engageait à danser. Au vrai, il y avait quatre bouquets, et quatre dames qui s'offrirent d'un même temps. Mais, plus ardente au succès que ses rivales, Isabelle de Rochefort réussit la première à placer son piquet de fleurs. Elle le poussa aux mains de Florimond d'une telle vivacité et d'une telle force que les trois autres nymphes, écartées, distancées, indignées, laissèrent échapper un même cri : « Oh ! madame ! » La belle comtesse d'Alloigny en perdit, de dépit, cette sévère sérénité de ses traits qui faisait d'elle une autre Mi-

nerve. Foudroyant d'un regard aussi noir que ses fins cheveux descendant en cent boucles calamistrées sur le haut col en entonnoir qui cachait ses épaules de marbre Rochefort la triomphante, elle regagna sa place. Muette et tremblante, se mordant les lèvres, elle jeta son bouquet à un jeune gentilhomme qui en faillit mourir de joie. Et, comme Diane d'AUoigny avait son tabouret placé devant le pliant de Catherine de Lépinière, celle-ci disparut complètement.

Moins maîtresse de soi que la plus belle entre les protestantes du Berry, Mme de Saint- Aubin, secouant sa crinière parfumée, couleur de tan, couronnée d'une aigrette, dit à mi-voix : « Voyez l'effrontée ! » et s'abandonna aux fades galanteries d'un officier du prince, qui s'empara de son bouquet. Et Henriette de Puyferrand, aux cheveux blond cendré, ébouriffes avec art, décolletée assez bas pour qu'on ne perdît rien des perfections de sa gorge, s'oublia jusqua tirer la langue quand la comtesse de Rochefort, plus fière qu'une reine des Amazones, s'avança, au poing de Florimond, dans le grand espace libre réservé au milieu de la pièce pour la panadelle.

Cette danse convenait bien à ce couple. L'orgueil, la vanité, l'insolence du paon quand il étale à bon escient les émaux de sa roue au grand soleil, appartenaient également à l'Incomparable Florimond et à l'irréprochable Isabelle de Rochefort.

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De celle-ci la face pale, à peine avivée par une pointe de rouge aux pommettes, les yeux brillants, le sourire contenu, les sourcils portés hauts, la sveltesse de la taille, l'aisance souple et fière des gestes, s'harmonisaient avec la robe sévère de satin noir, de velours noir, ouverte sur la cotte de toile d'or noir, avec les bijoux de jais et les plumes noires de la coilTure. Tout ce noir faisait valoir la blancheur de la peau fine que le large décolletage carré découvrait mate ainsi que les pétales des fleurs d'un arbre printanier. Isabelle de Hochefort, malgré sa chrwltm: soyeuse et légère avec chacune de ses boucles terminée par une pampille d'argent noir, malgré ses yeux veloutés, malgré son charmant p, ;i\ait quelque chose de vipérin; et cela tenait autant à la flamme voilée de ses profondes prunelles qu'à la qualité de son sourire. où les lèvres vermeilles, très minces, avaient moins de part que les dents. Elle dansait à pas menus et traînés, semblait glisser sur le parquet luisant, qui reflétait son image, ainsi qu'une jolie poupée montée sur des roulettes, sans que ses traits remuassent, sans que son buste accompagnât le mouvement de la danse que scandait seul un imperceptible balancement de ses bras, au cours des changements de main.

Aussi éclatant qu'un ostensoir, Florimond, doré, argenté, brodé des larges bouflettes de ses souliers carrés jusqu'à son feutre emplumé

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plus vaste qu'un parasol et dont les pennes d'un démesuré panache ondulaient sous les bougies des lustres, se dressait comme une protestation vivante contre les édits et règlements sur les superfluités des habits. Il exécutait ses pas avec une telle noblesse que l'assemblée tout entière ne s'intéressait plus qu'à lui. Henriette de Puyferrand en jaunissait de dépit, malgré les compliments de M. Aimeri d'Olivier, attaché à sa plaisante personne, ainsi qu'une brune sangsue l'est au baigneur imprudent qui s'ébat dans un marécage. M. Aimeri récitait à la belle des vers qu'il donnait comme de son cru, car le plagiat comptait parmi ses plus habituelles ressources :

Si l'amour quelque part bâtit son paradis, C'est où l'on fait ballet. On y voit face d'anges Au lieu d'astres

Mme de Puyferrand n'écoutait pas, car la poésie était en tout incapable de combattre la jalousie qui habitait son cœur :

— Taisez-vous I dit-elle à M. Aimeri. vous m'empêchez de suivre la danse... Il est vraiment malheureux qu'une maladroite aussi réputée que cette Rochefort accapare cet unique danseur qu'est votre maître, le baron de Chézal-Benoît.

— Ah! madame, que vous parlez bien! Je n'ai pas mieux dit dans cette petite pièce que je veux vous réciter sans tarder :

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Aux sons des violons qui donnent la cadence, L'œil observe attentif celle qui le mieux danse...

— Certes, monsieur Aimeri, celle qui d;u le mieux n'est pas Isabelle de Rochefort. 11. gardez-la ! . . . Quelle chipie, tout d'une pièce, et avec un manvaii regard t.*.

M. Aimeri. arrondissant son geste, la bouche en cul de poule, continuait :

Avecque plus de grâce, ou celle qui fait mal.

— Si vous avez voulu parler de Rochefort, ce dernier trait II peint mieux que tout mire. Monsieur Aimeri, vous êtes un mettre homme, et je veux que vous me traciez un portrait de cette sotte, et de votre meilleure encre. Je saurai payer...

Non loin de ce couple où la poésie se mettait à la solde de la vengeance. Mœ* d'Alloigny épanchait sa bile dans le sein de M"* de Creulles vers qui elle s'était retournée, opposant avec insolence le dos de sa chaise à Floriuiond et à sa danseuse.

Personne ne faisait attention à la pauvre Marguerite. Éblouie par les grâces cavalières de Florimond, elle demeurait là, faible d'émotion, aux côtés de Catherine de Lépinière, dont elle s'était rapprochée, pour se sentir moins seule, au moment où l'on avait dégagé le milieu du salon pour la panadelle.

— Vraiment, madame, disait Diane d'Alloi-

gny, Ton n'a pas idée d'une pareille audace! Cette Rochefort mériterait d'être fouettée . . . S'afficher ainsi avec un homme qui, au su de tous, est son amant!...

Catherine vit Marguerite pâlir et tressaillir légèrement en portant sa main à sa poitrine comme si elle s'était senti frapper. Mm* d'Alloigny, emportée par son dépit, n'arrêtait pas d'accuser Isabelle :

— Oui, madame, elle nous a repoussées pour l'engager à la danse, et d'une telle force que l'envie me tenait de la battre... Quelle effrontée ! . . .

— Mon Dieu, répondit Mme de Creulles, je ne prétends pas, ma chère, défendre Rochefort. Elle me déplaît. Votre attaque m'apparaît cependant injuste. La vie d'Isabelle est nette de faute. Chacun ici connaît sa vertu. Et, si Florimond était son amant, je serais des premières à le savoir, car on me met au courant de tout. Mm* de Saint-Agoulin m'en est garante, tout cela n'est qu'inventions et mensonges.

Les couleurs revinrent aux joues de Marguerite. Elle jeta un coup d'œil reconnaissant à Mme de Creulles, et Catherine commença de soupçonner la vérité :

(( Sainte Mère de Dieu, songea-t-elle, Marguerite est amoureuse de Florimond! Celui-ci cherche à la séduire, sans doute. Non content de préparer le meurtre du frère, poursuivrait-il le déshonneur de la sœurP Hélas! une aussi

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méchante action est en tout digne de son caractère Mais je veillerai... Eli bien, voila tout, cela m'en fera deux à protéger!

Assise à l'autre bout de la salle, parmi dames de la magistrature, Mm- Godefroy Ha rant se débattait sous les morsures de la jalousie et de l'envie. Elle aussi avait tenté d'engager Florimond pour la danse en lui présentant son bouquet. Coudoyée, foulée, bousculée pif les quatre belles de Bourges et leur suite, la blonde Jeanne de la Pelice s'était vue repoussée, rejetée dans la foule, sans même avoir pu attirer l'attention de son amant.

Et pourtant quelle persévérance dans l'intrigue! quelle patience à supporter les avanies I quelle souplesse, quelle opiniâtreté, quelle variété de moyens n'avait-elle pas déployées pour se faire inviter a ce bal, où, derrière elle, les nobles de robe s'étaient glissées en foule! Personne, d'abord, ne voulait d'elle. Décriée à cause de sa liaison un peu trop notoire avec Florimond, elle supportait, tout comme Julie la Drapière, le poids de la haine et du mépris de la noblesse de Bourges. En dépit de sa naissance, on ne l'appelait jamais que « Mademoiselle Harant ». La marquise de Bannes, quoiqu'elle n'aimât nullement la dame, qui ne faisait pas, à ses yeux, assez honneur à son fils, la ménageait pour diverses raisons. La principale était dans la nécessité de se conserver des appuis auprès des juges. Car, ignorant tout

des dispositions testamentaires du marquis, Julie craignait, si celui-ci mourait à l'étranger, d'être dépouillée par la famille. Elle connaissait trop bien Florimond pour attendre de lui une intervention favorable. Et, d'ailleurs, son fils lui-même serait peut-être victime de parents avides qui n'hésiteraient pas à attaquer une légitimation que certains avaient jugée un peu bien précipitée.

Mme de Saint-Agoulin , qui cherchait à se concilier, par tous les moyens, les magistrats, suivant en cela la pratique des gens dont les affaires sont louches, avait soutenu Julie et Isabelle de Rochefort, que l'impitoyable Drapière obligeait de marcher dans ses voies. Il fut donc décidé que l'on convierait la noblesse de robe à l'assemblée du 20 juin. On aurait ainsi un coin sombre qui rehausserait les claires splendeurs de la belle noblesse. Les robes et les soutanelles de satin noir donneraient à la fête un caractère sérieux et honorable qui n'en pourrait qu'augmenter l'éclat.

Aussi, quand on sut que les parlementaires amis de ces dames viendraient à l'assemblée, Mme de Saint-Aubin et sa coterie, pour ne pas demeurer en reste, invitèrent de leur côté tout ce qu'elles avaient de relations dans la robe. Les présidentes et les conseillères se crurent obligées de paraître à leur avantage dans un bal où les femmes de la grande noblesse devaient rivaliser de luxe. Narguant les édits que leurs

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maris promulguaient sans sourire, toutes ces robines étalèrent des traînes de brocart, de damas, de drap d'or, des rotondes brodées en rosaces, des cols monumentaux et de chettes en dentelles plus ténues que toile d'araignée. Telle se pomponna d'aigrettes de prix, telle autre de bijoux rares à bdre pâlir d'envie les duchesses. C'est à peine si Florimond, qui avait vidé pour la circonstance et les écrins de sa mère et ceux de Nicole Deleu/<\ pouvait soutenir la comparaison avec ses rangs de perles, ses boutons de pierreries, ses bagues et ses chaînes de cou.

Quand il dansa avec la comtesse de Roclu fort, M-# Godefroy Hanunt se retint à qui pour ne pas pleurer de colère. Mais, redoutant la malveillance de l'entourage qui épiait avec une joie féroce les moindres signes de son chagrin, elle se composa un visage riant et badin et eut ce courage de chanter les éloges de la comtesse de Rochefort et de critiquer la façon de danser de Florimond. Avec une coquetterie savamment dosée qui enivra sa dupe, elle donna son bouquet à un officier novice en lui confiant que leur prochaine danse vaudrait bien celle de ces deux orgueilleux plus semblables à des figures de cire qu'à de bons chrétiens. Elle abandonna négligemment sa main au jeune homme, qui conçut aussitôt les plus flatteurs espoirs à la vue de cette blonde encore si belle, tant élégante, et que jusque-là il

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n'avait rencontrée qu'en carrosse et toujours masquée.

Et les voisines de Jeanne de la Pelice, épouse du conseiller Godefroy Harant, conçurent une grande joie à l'idée que cette arrogante conseillère, tout à la fois sucrée et pointue, ne tarderait pas à leur fournir de nouveaux sujets de scandale.

Les violons cependant grinçaient, les hautbois pleuraient, la basse ne cessait point de ronfler. Les danses succédaient aux danses, les courantes aux gaillardes, les pavanes aux sarabandes, les figurées aux branles. Et toujours de nouveaux invités envahissaient la salle. Dans l'escalier c'était un va-et-vient continu entre ceux qui arrivaient et ceux qui partaient; on montait, on descendait, on dansait jusque sur les paliers, jusque sur les marches. Les degrés du perron servaient de table de jeu à la valetaille. Les traînes des robes balayaient les cartes et les enjeux. Tel drôle accroupi criait un (( Quinola ! » et tombait aussitôt en avant poussé par un valet de pied criant plus haut encore : « Place aux gens de Mme de Peyraffet! » La cour de l'hôtel était une autre salle de bal en plein air, et la rue, éclairée comme en plein jour par tous les flambeaux de poing passés aux anneaux de la façade, continuait la fête. L'on menait des branles et des bourrées au son des cornemuses et des vielles. Juchés sur les bornes ou sur des tonneaux, les ménétriers

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s'évertuaient, puis quêtaient en tendant leur chapeau où pleuvaient les liards. Pages, laquais, cochers, porteurs de chaises, chambrières et petites servantes sautaient à l'envi, disloquant tout juste leurs groupes serrés au passage d'un cavalier ou d'un carrosse. Attachées à toutes les ferrures de la façade, car depuis longtemps il n'y avait plus dans la OOTO place pour une mule, les bêtes ruaient, s'ébrouaient au milieu de la foule affairée à ses plaisirs, où s'empressaient les servantes des tavernes voisines avec des brocs de vin. des pots d'hypocras. des tranches de jambon et des pains en couronne passés au bras.

Depuis le pain hi-mt de Mm* de Saint-Aubin, les rues des Arènes et de Sue/ n'avaient vu pareille aflluence de populaire, lit liarioo, la Hollandaise venue de la guerre, à califourchon sur sa jument souris, attendait, suivant son habitude, M. de Mauny d'Anrieux. dont elle gardait le cheval enrêné derrière le carrosse de M. de Montenay. Et chacun admirait, sans oser l'approcher, autant par crainte du maître que du fouet à la polonaise, cette superbe femme blonde et fraîche, fière et paisible sous ses habits d'homme galonnés, récamés des bordures aux tailles, or sur bleu, avec l'épée wallonne au côté, les bottes à la croate, et le col de point coupé, large et rond par derrière, droit par devant en façon de pelle, et sur quoi roulaient les écheveaux épais de sa crinière

couleur de miel, rattachés chacun par une cocarde noire à ferrets d'acier bleu. Du haut de sa selle en velours, Marion regardait le bal forain sans y prendre part, et jouissait de l'admiration et de la considération publiques.

Quand Florimond quitta le bal, son carrosse eut peine à se frayer un chemin à travers ce peuple. La guirlande interminable d'un branle s'égrenait encore dans la rue des Arènes alors que sa tête décrivait des cercles sur la place des Jacobins. A l'horizon montait la pâle lumière du jour, blafarde, couleur d'étain, avec des stries cuivrées, misérable devant les feux rouges et orangés des flambeaux et des torches.

Florimond s'entretenait avec M. Aimeri d'Olivier sur la banquette du fond. En avant, MM. de Tourouvre et de la Butière sommeillaient, de telle sorte que ni les uns ni les autres ne virent la lingère Madelon qui guettait son amant, perdue dans cette multitude en délire. Enveloppée dans un long manteau, masquée comme une dame, appuyée au bras de la Macette pareillement emmitouflée, la lingère s'était glissée là sous la protection de deux laquais armés qui s'étaient faits forts de la mener jusqu'à leur maître. Mais Madeleine Brossin, dite Madelon, en fut pour ses frais ; car la voiture passa avec ses pages porteurs de flambeaux, sans que Florimond favorisât même d'un regard les deux commères, dont la plus jeune, ayant mis son touret de nez à la main,

montrait son rose minois à découvert. Des préoccupations plus hautes tenaient le fils de la Drapière. Il recevait des compliments de son poète pour l'habileté supérieure dont il avait fourni des preuves pendant lo bel. Aucune occasion n'avait été perdue. De toutes, Florimond avait profité avec une extraordinaire finesse. Par des galanteries savamment espacées, il avait tour à tour désespéré et ravi les quatre belles de Bourges, donné satisfaction à la jalouse Jeanne de la Pelice en l'engageant une fois à danser : i Si je vous courtisais davantage, ce sérail déchaîner la calomnie, pom le plaisir. Enfin, il avait réussi à remettre entre les mains de W* de Primelles un message amoureux, œuvre de M \imeri d'Olivier.

Florimond, après avoir Dallé, empaumé le vieux baron de Mordicourt par des complinn frappés au coin de la parfaite sincérité, s'était évertué à le toucher. Avec des pleurs dans la voix, — et son émotion n'échappa point aux antiques amis qui se tenaient aux côtés de ce représentant du passé, — il avait ouvert son cœur: « Hélas ! monsieur, quelle position malheureuse est la mienne ! Mon désir est de rendre un public hommage à votre nièce et de lui témoigner toute ma respectueuse bonne volonté. Mais, hélas! la fatalité, qui se complaît à diviser nos deux familles, me défend de l'aborder et de la prier pour danser ! »

Longtemps, Florimond, encouragé par les

murmures approbateurs des vieux gentilshommes, avait continué sur ce ton. C'était à tirer les larmes des yeux : « Qu'attendaient les Maréchaux pour arranger tout cela? Bannes et Primelles ne pouvaient demeurer éternellement ennemis!... Que diable I On parlerait à M. le Prince, et on s'adresserait même plus hautl... Pourquoi ne pas aller jusqu'au roi, en cas de besoin? Le marquis de Bannes, à tout prendre, ne pouvait rester éternellement exilé. » Florimond craignit un instant d'avoir dépassé le but. Personne ne désirait moins que lui le retour du marquis son père. Heureusement que le baron de Mordicourt ramena l'entretien sur un autre terrain. Se croyant obligé à consoler ce jeune seigneur dont la délicatesse valait la franchise, il lui promit de s'employer à cimenter une paix après laquelle il soupirait plus que personne. Et Florimond l'avait laissé dans l'enchantement, pour s'occuper de cette Marguerite que l'impitoyable destin lui défendait d'engager pour la danse.

Il sut saisir le moment utile. Quand les dames passèrent de la salle du bal dans la chambre où l'on servait la collation, il se précipita, flanqué par La Butière et Tourouvre, de manière à couper la file juste à hauteur de Mlle de Primelles, dont le chaperon était Mme de Saint-Agoulin. Séparée des femmes qui suivaient par les deux gentilshommes formant digue contre le courant, Marguerite sentit Flo-

rimond à ses côtés. Tout en lui glissant avec une impérieuse douceur le billet plié et replié jusqu'à ne pas dépasser les dimensioni d'un grain de sucre, il lui avait murmure à 1 oreille : « Prenez et lisez pour l'amour de moi !.. Mon sort est lit; AU \ùtre. Vous êtes reine et maîtresse de mes Jeatinéet. Un mot de vous, et j 'abandonne tout !.. | Il ne put ou plutôt n \ n voulut pas dire davantage; la foule, làeln'e par ses deux braves qui s'écartèrent en se doublant, sur un signe de lui, sépara Florimond de la jeune fille. Serrant vivement dans son gant ce papier qui la caressait et la brûlait, Marguerite eut bien juste la force de gagner la table de la collation. Une cbaise vide se présenta de fortune; elle s'y assit, tremblante; ses jambes n in saient de la porter, et elle ne se douta pas que Catherine de Lépinière lui irait poussé ce siège pour qu'elle ne tombât point de son haut sur le plancher.

Car, lorsqu'il racontait à Aimeri le merveilleux succès de son entreprise, Florimond était loin de compte avec la belle-fille de son père.

— Oui, mon cher Aimeri, tu peux m'en croire ! Je lui ai filé mon billet avec une telle adresse — on a l'habitude ou on ne l'a pas, que diable! — que tous ces gens n'y ont vu que du feu. J'observais la demoiselle tout en lui chuchotant à l'oreille les galanteries nécessaires. Je la vis pâlir, palpiter ; encore un peu, elle se pâmait en plein couloir... Va, Aimeri,

elle est à moi, la belle Marguerite, elle est mon bien, ma chose!... Ou, si tu préfères, la reine de mon cœur!... Au reste, je me sens du goût pour cette beauté rustique, et, à tout considérer, comme maîtresse elle en vaudra bien une autre. Le difficile maintenant sera de l'attirer hors de son nid à rats... Je l'enlèverai, Aimeri, nous l'enlèverons, homme de génie ! . . . Rien ne nous est impossible!... Et après?... Après?... Vogue la galère !

M. Aimeri secoua la tête, et Florimond put croire que c'était d'admiration. Ce mot de galère sonnait toujours mal aux oreilles du poète entretenu : « Tu en feras tant, pensait-il, qu'elle voguera, en effet, la galère. Et tu seras dedans, occupé à la vogue pour le service du roi ! » Et il demanda à Florimond, tout en le louant pour son audace et sa prudence :

— Etes-vous bien sûr que personne ne vous a vu remettre votre lettre à la demoiselle ?

— Sûr, Aimeri, absolument sûr ! . . . Voyons, réfléchis un peu ! Comment veux-tu que dans ce couloir, assez étroit pour que deux personnes puissent bien juste y passer de front, l'on ait pu me voir par-dessus les épaules de Tourouvre et de la Butière, qui sont au moins aussi grands que moi?

— Mais, mon cher enfant, si l'on n'a pu voir par-dessus les épaules de ces braves, l'on a pu très bien voir par-dessous. N'y avait-il personne derrière eux?

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— Airneri, tu broies toujours du noir! Le couloir était d'ailleurs un peu obscur, et l'on s'y bousculait si gentiment qu'on ne savait qui vous coudoyait, vous précédait ou vous suivait. Finis-en donc avec ces craintes chimériques et ne pense plus qu'à notre grand dessein. . . Je ne veux pas que deux semaines passent avant que je n'aie enlevé la belle Marguerite a la barbe de son oncle... Et ce sera bien joué. Je la prendrai comme gage de réconciliation !

Les soupçons de M. Airneri d'Olivier n'avaient rien de chimérique. Catherine de L nicre. ait» ntiw à surveiller Marguerite de Primelles. avait vu Florimond lui passer son billet parmi les vastes plis de la robe en damas orange de M"* de Saint-Agoulin.

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